Cinéma Thriller

L’Intrus – Harold Becker

Domestic Disturbance. 2001.
Origine : Etats-Unis
Genre : Thriller domestique
Réalisateur : Harold Becker
Avec : John Travolta, Vince Vaughn, Teri Polo, Matt O’Leary et Steve Buscemi.

Très complice avec son père Frank, Danny Morrison ne digère toujours pas le divorce de ses parents. Il voit donc d’un très mauvais œil l’union à venir entre sa mère Susan et un nouveau venu en ville, Rick Barnes. Néanmoins, en accord avec son père, il accepte de se rendre au mariage et de donner sa chance à son beau-père. La vie reprend alors son cours normal jusqu’à ce que Danny apprenne que sa mère est enceinte de Rick. Là, son sang ne fait qu’un tour et il fugue en jouant les passagers clandestins à l’arrière de la voiture du beau-père. Un acte irraisonné qui l’amène à être le témoin d’un meurtre, son beau-père éliminant avec beaucoup de sang froid une vieille connaissance à la présence un peu trop gênante. Danny parvient à s’enfuir et à prévenir la police sauf qu’en l’absence de preuves tangibles, il n’est pas cru. Le voilà donc contraint de rentrer à la maison en compagnie d’un meurtrier, ne pouvant dès lors compter que sur le soutien de son père.

Venu à la fiction sur le tard, il avait déjà 44 ans au moment de réaliser The Ragman’s Daughter en 1972, Harold Becker tourne de manière régulière depuis Tueurs de flics en 1979 avec une inclination toute particulière pour le polar et le thriller. Nonobstant ses films souvent servis par des acteurs de premier plan, Harold Becker est de ces cinéastes à la carrière sans éclats, un humble artisan dont les réalisations, à quelques exceptions près (le déjà cité Tueurs de flics, le sommet de sa carrière, et Mélodie pour un tueur qui marquait alors le grand retour d’Al Pacino aux affaires suite à la déconvenue de Révolution), n’ont jamais vraiment attiré le feu des projecteurs. L’Intrus ne déroge pas à la règle, thriller conventionnel mollement défendu par un John Travolta à la carrière plus que jamais en dents de scie.
A la manière de la fable d’Esope dans laquelle un berger s’amusait de la crédulité des habitants de son village en prétextant qu’un loup attaquait ses moutons alors que ce n’était pas vrai, jusqu’au jour   où son mensonge devint réalité, Danny Morrison a épuisé tout crédit aux yeux des autorités de la petite bourgade de Southport, où il vit avec ses parents. Non pas qu’il passe sa vie à mentir mais la multiplication de ses subterfuges pour réunir ses parents autour de lui (fugues, mauvais comportements) commence sérieusement à taper sur le système du Sergent Edgar Stevens, dont la patience atteint ses limites. Même sa mère cède au désarroi, épuisé par son comportement et par son refus d’aller de l’avant. Seul son père demeure un soutien inconditionnel et conserve sur lui une certaine autorité reposant sur une grande complicité. En vieux briscard, Harold Becker pose solidement les bases de son intrigue, laquelle se nimbe d’un constat social sur la difficulté de certains enfants face à l’explosion de leur cellule familiale. Danny joue les durs mais au fond c’est un grand sensible qui rêve de voir ses parents se rabibocher. Un rêve illusoire au regard des projets immédiats de sa mère que le récit va pourtant s’appliquer à rendre possible.
La famille plus forte que tout. En reposant sur un tel postulat, L’Intrus nous renvoie aux années 80 avec ses thrillers qui mettaient à mal l’équilibre de la cellule familiale pour mieux la glorifier une fois que celle-ci avait triomphé de l’adversité. Sauf que dans ce cas précis, la cellule familiale n’existe plus que sous une forme éclatée, au grand désarroi de Danny. Ce dernier, inconsolable depuis le divorce de ses parents, concentre les enjeux du film et aurait pu lui apporter une petite touche d’originalité. Il y a à la fois quelque chose de touchant dans son entêtement à vouloir rabibocher ses parents mais aussi de profondément égoïste. En se comportant ainsi, il leur nie le droit de refaire leur vie. Encore que son courroux se concentre exclusivement sur la personne de sa mère, coupable à ses yeux de vouloir lui imposer une nouvelle figure paternelle. Son père, pourtant lui aussi à nouveau en ménage, n’a quant à lui nullement à souffrir de son attitude. Danny fait preuve d’une grande possessivité à l’égard de sa mère et, suivant un œdipe mal digéré, prend très mal l’annonce d’un deuxième enfant alors qu’elle lui avait promis qu’il serait à jamais le premier homme dans sa vie. Sur cette base, L’Intrus disposait des parfaits ingrédients pour composer un  thriller des plus ambigus avec cet adolescent en mal d’amour capable des pires extrémités afin d’éliminer le seul obstacle supposé à son bonheur idéal, entraînant dans sa funeste entreprise un père totalement dévoué car ne pouvant imaginer une seconde que son rejeton puisse faire preuve d’un tel machiavélisme. Avec un minimum d’implication, tout était réuni pour laisser le spectateur dans l’expectative quant aux accusations lancées par Danny. Or le film fait fi de tout suspense au profit d’un récit ronronnant au sein duquel « l’étranger » doit être in fine confondu. La véritable nature de Rick Barnes nous est ainsi rapidement révélée, celui-ci faisant d’ailleurs preuve d’un sang-froid à toute épreuve au moment de préserver sa couverture. La raison en est simple, magnifier le personnage du père et sa quête de vérité contre vents et marées. Car Rick Barnes n’a pas seulement séduit son ex femme mais tous les notables de la ville. En investissant dans l’économie locale – il a racheté la briqueterie – il s’est mis dans la poche les édiles en s’achetant une aura de respectabilité.  De fait, Frank ne s’attaque pas tant à un individu qu’à l’avenir de Southport en son entier. Lui, représentant du passé florissant mais désormais révolu de la ville en poursuivant vaille que vaille la fabrique artisanale de bateaux de plaisance comme son père et son grand-père avant lui, se pose symboliquement en frein du progrès. Là encore, il s’agit d’un sous-texte que je mets volontairement en exergue mais que le film se garde bien de développer. Il va en ainsi de cette peur de l’autre, sous-jacente que Frank exprime en substance à Rick. Une peur insidieuse que la construction même du récit justifie de manière aussi convenue qu’un brin conservatrice.

Sous couvert d’un thriller paresseux, L’Intrus révèle un fond désuet voire rance dans sa manière de cultiver le repli sur soi comme un idéal. En outre, le film cultive le machisme à grand renfort de personnages féminins insignifiants, condamnés à jouer les utilités à commencer par Diane, la petite amie de Frank qui disparaît du récit de manière opportune, et la malheureuse Susan, qui toute à sa romance, ne comprend que trop tard ce qui se trame. Pour résumer, heureusement que ses hommes étaient là. Sans eux, elle aurait gâché sa vie dans les bras d’un arnaqueur de première, et assassin à ses heures perdues. A la suite de ce film à l’insuccès mérité, Harold Becker en restera là de sa carrière, et compte tenu de sa trajectoire descendante, ce fut un choix judicieux.

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