Cinéma Thriller

Death steps in the dark – Maurizio Pradeaux

Ecrit par Loïc Blavier

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Passi di morte perduti nel buio. 1977.
Origine : Italie / Grèce
Genre : Giallo
Réalisation : Maurizio Pradeaux
Avec : Leonard Mann, Vera Krouska, Robert Webber, Susy Jennings…

Six personnes se trouvent dans un même compartiment à bord d’un train circulant entre Istanbul et Athènes. Il y a le photographe Luciano Morelli (Leonard Mann) et sa copine top-modèle suédoise Ingrid (Vera Krouska), il y a une française nerveuse, il y a un prêtre orthodoxe, il y a une grande bourgeoise et il y a un individu peu loquace au profil d’homme d’affaire. Alors que le train passe dans un tunnel et que tout le compartiment est plongé dans le noir, la française est assassinée. L’arme du crime est un coupe-papier appartenant à Luciano, ce qui forcément fait du photographe le premier suspect. Il nie en bloc. Compréhensif, l’inspecteur grec chargé de l’enquête se contente de lui confisquer son passeport, tout comme aux quatre autres voyageurs, le temps que le coupable soit identifié avec plus de certitudes. Deux personnes sont pourtant au courant de tout : Ulla (Susy Jennings) et son amant, qui étaient dans le train et qui ont croisé le tueur en pleine préparation de son méfait, alors qu’il coupait le courant en vue du passage dans le tunnel. Ils sont même en possession de ses gants. Mais ils se gardent bien de dire ce qu’ils savent : ils préfèrent faire chanter l’assassin. Celui-ci n’a d’autre choix que de les tuer. Il ne sait pas que Madame Ulla a la cuisse légère et que tous ses amants (hommes ou femmes) ont également eu vent de l’affaire.

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Rien de bien neuf sous le soleil du giallo : un scénario standard prenant pour point de départ un meurtre ferroviaire à la Crime de l’Orient Express, une liste de suspects établie dès le départ, des flics à la ramasse, un personnage principal désireux de prouver son innocence et une machination censée venir compliquer les choses. C’est que Maurizio Pradeaux n’est pas un habitué du giallo, lui dont ce n’est que le sixième film et le deuxième giallo après un Devil Blade tourné quatre ans plus tôt qui ne se distinguait déjà pas par ses audaces. Death steps in the dark reprend en fait grossièrement l’histoire de L’Oiseau au plumage de cristal d’Argento, qui tournait déjà autour d’un homme assigné à demeure dans une capitale étrangère, et y ajoute toute une très large partie consacrée aux maîtres chanteurs et à leurs déboires avec le tueur. Loin de complexifier le film comme le ferait une machination à la Sergio Martino, cet ajout dispose de son autonomie par rapport à ce que l’on appellera l’enjeu « officiel » ou encore le fil rouge, c’est à dire l’enquête de police pour découvrir l’assassin. De tous les cinq suspects, seul Luciani (et par conséquent sa copine) intéresse le réalisateur, tous les autres n’ayant droit au mieux qu’à deux scènes de présentation essayant pitoyablement de faire renaître ponctuellement le suspense de ce fil rouge de toute évidence secondaire pour le réalisateur. Le constat est simple : la révélation de l’identité du tueur dans le final laisse de marbre. Non pas parce qu’elle aura été devinée au préalable (encore que sur les cinq potentiels on peut déjà retirer Luciani et sa copine, tant il est évident que le peu imaginatif réalisateur serait incapable de gérer le rebondissement qu’aurait impliqué un couple vedette meurtrier), mais parce qu’aucun des personnages présents sur le lieu du crime ne revêt d’importance aux yeux du spectateur, lequel n’aura donc jamais essayé de percer le secret de ces individus qui lui sont étrangers. Or, l’un des principaux intérêts d’un giallo et même de tout récit policier consiste à impliquer le spectateur en lui faisant connaître tous les personnages afin de mieux le « retourner » dans un final obligatoirement intense. Le final concocté par Pradeaux est à mille lieues de ces attentes : tout le monde est réuni -à ce moment là le coup du chantage ne tient plus, tous les maîtres chanteurs sont morts- et une affligeante ruse scoubidesque de la part de nos héros conduit l’assassin à se trahir dans l’indifférence générale : il s’agit bien de l’un des trois auxquels on pensait, mais ça aurait été un autre que cela n’aurait rien changé. L’hystérie générale qui s’ensuit en devient ridicule.

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En fait, si Pradeaux a passé son temps à divaguer sur le pseudo chantage d’Ulla et compagnie, c’est tout simplement parce qu’il s’agit là du seul moyen qu’il a trouvé pour placer quelques meurtres dans son film. Peu importe le chantage, puisqu’il n’interfère en rien sur les recherches de la police ou sur celles de Luciano. Qu’Ulla ait permis à plusieurs de ses amants de ce mêler à cette histoire (ce qui est tout de même un peu couillon) est significatif de cette volonté de greffer une « rallonge » gratuite à une histoire de base bien trop simple pour tenir l’intégralité d’un film. Les maîtres chanteurs se succèdent et finissent tous de la même façon : égorgés. Pradeaux s’est aménagé cet espace de liberté pour accroître le nombre des meurtres, mais il ne se donne même pas la peine de soigner ceux-ci, répétitifs au possible : une vision subjective, un gros plan sur la pupille du tueur (avec des filtres lumineux), et un égorgement plutôt sanglant. Une fois, deux fois, trois fois : le schéma ne varie jamais. Il ne prend pas non plus soin de travailler l’esthétique de son film, fade au-delà du raisonnable malgré les potentialités offertes par la ville d’Athènes. Par contre, il insiste beaucoup sur la nudité de ses actrices, principalement Susy Jennings, sans pour autant se servir de cet érotisme pour rendre la violence plus attrayante (à une exception près, probablement l’une des rares scènes réussies du film), lui réservant à lui aussi des plages bien séparées n’interférant pas avec le reste. Pradeaux a en fait écrit son scénario comme il aurait écrit un pense-bête : « là je dois montrer un meurtre, là je dois déshabiller quelqu’un, là je dois revenir à Luciano… ». Forcément, la lassitude guette. Pourtant le film ne nous lâche pas tout à fait en cours de route. Il existe malgré tout un élément unissant toute la mosaïque, même si il ne s’agit certainement pas de quelque chose de très louable : l’humour. L’arme de prédilection des réalisateurs cherchant à dissimuler l’insipidité de leur film derrière un second degré au rôle palliatif qui ne trompe personne. A l’inverse de ce que faisait Argento dans Quatre mouches de velours gris, le rire n’est pas le moteur du film. C’est plutôt un moyen pour prendre de haut des poncifs sans saveur, une façon particulièrement cynique de montrer le mépris du réalisateur pour ce qu’il tourne. Sans surprise, cet humour s’applique prioritairement aux personnages ouvrant le film, Luciano, Ingrid et le flic. Passons sur ce dernier, dont la médiocrité n’avait pas besoin d’être soulignée. Concernant Luciano, il s’agit surtout de le montrer effrayé par une arrestation qu’il croit imminente et qui le pousse à se déguiser (en prostituée, en peintre de rue), à prendre conseil auprès de son ami trafiquant et à se planquer dans une cabane en bois (qui manque de s’effondrer à chaque fois qu’un train passe à proximité) où il ne se nourrit pour son plus grand malheur que de poissons. Pas franchement folichon, même si l’humour italien sait se montrer bien plus lourdingue… comme c’est le cas avec Ingrid. Cette mannequin suédoise se caractérise par son manque d’intelligence que Pradeaux illustre à chaque fois par le même procédé (encore !) : une phrase qu’elle interprète de travers, la correction par son interlocuteur et la bécasse qui s’exclame « aaaaaaaaaah »… Bref, c’est la caricature d’une blonde. Fort heureusement, l’actrice Vera Krouska joue plutôt bien, et c’est cela qui empêche son personnage d’être tout à fait insupportable. Paradoxalement c’est tout de même Ingrid qui est à l’origine de la seule scène comique réussie. Il faut dire que pour l’occasion, en fin de film, Pradeaux se remue un peu : Luciano a enfin décidé de prouver son innocence en trouvant lui-même l’assassin. Pour cela, il se rend dans la maison d’un maître chanteur en compagnie d’Ingrid et d’une autre femme, fille d’une matrone mafieuse, dans le but de trouver un indice. La bêtise et la maladresse des deux filles transforme l’expédition en drame. Les maladresses succèdent à l’incompétence et c’est un fiasco total. Peu ou prou le même style d’humour qui avait fait de The Killer must kill again de Luigi Cozzi un des meilleurs gialli comiques. Comme quoi, si il s’en était donné la peine, Pradeaux aurait pu faire un bon film maniant avec harmonie et dérision tous les ingrédients des gialli… Il a préféré se reposer paresseusement sur des clichés, de toute évidence peu attiré par le giallo. Il termine d’ailleurs son film par un distingué « vaffanculo » crié par Luciano et prendra dix ans de repos avant de tourner son prochain (et dernier) film.

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