Aventure BD Historique Humour

Spirou, le journal d’un ingénu – Emile Bravo

Ecrit par Jérémie Conde

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Spirou, le journal d’un ingénu
2008
Origine : France
Genre: Aventure, historique, humour
Dessins : Émile Bravo
Scénario : Émile Bravo
Editeur : Dupuis

Les éditions Dupuis doivent beaucoup à Spirou. Je serais même tenté de dire qu’elles lui doivent tout, ou presque. A tel point qu’elles n’ont jamais su (ou pu ?) s’arrêter d’en pondre, même bien après le départ du grand manitou Franquin. Ainsi, il a été question de renouveler, de mettre au goût du jour, de moderniser la série Spirou et Fantasio pour que cela reste un best-seller de la BD. On pourrait penser que Dupuis s’acharne à vouloir sauver l’une de ses séries phare (on en est à 50 épisodes !), et il le fait. Cela s’explique sûrement par le fait que cette série appartient non pas à ses auteurs (ou les héritiers), mais à l’éditeur. Du coup, de nombreux auteurs se sont succédés avec plus ou moins de succès. Notons néanmoins, pour leur rendre hommage, que Tome et Janry ont su donner à Spirou et Fantasio une touche moderne en traitant de sujets parfois plus réalistes. A noter que ces derniers ont arrêté la série en 1998 après La Machine qui rêve, album jugé trop sombre et trop adulte par les fans. Néanmoins, ils avaient déjà commencé un projet intitulé Spirou à Cuba qui ne vit jamais le jour. Certains privilégiés ont pourtant eu accès à trois planches lors d’une exposition sur le travail des deux acolytes. Des rumeurs ont alors circulé que cette histoire verrait le jour dans un one-shot dans la collection Une aventure de Spirou et Fantasio par… créée en 2006. Ce ne fut jamais confirmé.

C’est ainsi que nous arrivons au quatrième tome de cette série particulière, réalisée par des auteurs différents, essayant de rendre hommage à la série de leur enfance.

Le Journal d’un ingénu, entièrement réalisé par Emile Bravo, cherche à aller aux sources de la légende. Qui était Spirou avant d’être le grand héros connu de tous dans le monde entier ? Nous savons déjà qu’il a été groom, mais pas grand-chose de plus. Ainsi, Emile Bravo se propose de nous faire voyager dans le temps et de nous ramener à la source, là où Spirou a connu ses premières aventures, au Moustic Hôtel de Bruxelles où Spirou bosse en tant que groom.

1939, le monde est en ébullition, l’Allemagne nazie menace d’envahir la Pologne si ses exigences ne sont pas satisfaites.

C’est ainsi que secrètement, à Bruxelles, à l’hôtel Moustic, une délégation polonaise et un représentant du gouvernement allemand se réunissent pour essayer de trouver une solution à leurs problèmes.

Au milieu de tout cela, Spirou, jeune groom pauvre et sans famille, tente de faire sa place dans la société. Aimé et respecté des enfants, il rencontre une fille dont il ne connaît même pas le nom qui va lui donner le goût d’essayer de comprendre ce qu’il se passe dans le monde. Communiste convaincue, elle est effondrée lorsqu’elle apprend que l’URSS a signé un pacte de non agression avec l’Allemagne. Elle l’a compris, la Pologne est perdue. Il reste cependant une chance. Ce qui se trame au Moustic est capital, la Pologne et l’Allemagne sont sur le point de trouver un accord pour éviter la guerre. Sauf que tout n’est pas si simple. Fantasio, journaliste qui cherche à tout prix à prendre en photo un couple de stars, finit malencontreusement par être à l’origine de la Seconde Guerre mondiale. Le sort en est jeté.

En tissant grossièrement ainsi les fils de l’histoire, je passe évidemment sur un tas de choses, et je dois dire, sur l’essentiel. Parce que l’auteur ne cherche pas seulement à ancrer Spirou et Fantasio dans la grande Histoire, il cherche surtout à montrer comment Spirou et son acolyte Fantasio en sont venus à se rencontrer et à voyager dans le monde entier pour combattre l’injustice. Bien sûr, tout cela est traité avec une certaine légèreté, pour rappeler que les aventures de Spirou et Fantasio ont toujours eu cette sorte d’humour second degré tout au long ou presque des 50 albums parus. Car là où Emile Bravo est très fort, c’est qu’il ne dénature jamais ce que le lecteur connaît déjà des deux héros. Bien sûr, comme ils sont à leurs débuts, ils ne sont pas sûrs d’eux, encore jeunes, immatures. Et Bravo réussit pleinement à nous faire croire que Spirou, avant d’être ce grand héros international, était avant tout un simple groom bousculé par l’Histoire.

D’ingénu, Spirou n’en a que l’innocence et la naïveté. Loin d’être bête, il est victime de son passé dans un pays touché par la crise économique. Simple travailleur en bas de l’échelle, Spirou, grâce à une jeune fille va se frotter à divers courants d’idées qui circulent à l’époque. Le communisme bien sûr, inévitable et indissociable de l’époque, le nazisme mais aussi le pacifisme. C’est ainsi que le héros à l’écureuil va prendre conscience de sa place dans la société. Cet air du temps que nous fait vivre Bravo est fantastiquement mis en scène. Rien n’est jamais mis au hasard. Le découpage par exemple, fait de petites cases, rappelle les BD de l’époque. Bien sûr, Emile Bravo ne se contente pas d’une page quadrillée. Il sait donner du relief à sa page et beaucoup de dynamisme, ce qui est d’autant plus important que si les évènements s’enchaînent, nous n’avons pas affaire là à une aventure classique comme nous en avons l’habitude. Pas de méchants après qui courir, pas de courses poursuites, seulement des enchaînements d’évènements. Les couleurs, plus ternes que les premiers albums de Spirou et Fantasio sont un choix judicieux pour illustrer l’ambiance de l’époque.

Reste qu’avec cette BD de 66 pages, Emile Bravo réussit là un coup de maître. Parler de chef d’œuvre n’est en rien exagéré. Voilà une BD créée intelligemment, qui sait gérer l’espace et le temps et qui dépoussière un mythe qui en avait bien besoin. A cela, on peut rajouter quelques petits clins d’œil sympathiques comme lorsque Spirou est habillé comme Tintin, ce que tout le monde lui fait remarquer. Une façon amusante de rappeler que les héros de Rob-Vel (père de Spirou) et d’Hergé étaient en concurrence à l’époque.

Je ne peux alors que conseiller à tout le monde de se procurer au plus vite cet épisode de la vie trépidante de Spirou. Léger, drôle, honnête et sincère, Emile Bravo maîtrise son sujet et en profite pour le nourrir d’un petit peu de son art à lui. Le résultat est bluffant ! Il donne envie de relire et relire l’album, mais aussi de se plonger dans les aventures classiques de Spirou et Fantasio.

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