Marie poupée – Joël Séria
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Marie poupée. 1976Origine : France
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Avoir réalisé le dernier carton du moment ouvre des portes, mais aussi des trappes dans lesquelles il est difficile de ne pas tomber avant d’accéder au statut de réalisateur reconnu. Joël Séria fut la victime de ce système valable partout où l’industrie du cinéma est organisée. Le scénario de Marie Poupée fut écrit en attendant que Jean-Pierre Marielle se libère pour tourner dans Les Galettes de Pont-Aven, film réalisé, écrit et produit par Séria. A sa sortie, Les Galettes de Pont-Aven fit un triomphe, ce qui permit à Séria de réaliser son Marie poupée intimiste, aux ambitions bien moins vendeuses que celles, nettement plus grivoises, des Galettes… Ce fut un échec commercial complet, et Séria fut donc contraint par la suite de se cantonner à ce pour quoi il est le plus connu, l’humour paillard de la France profonde, qu’il réussit toutefois à accompagner d’une bonne dose de satire parfois très méchante (comme en réaction à son étiquette, Comme la lune fut ainsi à la fois son film le plus ouvertement orienté “cul” mais aussi celui où le cinéaste se montre le plus virulent). Mais même là, toute la substance de ses films fut oubliée, le public et les distributeurs de tous poils n’en retenant que leur humour vendeur. Lorsque ce genre de comédies cessa de fonctionner, Séria fut ainsi professionnellement assassiné une seconde fois, la première fois ayant eut lieu après l’échec de Marie poupée, dernier des films “sérieux” du réalisateur. Le cinéma français se priva ainsi d’un réalisateur inspiré, subversif et très sensible.
Orpheline, la jeune Marie, 17 ans (Jeanne Goupil) vit avec ses grands-parents et cherche à revivre une enfance gâchée en se passionnant pour les poupées de porcelaine. En se promenant en ville, elle rencontre Claude (André Dussolier), riche propriétaire d’un magasin de poupées avec lequel elle va nouer une relation qui va les mener au mariage. Une union bien singulière dans laquelle Claude fait de Marie sa poupée à lui.
Avant toute chose, Marie poupée est une ode à Jeanne Goupil, compagne de Joël Séria depuis leur rencontre sur Mais ne nous délivrez pas du mal. Charlie et ses deux nénettes et Les Galettes de Pont-Aven avaient déjà tous deux fait de l’actrice la muse de leurs personnages principaux, mais cette fois-ci c’est elle même qui tient la vedette, occupant pratiquement tous les plans du film. Séria la filme avec délicatesse, au point de passer une beaucoup trop large partie du film à la contempler dans toutes les tenues de poupées imaginables, soulignant sa nature radieuse. Le bonheur ne faisant pas forcément bon ménage avec le cinéma, le film n’évolue pas, laissant à penser que le scénario ne fut conçu que dans l’unique but de pouvoir s’attarder sur son actrice il est vrai très jolie. Pendant cette période de surplace, Séria semble se mettre à la place de Claude, le personnage d’André Dussolier, qui fait de Marie une poupée humaine aussi immaculée que le suggère son nom. Se plaisant à la contempler, il l’habille de luxueuses robes en dentelles dignes des poupées de porcelaine, il la place dans une chambre blanche arrangée à la manière d’une maison de poupée et même les domestiques du château où ils vivent la considèrent avec beaucoup d’égards.
Le mari entoure donc sa femme d’un cocon protecteur. Bien qu’étant son époux, Claude se refuse à la toucher, préférant “jouer à un jeu” consistant à la déshabiller et à lui faire sa toilette. Ses pulsions sexuelles sont assouvies auprès de femmes rencontrées lors de ses voyages d’affaires. Quant à Marie, elle se laisse faire et conçoit tout ceci comme un conte de fée dans lequel Claude est son prince charmant. Et pourtant, dans ce cadre idyllique, quelque chose inhérent aux deux personnage dérange. C’est bien cela qui rend dommageable le manque d’évolution du scénario : pris dans sa trop grande contemplation, Séria fait naître chez le spectateur un sentiment de frustration qui s’accroît à mesure que le scénario piétine. A moins d’être soit-même transi devant Jeanne Goupil, la volonté de cerner ce qui cloche prime sur toutes les autres considérations. L’hésitation se fait sur le regard avec lequel considérer ce mariage : admiration devant une histoire d’amour originale ou malaise devant l’immaturité voire au contraire la perversité morbide qu’elle implique. Exhibant sa femme comme il exhiberait une poupée de son magasin, la prêtant même à un couple de collègues pendant qu’il s’absente, l’amour de Claude est décidément étrange. Le retour à la réalité s’effectuera par son biais, puisque petit à petit il perd son intérêt devant sa poupée, qui ne vit que pour recevoir son attention et son affection.
Fragile comme de la porcelaine, égocentrique comme une petite fille, Marie ne supporte pas d’être quittée ne serait-ce que pour une journée par son maître légitime. Elle aussi dérange : dans la peau d’une petite fille modèle (ce que représentent les poupées de porcelaine), elle n’a conscience de rien. Son innocence est à la frontière de la folie, et en demandant l’affection d’un métayer elle ne sait pas à quoi elle s’expose, c’est à dire aux réactions face à la nature provocante de son innocence et de ses dentelles. Ici nous retrouvons le Séria de Mais ne nous délivrez pas du mal, lorsque les deux filles provoquaient par jeu les instincts d’un paysan attardé. Si ce n’est que Marie ne joue pas et ne demande qu’à être “caressée” au sens premier du terme, comme le faisait Claude lorsqu’il était encore aux petits soins pour elle. Il semble en fait y avoir eu malentendu sur cette notion de caresse. Pour Claude, il s’agit d’une sorte de fantasme sexuel remplaçant la pédophilie, comme le prouvera une scène courte mais éloquente où il propose à une fillette (une vraie cette fois ci) de jouer au même jeu que celui pratiqué lors de sa nuit de noce avec Marie. L’adulte au syndrome “Peter Pan” est en fait un dégénéré (le premier qui pense à Michael Jackson a perdu), alors que Marie est quant à elle réellement atteinte de ce syndrome. Privé du cocon que fut d’abord la vie avec ses grands-parents puis celle dans la bulle créée par Claude, elle est une proie facile pour le monde adulte.
Si il est moins bon et moins marquant que Mais ne ne nous délivrez pas du mal, Marie poupée n’en reste pas moins une réussite.