Le Dernier train du Katanga – Jack Cardiff

The Mercenaries/Dark of the Sun. 1968.

Origine : Royaume-Uni
Genre : Guerre
Réalisation : Jack Cardiff
Avec : Rod Taylor, Jim Brown, Peter Carsten, Yvette Mimieux, Kenneth More, André Morell, Olivier Despax, Bloke Modisane.

La situation en République démocratique du Congo sent la poudre. En proie à une rébellion féroce dans la région du Katanga, particulièrement riche en diamants, le pays connaît une forte instabilité. Inquiet pour les ressortissants belges basés à Port Reprieve en pleine zone de conflit, et surtout pour les diamants d’une valeur de 50 millions de dollars qui y ont été extraits, le président Mwamini Ubi sollicite les services de deux mercenaires, le Capitaine Bruce Curry et son second le Sergent Ruffo. Il leur donne trois jours pour ramener habitants et diamants  à bord d’un train spécialement affrété pour cette mission. Bruce Curry accepte contre la modique somme de 50000 $ et quelques garanties. Il exige un laisser-passer qui lui permette de ne pas avoir de problème avec les troupes de l’ONU présentes sur place. Il demande également d’avoir le commandement de la quarantaine d’hommes qu’il estime nécessaire à la bonne tenue de la mission, et qu’il aura au préalable choisis au sein de l’armée congolaise. Il devra néanmoins composer avec la présence du Capitaine Henlein, un ex officier nazi aux méthodes pour le moins radicales. Une fois la présence du docteur Wreid assurée, les mitrailleuses lourdes installées, le convoi s’ébroue à l’aube pour 450 km de périples à hauts risques en terres rebelles.

Jack Cardiff compte parmi les plus grands directeurs de la photographie de sa génération. Il a notamment magnifié le Technicolor, alors à ses balbutiements, en travaillant sur les films de Michael Powell et Emeric Pressburger Une question de vie et de mort (1946), Le Narcisse noir (1947) et Les Chaussons rouges (1948). Par la suite, on retrouve son nom au générique de films aussi différents que Les Vikings de Richard Fleischer (1958), Mort sur le Nil de John Guillermin (1978), Les Chiens de guerre de John Irvin (1980), Conan le destructeur de Richard Fleischer (1984) ou encore Rambo 2, la mission de George Pan Cosmatos (1985). Il compte également 13 films à son actif en tant que réalisateur. Une carrière parallèle démarrée en 1958 avec Tueurs à gages et qui connaît une forme d’apogée 2 ans plus tard lors de l’obtention du Golden Globe de meilleur réalisateur assorti d’une nomination aux Oscars dans la même catégorie pour Amants et fils. Une époque bénie où il enchaîne les tournages avec parfois jusqu’à deux réalisations par an. Il s’adonne à un cinéma plutôt chargé en testostérones qui trouve son point d’orgue avec Le Dernier train du Katanga. Adapté du roman éponyme de Wilbur A. Smith paru en 1965, ce film relève du film de mercenaires, sous-genre du film de guerre qui explose à partir de la deuxième moitié des années 60 et auquel le retentissement des 12 salopards de Robert Aldrich n’est certainement pas étranger. On retrouve d’ailleurs dans le film de Jack Cardiff l’un de ces salopards, en l’occurrence Jim Brown, auquel on lui adjoint le robuste Rod Taylor (Géant, La Machine à explorer le temps, Les Oiseaux).

Le Dernier train du Katanga nous entraîne dans cette région de la République démocratique du Congo où, sous l’impulsion de Moïse Tschombe, une frange de la population avait fait sécession au moment où le pays accédait à l’indépendance en 1960. Le film ne prend pas la peine de dater son récit même si la présence des casques bleus indique que l’histoire se déroule vraisemblablement entre 1961 et 1963. Jack Cardiff ne cherche pas non plus à coller aux faits historiques. Ainsi, les noms du président de l’époque et du chef de la rébellion diffèrent-ils de la réalité. Il illustre néanmoins parfaitement la collusion qui préside aux rapports entre les nouveaux présidents africains et les dirigeants de leur ex pays colonisateur, ou de grands chefs d’entreprises. Un constat toujours de mise aujourd’hui. Ici, les intérêts des différentes parties convergent autour de la principale richesse du pays, les diamants. La président Mwamini Ubi sait qu’il lui faut renforcer et moderniser l’équipement militaire de son armée s’il veut triompher de cette rébellion. Et pour cela, il a besoin de crédits, donc d’une monnaie d’échange. Récupérer la récolte de diamants extraits par la compagnie minière belge qui officiait dans le Katanga devient alors la condition sine qua none à son maintien au pouvoir. Au fond, lui comme le président de la compagnie minière se moquent bien du sort des ressortissants belges. A leurs yeux, ceux-ci font figure d’alibi parfait pour cette périlleuse mission, lui conférant une dimension humanitaire alors qu’en réalité seul l’appât du gain la motive. Sur ce point, ils partagent les mêmes intentions que le Capitaine Henlein, à ceci près que ce dernier met les mains dans le cambouis. Il risque sa vie pour assouvir sa soif de richesses tandis que les deux autres attendent bien tranquillement un verre à la main dans le spacieux jardin de la riche demeure présidentielle, dont le faste semble être la principale raison qui ait motivé Mwamini Ubi à accéder à la présidence, que d’autres fassent la sale besogne à leur place. Ces personnages de l’ombre incarnent le véritable danger de ces pays, indépendants sur le papier mais finalement toujours tributaires de leur passé et à la merci d’hommes de pouvoir qui font passer leurs intérêts personnels avant l’intérêt général. Dans ce contexte, les mercenaires se contentent de profiter d’une situation préexistante. Ils vivent des désordres du monde auxquels ils prennent part sans réelle conscience politique. C’est du moins ce qu’il ressort des rapports entre le Capitaine Curry et le Sergent Ruffo. Le premier va là où on lui propose de l’argent, sans chercher à savoir de quoi il retourne. Ce n’est pas pour autant un naïf. Il a suffisamment de bouteille pour savoir où il met les pieds mais choisit de fermer les yeux. Outre l’argent qu’il touchera à la fin de chaque mission, sa préoccupation première tient à la survie des soldats qu’il a sous ses ordres. Il reste avant tout un meneur d’hommes, un gradé qui se sent investi d’une grande responsabilité vis à vis de ses troupes. Visant à la plus grande efficacité, Jack Cardiff n’alourdit pas son récit de considérations psychologiques trop prononcées. Le passé des personnages importe peu. Curry vit par et pour la guerre. C’est là qu’il excelle, là où il se sent exister. Il n’est pas pour autant une machine de guerre dénuée de sentiments, à l’inverse de Henlein qui arbore encore fièrement son insigne nazi. Il s’échine néanmoins à masquer son humanité le plus possible afin d’éviter de sombrer dans la folie. Une humanité que trahissent ses relations avec Ruffo, dont il fait son égal, si ce n’est plus, en dépit des galons qui les séparent.

Tourner un film de mercenaires en 1968 n’était pas neutre compte tenu du contexte géopolitique de l’époque. Ces hommes symbolisent à leur manière l’ingérence des pays riches, dont les États-Unis, partie prenante du moindre conflit suivant la logique de couper l’herbe sous le pied des soviétiques partout où cela est possible. Tel n’est pourtant pas le propos du Dernier train de Katanga. S’il illustre les horreurs de la guerre de manière frontale, ne cachant rien des exactions commises par les rebelles (massacres, tortures, viols) ou des mercenaires eux-mêmes (Henlein tuent des enfants sous prétexte qu’ils auraient pu informer les rebelles de leur avancée), Jack Cardiff ne souhaite pas faire du conflit dans le Katanga une métaphore du Vietnam. Le cœur du film se situe dans les rapports qui unissent le Capitaine Curry au Caporal Ruffo, et surtout dans la personnalité de ce dernier. Dans cet environnement qui exacerbe les mauvais penchants de la personne humaine, Ruffo fait figure d’anomalie. Il est le seul qui agisse par idéal et non par appât du gain. Par ses origines, il se sent investi d’une mission et n’a pour cela besoin d’aucune rétribution. De ce point de vue, son association avec Curry, tout comme son choix de carrière, ne coule pas de source. Cette opération de sauvetage ne concernant que des ressortissants belges le prouve, il n’a guère d’impact sur le cours des événements, et encore moins sur le devenir de son peuple. Il se heurte aux règles d’une société qui le maintiennent à la marge, prisonnier des idées reçues et du racisme ordinaire. C’est ce journaliste qui le traite immédiatement de gorille, où même le président de la République démocratique du Congo qui le tient à l’écart de la discussion. Comme étranger à la haine, il passe au-dessus de ces humiliations. A l’heure où la communauté noire luttait pour ses droits aux États-Unis, Ruffo prend valeur de symbole. Voilà un personnage éminemment positif qui n’a que faire des clivages. Il avance coûte que coûte, avec une foi inébranlable en la personne humaine et en des lendemains qui chantent. Le Dernier train du Katanga milite à sa manière pour la reconnaissance des noirs comme des individus à part entière, et non plus comme des ennemis ou des êtres inférieurs. Et dans ce chaos ambiant où déferlent la violence et la barbarie, la petite lueur d’espoir provient de ces hommes marqués par les atrocités du monde et qui dans un dernier sursaut tentent de se racheter une conduite, pas tant aux yeux du monde qu’à leurs propres yeux. Il n’y a là nul angélisme, seulement un retour de l’humain, dans un geste aussi désespéré que valeureux. Une posture à laquelle Curry demeure longtemps hermétique, ce que sa relation avec Ruffo tend à changer. Si on ne peut parler d’une réelle amitié entre les deux hommes, même si on s’en rapproche par moment (l’échange autour d’un rata trop salé), une forte estime et un profond respect les unissent. Insidieusement, les valeurs prônées par Ruffo font leur nid dans l’esprit de Curry jusqu’à ce final en demi-teinte où le Capitaine en vient à reconsidérer tout ce qui a régi son existence. Et le film de s’achever par un moment d’introspection après un déferlement quasi ininterrompu de bruits et de fureur.

A la croisée des chemins entre le pur film d’exploitation (la séquence de la bagarre à la tronçonneuse) et le film de guerre antimilitariste, Le Dernier train du Katanga frappe juste et fort. Jack Cardiff ne prend pas de pincettes pour plonger caméra en avant dans le bourbier de ces conflits armés qui n’épargnent rien ni personne. A l’image de Rod Taylor, bloc monolithique qui s’effrite peu à peu pour révéler un jeu tout en nuances, Jack Cardiff sait tromper les attentes. Il s’empare d’un sujet propice au manichéisme pour le porter vers d’autres cieux. En un sens, ce dernier train sillonnant les vallées du Katanga préfigure le périple fluvial de Willard dans Apocalypse Now. S’il n’en égale pas la force, il est fait de la même étoffe.

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