Le Bon, la brute et le cinglé – Kim Jee-woon

Joheunnom nabbeunnom isanghannom. 2008.

Origine : Corée du Sud
Genre : Western kimchi
Réalisateur : Kim Jee-woon
Avec : Song Kang-ho, Lee Byung-Hun, Jung Woo-sung, Yun Je-mun, Ryu Seung-su, Song Young-chang, Ma Dong-seok.

 

Kim Pan-joo, un homme d’influence, envoie un émissaire porter une mystérieuse carte au dénommé Kanemaru. En parallèle, il enrôle le bandit de grands chemins Chang-yi (Lee Byung-hun) pour dérober et lui rapporter cette même carte pour une raison que lui seul connaît. L’opération doit avoir lieu dans un train au beau milieu des contrées désertiques de la Mandchourie. Le jour J, Chang-yi parvient à faire stopper le train et à monter à bord. Sauf que de la carte, il n’en trouve plus la moindre trace. Un autre bandit, Tae-goo (Song Kang-ho), s’en est emparé de manière fortuite alors qu’il ne visait qu’à voler quelques babioles. Chang-yi le prend alors en chasse, lui-même pisté par Do-won (Jung Woo-sung), un chasseur de primes qui comptait parmi les passagers du train. Et tout ce beau monde de jouer au chat et à la souris sur fond d’invasion de la Mandchourie par l’armée japonaise.

D’une grande vitalité, le cinéma sud-coréen demeure un cinéma de niche en dehors de ses terres. Le rayonnement de Parasite de Bong Joon-ho à l’échelle internationale,  lequel a été auréolé d’une Palme d’or à Cannes en 2019, relève pour l’instant davantage de l’exception que d’une tendance pérenne. Disons que depuis, la pandémie est passée par là et qu’il est encore trop tôt pour juger d’un engouement sur la durée. Ces films restent néanmoins des bêtes de festivals, et leurs réalisateurs acquièrent leur renommée par ce biais-là depuis maintenant près de 20 ans. Déjà réputé dans son pays, Kim Jee-woon commence à se faire un nom en Europe à la faveur de 2 sœurs, un film d’horreur mâtiné de drame familial. Mais c’est surtout A Bittersweet Life et son estampille “sélection officielle au festival de Cannes 2005” qui scelle son destin. Ce polar à la violence exacerbée fait sensation et lui vaut les honneurs d’une presse dithyrambique. Désormais, chacun de ses films est attendu avec une curiosité d’autant plus accrue qu’il navigue entre les genres. Le western l’ayant toujours fasciné par son imagerie, il décide d’en transposer l’univers et certains codes dans les contrées désertiques de la Mandchourie. Avec son titre hautement évocateur de ses influences, Kim Jee-woon montre qu’il n’a pas froid aux yeux en se confrontant ni plus ni moins à un monument du cinéma mondial, Sergio Leone.

En dépit de son arrière-plan historique – l’invasion de la Mandchourie le 19 septembre 1931 par les troupes japonaises au lendemain d’un attentat perpétré sur une voie de chemin de fer injustement imputé aux chinois – Le Bon, la brute et le cinglé joue d’emblée la carte du divertissement survitaminé. A l’image du plan tarabiscoté de l’obscur Kim Pan-joo, tout ce qui a trait à la fameuse carte au trésor tient du prétexte, point de convergence des trois personnages qui occupent l’affiche à la faveur d’un heureux concours de circonstances. Encore que cette carte ne suscite l’intérêt que chez deux d’entre eux, les deux bandits dont la tête a été mise à prix. En bon chasseur de primes, Do-won se focalise plus volontiers sur les récompenses que lui rapporteront la capture – ou la mort – de Chang-yi et Tae-goo. Cela lui paraît plus tangible qu’un trésor à l’existence hypothétique. Ses deux cibles filant bille en tête vers la perspective de lendemains qui chantent, Do-won leur emboîte le pas dans cette course endiablée. En chemin, il ne rechigne pas à faire de Tae-goo un allié, jugeant celui-ci moins dangereux que Chang-yi. Loin de se sentir flatté par ce traitement de faveur, Tae-goo cherchera à lui fausser compagnie à la première occasion. Autour de ce triangle conflictuel, Kim Jee-woon fait graviter d’autres prétendants au trésor – des bandits chinois – dont l’incompréhension constante de leur chef quant à ce qui se déroule sous ses yeux donne un bel aperçu du peu de sérieux qui préside à l’entreprise. Et lors du dernier acte, le réalisateur va jusqu’à convoquer une unité de l’armée japonaise lourdement armée pour que la fête soit plus folle. Beaucoup de personnages au service d’un récit qui multiplie à loisir les péripéties voulues comme autant de moments de bravoures mais qui peinent à cacher leur gratuité. Au sein de ces séquences d’action, chacun des trois personnages principaux agit comme on attend qu’ils le fassent. De manière comique pour Tae-goo, lequel enchaîne les maladresses et les idées saugrenues (la casque de scaphandrier) sans perdre de sa létale efficacité. De manière brutale pour Chang-yi, ce dernier prenant un malin plaisir à torturer son prochain dès que l’occasion s’offre à lui. Et de manière spectaculaire pour Do-won dont les prouesses aériennes un fusil à la main n’ont rien à envier aux numéros du Cirque du soleil. Il n’y a pas, ou peu de surprises dans le déroulé du récit, et lorsqu’un semblant de révélation finit par affleurer au moment de la conclusion, elle ne change pas fondamentalement la nature et notre perception du personnage concerné.

Indépendamment de leurs interprètes, lesquels représentent la fine fleur du cinéma sud-coréen Song Kang-ho en tête, les personnages titres constituent la principale déception du film. Ils correspondent au caractère qui leur est rattaché sans cultiver l’ambiguïté. Chacun est à sa place et on devine dès leur première apparition à l’écran qui est qui sans qu’il y ait besoin de se poser la question. Une facilité qui devient pénalisante à l’aune de la lourde ascendance que Kim Jee-woon s’est imposée. S’il étend les citations du cinéma de Sergio Leone à plusieurs de ses westerns (reprise de la scène du chapeau de Et pour quelques dollars de plus, Tae-goo préfère la moto au cheval à l’instar de John Mallory dans Il était une fois la révolution), c’est bien évidemment à Le Bon, la brute et le truand qu’il se réfère le plus. Il en reprend allègrement les grandes lignes jusqu’à reconduire à l’identique le rapport de force entre les personnages en associant le bon et le cinglé face à l’infâme truand. Reconnaissons néanmoins de légères variations les concernant. Les premiers se retrouvent considérablement affadis et leurs échanges dépourvus de toute la truculence et l’ironie qui faisaient le sel des rapports entre blondin et Tuco, lorsque le second subit un ravalement de façade inhérent au plus jeune âge de son interprète. Sous les traits de Lee Byung-hee, le truand devient une sorte de rock star avant la lettre, poses à l’appui, et au comportement infantile. Il ne jure que par la confrontation, aspirant à être le bandit le plus craint de toute l’Asie. Un entêtement dont se moque Tae-goo, son ennemi désigné à l’allure frustre mais à la réputation autrement plus ancrée dans l’esprit des desperados que son jeune homologue. Entre les deux, Do-won fait figure d’arbitre partial et intrusif, comptant moins les coups qu’il n’en donne lui-même. Tout le récit amène à cette triple confrontation aussi attendue que redoutée. Un sentiment ambivalent né du défi que Kim Jee-woon s’est assigné. Que peut-il apporter à l’apothéose final du Bon, la brute et le truand, conclusion opératique magnifiée par la partition d’Ennio Morricone ? La réponse est sans appel, rien. Il se contente de reprendre certains gimmicks (la succession de gros plans sur les regards des adversaires) sans y apporter le moindre souffle de nouveauté. Il démontre même son impatience par son incapacité, ou son refus, à dilater le temps. A peine mis en place, le duel est déjà achevé en une sorte de statu-quo qu’éclairera néanmoins la séquence accompagnant le générique de fin.

Le Bon, la brute et le cinglé n’est pas à proprement parler un remake. Il s’agit plutôt d’une variation autour du même thème. Un exercice de style un peu vain où la maestria de Kim Jee-woon finit par devenir contreproductive. A l’efficacité de la séquence d’ouverture (l’attaque du train) succède cette conclusion en forme de coup d’épée dans l’eau qui résume bien la déception générée par le film. Comme grisé par ses succès précédents, Kim Jee-woon a vu trop grand. Il n’a pas su faire sien le western comme il avait réussi à le faire avec l’horreur ou le polar. Un faux-pas dont il saura se relever en explorant la noirceur de l’âme humaine dans le radical J’ai rencontré le diable.

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