CinémaDrame

Bandini – Dominique Deruddere

bandini

Wait until spring, Bandini. 1989

Origine : Belgique / France / Italie / Etats-Unis 
Genre : Drame 
Réalisation : Dominique Deruddere 
Avec : Joe Mantegna, Ornella Muti, Michael Bacall, Faye Dunaway…

Aujourd’hui encore largement méconnu, l’écrivain puis scénariste John Fante (à l’écran, on lui doit notamment La Rue chaude avec Jane Fonda) a pourtant inspiré du beau monde à travers ses écrits. Des écrivains (la Beat Generation, Charles Bukowski), mais aussi des cinéastes, à commencer par Francis Ford Coppola. Pas étonnant : fils d’immigrés italiens, Fante a grandi aux Etats-Unis durant les années 10 et 20. Fortement autobiographique, son œuvre compte quatre livres mettant en vedette Arturo Bandini, l’alter ego littéraire de l’auteur qui retrace ainsi sa vie, sans hésiter à pratiquer des retouches lorsque cela lui paraît nécessaire au développement de ses idées (ce ne sont pas Les Confessions de Rousseaux, non plus !). Paru en 1938, Bandini est son premier livre, du moins au niveau chronologique de son autobiographie. Fante y raconte son enfance au Colorado et surtout les conditions d’existence des immigrés italiens dans les années 20. Voilà certainement pourquoi Coppola prit sous son aile le film du belge Dominique Deruddere via sa compagnie Zoetrope, venue prêter main forte à divers investisseurs européens indépendants. Sans elle, pas sûr que l’on aurait retrouvé Joe Mantegna (déjà embauché sur Le Parrain III), Faye Dunaway, Ornella Muti et Burt Young au casting, pas sûr que le lychéen Angelo Badalamenti aurait pu être engagé comme compositeur, et pas sûr qu’on aurait pu ramener de la neige sur le lieu de tournage, “l’originale” ayant fondu quelques jours avant le début des prises de vue. En fait, Coppola faillit lui-même assurer les premiers jours de tournage, Deruddere ayant connu quelques soucis de passeport peu de temps avant le jour J. Finalement tout rentra dans l’ordre, et le belge pu se charger de l’intégralité du film, s’évitant ainsi probablement de fâcheuses rumeurs sur l’identité réelle du réalisateur (à la façon d’un Tobe Hooper sur Poltergeist, par exemple).

Dans une petite ville du Colorado, aux alentours de Noël 1928. La famille Bandini a bien du mal à boucler ses fins de mois. Svevo, le père (Joe Mantegna) est maçon, et cette époque de l’année ne lui est pas favorable. Maria, la mère (Ornella Muti) ne travaille pas, et sa propre mère est toujours là pour bafouer l’honneur de Joe, qu’elle considère comme un ivrogne et qui pour elle est la cause de la misère qui frappe Maria et ses trois enfants. L’ambiance aux moment des fêtes, période à laquelle la fieffée belle-mère trouve toujours le moyen de se poser en aide providentielle (envoyant de l’argent et achetant des cadeaux aux enfants), n’est donc pas au beau fixe. Grâce à son ami Rocco (Burt Young moustachu), Joe trouve pourtant un emploi chez une riche veuve, Madame Hildegarde (Faye Dunaway), qui se prend d’affection pour lui. Les rumeurs vont commencer à circuler, elles vont atteindre les oreilles de Maria, laquelle repousse Joe et le plonge dans les bras de la riche Hildergarde. Enfant roublard, Arturo (Michael Bacall) va tenter de faire revenir son père à la maison.

Sans même avoir lu le roman, une chose est certaine : Bandini, le film, souffre du syndrome de la contraction excessive. C’est à dire que Deruddere, ayant probablement essayé de faire tenir tout le livre dans une heure et demie de métrage, a dû réduire certains épisodes au-delà du raisonnable. Il eut été plus sage de s’en passer totalement, puisqu’en l’état l’amourette secrète d’Arturo pour une camarade de classe ou encore e les rêveries d’Arturo se voyant comme une future star du base-ball donnent passablement l’impression d’inachevé. Dans le premier cas, la mort de la fille en question n’entraîne aucune conséquence durable sur le moral d’Arturo (à part une école buissonnière autorisée) et dans le second ces rêveries s’arrêtent très vite faute d’avoir une quelconque importance dans le récit. On sent que plus que quiconque Arturo a fait les frais de l’adaptation du livre au cinéma. Toute sa personnalité, qui n’est pas négligeable et sur laquelle nous allons revenir dès la fin de cette phrase, ne sert qu’à mettre en valeur les deux parents, véritables têtes d’affiches du film. C’est dommage, il y avait pourtant quelque chose à faire de ce gamin irrévérencieux, au caractère bien trempé et qui n’hésite pas à mentir et à manipuler son monde pour servir ses desseins (il considère qu’une simple confession à l’Église lui permet de tout faire). A travers lui, John Fante évoquait sa personnalité naissante, celle qui lui a valu de se faire admirer par la Beat Generation. Mises à la seule disposition du drame conjugal de ses parents, les qualités d’Arturo se transforment en banalités sur le gamin débrouillard des rues, opposé à ses frères bien plus sages (l’un deux rêve même de devenir curé) et qui met tout en œuvre pour réunir papa-maman pour le seul équilibre familial. Toute la dimension rebelle du gamin passe à la trappe, et manque de bol, ce qu’il reste ressemble à du poncif mélodramatique.

Le même constat peut s’appliquer plus ou moins à tout le film : on sent bien que Svevo, Maria et Madame Hildegarde ne sont pas des personnages communs, mais Deruddere ne traite pas leurs singularités avec suffisamment d’attention, se concentrant encore et toujours sur le problème conjugal, qui ne devrait être qu’une toile de fond pour permettre de comprendre cette famille d’immigrés italiens. Le rejet social de Svevo par sa belle-mère, les relents de racisme, les a priori de l’époque sur les italiens et les difficultés économiques en général auraient du donner de la substance au film, d’autant plus que la relation entre Svevo et la veuve Hildegarde s’y serait prêtée fort bien. Mais ces thèmes restent effleurés, jamais approfondis, et à l’instar de ce qu’il a déjà fait avec la copine d’Arturo, Derrudere les expédie entre la poire et le fromage. La belle-mère essaie d’acheter l’affection des enfants, Svevo se fait jeter par le banquier, Maria se fait engueuler par l’épicier, Hildegarde, férue de culture italienne, peine à voir que Svevo n’a pas disposé du même enseignement qu’elle et que leur couple ne pourra pas coller (en fait on ne sait même pas pourquoi elle est autant attirée par lui), tout cela relève plus de l’évocation que de l’argumentaire. Là encore, le film laisse une grande sensation d’inachevé : la matière était là, mais Deruddere n’en fait rien. Il constate mais ne donne jamais l’impression que toutes ces choses ont une véritable répercussion sur ses personnages. Il est prisonnier de sa romance.

Assez basique (et donc forcément décevante si l’on considère que c’est pour elle que Deruddere a traité aussi légèrement les questions sociales), la brouille du couple Bandini est heureusement servie par de très bons acteurs qui n’en font jamais trop. Leurs personnages sont même tellement dignes dans leurs malheurs émotionnels qu’ils ne font que renforcer leur crise conjugale, chacun étant trop accroché à son honneur pour s’expliquer. Tout vient en fait d’un manque de communication : Svevo a commencé à travailler pour Madame Hildegarde sans que Maria ne soit au courant, ayant fuit chez Rocco pour éviter la visite de la belle-mère. Maria a été mise au courant des allées et venues de Svevo chez la riche veuve, elle a été influencée par les rumeurs malveillantes, et lorsque son mari revient, elle le jette sans un mot. L’ombrageux Svevo s’en retourne chez Hildegarde, cède à ses avances, et ne cherche pas à renouer le contact avec sa famille, même si il reste toujours attaché à elle, comme Maria et les enfants restent attachés à lui. De son côté, Hildegarde n’a pas conscience de la rupture qu’elle provoque. Et c’est pour rabibocher les deux côtés qu’Arturo utilise ses dons de menteur et de manipulateur. Une bonne méthode pleine de non-dits pour rendre les personnages sympathiques (encore qu’Ornella Muti pourrait très bien ne jouer qu’un arbre qu’elle serait encore sympathique). Le rôle joué par la reconstitution du Colorado semi-rural des années 20 n’est pas non plus à négliger, tant Deruddere a su créer un climat déprimant à souhait, dominé par la nuit et la neige, sans pour autant verser dans le misérabilisme en haillons. Il esquive aussi l’ornière de la fête de Noël, qui aurait très pu se transformer en artifice lacrymal (comme il est souvent de mise dans les drames familiaux diffusés à la télévision au moment des fêtes). Par contre la symbolique de l’hiver désespéré et du printemps synonyme d’espoir, assénée dans les dernières minutes, est un peu convenue.

Bandini aurait gagné à durer un peu plus longtemps. Car cette histoire sentimentale, même bien fichue, demeure un peu trop creuse pour réellement captiver. La développer davantage aurait permis d’éviter quelques clichés, et d’en faire une véritable fresque identitaire qui aurait probablement mieux permis de comprendre le monde de John Fante, lequel, décédé six ans avant le film, ne put donner son avis sur l’adaptation faite de son roman.

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