Cinéma Science-Fiction

La Planète des singes : Suprématie – Matt Reeves

War for the Planet of the Apes. 2017.
Origine : Etats-Unis
Genre : Trait d’union
Réalisateur : Matt Reeves
Avec : Woody Harrelson, Andy Serkis, Karin Konoval, Steve Zahn, Amiah Miller.

Cela fait maintenant 5 ans que César est traqué sans relâche par un groupe de survivants, dirigé d’une main de fer par le Colonel, un fanatique qui s’est donné pour mission d’éradiquer les singes de la surface de la Terre. Les accrochages entre les deux factions sont fréquents, et il n’est pas rare que certains singes passent à l’ennemi dans l’espoir de rester en vie. L’un de ses renégats, justement, communiquent au Colonel l’emplacement de la cachette de César. S’ensuit un assaut nocturne qui aboutit aux décès de la femme et du fils aîné du leader des singes. Fou de rage et de douleur, il décide de se venger et se lance aux trousses du Colonel, laissant les siens trouver eux-mêmes leur eldorado.

On prend les mêmes et on recommence. C’est avec une équipe inchangée aux postes clés (Mark Bomback au scénario, Michael Seresin à la photographie, Michael Giacchino à la musique) qu’il revient à Matt Reeves de clore cette nouvelle saga, pouvant ainsi poursuivre le travail entamé lors de La Planète des singes : L’Affrontement, au contraire de son prédécesseur Rupert Wyatt, écarté du deuxième volet sous de fallacieux prétextes. Les premières images nous placent d’emblée en terrain connu. La Planète des singes : Suprématie conserve la même identité visuelle et bénéficie une nouvelle fois des magnifiques paysages canadiens de la Colombie britannique. Thématiquement, l’intrigue n’apporte pas grand chose de neuf par rapport à l’épisode précédent. Il s’agit toujours pour les auteurs d’illustrer le déclin de l’Humanité en se référant à la saga originale, tout en se focalisant sur la trajectoire de César, non sans une appétence pour le pathos dont on se serait bien passé.

Cette fois-ci, c’est la guerre ! Et pour nous en convaincre, ce troisième volet s’ouvre sur un défilé de soldats qui déambulent dans la forêt à la recherche de César. Visuellement, cela nous renvoie à tous ces films sur la guerre du Vietnam parsemés d’inconfortables patrouilles dans la jungle où les G.I arborent sur leurs casques diverses inscriptions reflétant leur état d’esprit. Ici, le « Un bon singe est un singe mort » voisine avec l’énumération du nombre de singes tués ou le sigle qui sert de bannière aux hommes du Colonel. Suivant ce registre guerrier, Matt Reeves n’hésite pas à pousser l’analogie avec l’un des plus fameux représentants du genre, Apocalypse Now, autant sur le ton de la blague (dans les sous-sols du camp, on peut lire l’inscription suivante : « Ape-calypse Now ») que par mimétisme, le Colonel se réclamant ouvertement de Kurtz. Le personnage qu’interprète Woody Harrelson symbolise par sa folie autodestructrice (il fait abattre tout individu ayant perdu l’usage de la parole) le déclin de l’Humanité. Plutôt que de tenter de reconstruire une société sur des bases nouvelles, il s’acharne à traquer les singes sans relâche pour ne pas que la nature l’emporte. Il est dépeint en illuminé, en une sorte de gourou que ses hommes – ses fidèles – suivent sans sourciller dans le moindre de ses excès. Contrairement aux deux épisodes précédents, il n’y a ici plus aucun humain auquel se rattacher. Le devenir de Malcolm et de sa petite famille importe aussi peu aux scénaristes que celui de Will Rodman et Caroline Aranha en leur temps. Dans le cas présent, seuls deux personnages humains sont réellement mis en avant, le Colonel, donc, mais aussi Preacher, l’un de ses hommes que César a épargné. Qu’il reprenne le combat sans aucune compassion pour le singe qui lui a laissé la vie sauve atteste de l’absence d’humanité de plus en plus criante chez les Hommes, par opposition aux singes, qui eux révèlent un cœur gros comme ça au point de s’encombrer en chemin d’une gamine sourde et muette. Une enfant baptisée Nova au cours du récit, en guise de clin d’œil à la sauvageonne qui accompagnait Taylor dans la zone interdite, et dont la présence tendrait à indiquer qu’une collaboration Hommes – Singes n’est désormais possible qu’à la condition que les premiers n’aient plus leur mot à dire. Elle est le témoin silencieux d’un conflit dont elle n’a pas connu l’origine et la victime impuissante d’un mal qui ronge insidieusement tous les humains survivants. Alors que les nouvelles générations sont généralement porteuses d’espoir, Nova incarne à son corps défendant la dégénérescence continue de l’Homme, son point de non retour.
De son côté, César connaît une trajectoire inversée. La perte de sa compagne et de son fils aîné lui fait perdre le sens des priorités. Il se désintéresse du sort de ses troupes pour mener sa petite vengeance personnelle et il se laisse gagner par la culpabilité d’avoir en chemin tué un singe, ce que sa conscience ne manque pas de lui rappeler dès qu’il a les yeux fermés par l’intermédiaire du spectre de Koba. Jusqu’à ses retrouvailles avec le Colonel, César agit en bête de guerre, mû par le seul désir d’en finir. Faut-il alors mettre sur le compte de la colère la stupidité dont il fait preuve ? Sa traque est ainsi jalonnée d’énormités comme l’irruption de sa bande (Maurice, le sage ; Rocket, le guerrier et Luca, le gorille… dans tous les sens du terme) et lui au milieu de la propriété identifiée au préalable comme le possible Q.G. du Colonel – bravo, l’attaque surprise ! – ou la filature des troupes du Colonel en terrain dégagé. Et tout cela nous est narré avec un sérieux indécrottable. César apparaît plus que jamais comme une figure tragique, quasi biblique, dont le chemin de croix ne fait que commencer. En se laissant aveugler par la vengeance et en n’écoutant pas sa bonne conscience incarnée par Maurice, il commet une faute. Magnanimes, les scénaristes lui permettent de se racheter grâce à une pirouette de leur crû. Alors que le Colonel traque depuis des années César et les siens pour les anéantir, il se dote soudain d’une âme d’esclavagiste, contraignant tous les singes, que la providence a mis sur son chemin, à travailler pour lui. De fait, constitué prisonnier, César retrouve opportunément ceux qu’il a abandonnés. Encore plus fort, le Colonel a prévu, dans un monde si dévasté qu’on se demande ce que peuvent bien manger les survivants, tout un stock de graines afin de nourrir les singes en signe de sa bonne foi… à la suite de longs pourparlers avec César. Le film regorge tellement d’astuces scénaristiques de cet acabit qu’on ne s’étonne même plus de la stupidité d’un gardien, pénétrant seul et avec son trousseau de clés dans la cage des prisonniers. A ce stade du récit, on n’est plus à ça près. L’ennui provient davantage du traitement trop solennel du parcours de César. Humilié, menacé et supplicié, il retrouve in fine son statut de leader incontesté par la force de son courage et de son abnégation. Et cela à grand renfort de mines contrites, de ralentis pompeux et de larmes versées. La subtilité n’est décidément plus de mise et il convient de magnifier dès que possible ce bon vieux César, héros indéboulonnable dont même les mauvais choix finissent par s’avérer payants. Le pompon est atteint lors d’un démarquage très net du final d’Apocalypse Now (encore lui!) où il s’agit ici de bien s’assurer que tout le monde a compris que l’humanité avait définitivement changé de camp.

La Planète des singes : Suprématie confirme, s’il était besoin, que revenir sur les origines d’une saga relève de la mauvaise idée. Au départ, il s’agissait de faire la jonction entre cette trilogie et La Planète des singes de Franklin J. Schaffner. Or, hormis un plan final qui voit les singes s’installer à proximité d’un lac qui renvoie à celui où la navette de Taylor amerrit ainsi que deux-trois clins d’œils par-ci par-là (le dernier enfant de César se prénomme Cornélius), la continuité n’est pas évidente. Ou en tous les cas incomplète car il faudrait désormais narrer ce qui a notamment conduit les singes, en dépit de l’enseignement de César, à traiter les humains en esclaves. Cette trilogie n’apporte rien à la saga dans son ensemble ni ne l’éclaire sous un angle nouveau. Elle se contente de picorer des idées présentes dans d’anciens épisodes afin de broder autour selon le principe du « marabout-bout de ficelle », quand elle ne les singe pas carrément. Au final, on se retrouve avec des films éminemment sérieux que seule la présence du vieux chimpanzé vient ici égayer (et heureusement qu’il est là, sinon quel ennui!), pour un propos bien inoffensif. Il parait loin le temps où ces films de science-fiction servaient à questionner le présent. Reste un spectacle de bonne tenue mais beaucoup trop long compte tenu de ce qu’il a à raconter et finalement petit bras lorsqu’il s’agit d’illustrer la partie guerrière du récit.

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