BD

Dossier Calvin et Hobbes – Bill Watterson

Ecrit par Jérémie Conde

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Calvin et Hobbes. 1985 – 1995.
Origine : Etats-Unis
Genre : Humour
Auteur : Bill Watterson

 

Calvin et Hobbes est une grande référence en matière de bande-dessinée humoristique chez nos amis américains. Bien sûr, il y a Snoopy et les Peanuts, mais ce n’est pas le sujet du jour. Mais ça serait faire offense à Schultz de ne pas citer son œuvre comme étant sans doute la référence ultime en terme de comics-strip. Et puis on ne peut pas non plus comparer une œuvre qui s’écoula sur cinquante années (Snoopy) et celle de Watterson qui ne dura  » que  » dix ans.

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Calvin et Hobbes, c’est l’histoire d’un petit garçon de 6 ans qui imagine que son meilleur ami, une peluche, est un tigre vivant. Ainsi, les voilà vivant des aventures toutes plus folles les unes que les autres, les voilà traversant le temps pour revenir à l’époque des dinosaures, les voilà se transformant à leur guise, les voilà se clonant, les voilà complètement délirer, stimulés par l’imagination du petit garçon.
Calvin et Hobbes, c’est simplement l’histoire d’un petit garçon qui vit dans son monde, celui de l’enfance. Calvin est l’archétype du petit garçon qui ne comprend rien aux adultes, qui ne comprend pas pourquoi il doit aller à l’école, pourquoi il doit faire ses devoirs, pourquoi la Terre a été polluée par les adultes (et pourquoi ils continuent)…

Derrière l’humour hyper efficace du génial Bill Watterson, se cache une réelle satire de la société occidentale avec des sketchs s’attaquant directement à la société de consommation, à ceux qui passent leur vie à regarder la télé, à ceux qui se plaignent que rien ne se passe durant leur existence alors qu’ils ne font rien pour y changer quoique ce soit… Bref, Watterson s’attaque à tout le monde, même à lui-même.
Ancien publicitaire, c’est pendant ses moments libres qu’il commence à dessiner les aventures du petit Calvin accompagné de son tigre Hobbes.
En 1985, Calvin et Hobbes connaissent leur première publication dans un journal. Très vite, c’est un succès. Début 1986, 130 journaux publient le bébé de Bill Watterson. Fin de la même année, 350 journaux s’arrachent les services de l’auteur. Cette même année, il reçoit le Reuben Award qui est à peu l’équivalent américain du Grand Prix de la ville d’Angoulême. En 1988, il en gagne un second tandis que 600 journaux le publient. En 1991, ce n’est pas moins de 1800 journaux qui publient la série. En outre, il reçoit un premier prix au Salon International du Comic de Barcelone. Cette même année, la France voit l’arrivée du premier album de Calvin et Hobbes.
L’année suivant, Angoulême, la ville de la BD décerne l’Alph’Art du meilleur album étranger, à En avant tête de thon.
Fort de son succès, Bill Watterson peut imposer ce qu’il veut aux journaux, c’est ainsi que le dimanche, il impose une publication à l’italienne, c’est-à-dire une planche au lieu d’un strip (ce que Schultz réalisait avec les Peanuts).

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En tout, c’est jusqu’à 2400 journaux qui publièrent Calvin et Hobbes partout dans le monde. En 1995, Bill Watterson arrête sa série après dix ans de bons et loyaux services. Il pense qu’il a fait le tour de ses personnages et de ce qu’il avait à leur faire dire. Plutôt que de faire les strips de trop, il préfère s’arrêter en pleine gloire. En France, il aura fallu attendre jusqu’à 2005 pour avoir enfin l’intégrale de l’œuvre de Bill Watterson.
De plus, l’auteur s’est fait connaître et respecter pour avoir refusé de tomber dans le merchandising, se battant contre son éditeur pour que Calvin et Hobbes ne connaissent pas les foudres de l’  » objectisation « . Pas de tee-shirts, pas de statuettes. Watterson voulait protéger son œuvre plutôt que gagner de l’argent facilement. Mais c’est aussi une façon pour lui de lutter conter le capitalisme qu’il n’hésite pas à critiquer ouvertement.

Watterson n’hésite donc pas à attaquer de plein fouet son ami l’humain. Hobbes joue alors le rôle du philosophe (d’où son nom), Hobbes a le regard de l’animal, de la victime des Hommes, de l’innocent, il est cynique, il aime s’amuser de Calvin, et cherche parfois à lui faire prendre conscience de la stupidité de certains comportements humains. Exemple :

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Watterson sait manier l’humour avec talent. Du simple gag visuel en passant par la satire, le jeu de mot, la situation décalée, Watterson crée avec l’aide de ses personnages un univers qui nous est malgré tout très familier. Qui n’a jamais parlé à ses peluches quand il était gamin ? Qui n’a jamais imaginé revenir dans le passé, voyager dans l’espace, refaire le monde ?
Calvin est tout ça à la fois. Il est le petit garçon universel, il peut être adorable, mais aussi complètement imprévisible, à la limite fou, égocentrique, mégalomane, psychotique… Calvin est la représentation même de l’humain ne se rendant pas compte de ce qui se passe autour de lui. Et c’est par ce procédé là que Watterson va infliger sa critique de l’humanité. Alors Watterson humaniste ? Sans doute, mais Watterson, homme de son temps avant tout. Adulte cloisonné dans son enfance, Watterson va raconter la vie quotidienne d’un gosse de 6 ans et les déboires qui s’en suivent : les sorties du lit difficiles pour aller à l’école, les contrôles où on n’a pas appris la leçon, les passages au tableau alors qu’on ne connaît pas la réponse, les retours après l’école toujours plus heureux que jamais, les goûters, les devoirs, les couchers qu’on estime toujours trop tôt, prendre le bain alors qu’on n’en a pas envie, regarder la télé plutôt que s’amuser dehors quand il fait beau… Bref, Watterson touche à toutes les situations et nous fait rire, sourire, réfléchir à chaque sketch.

Et là où Watterson est exceptionnellement fort, c’est que chacun de ses sketchs se fait sur un strip (c’est-à-dire 3 à 4 cases sur une ligne) ou alors, sur une planche entière. Parfois, certains thèmes font plusieurs strips, mais chaque gag est individuel.

La force de Bill Watterson, c’est qu’il a su constamment se renouveler et produire une quantité phénoménale de gags très courts sans jamais donner l’impression d’être à court d’imagination (ce qui est faux quand on sait combien Watterson a souffert pour produire tous ces gags). Ainsi, tout au long de ses albums, Watterson crée des sketchs hilarants sur les bagarres de boules de neige ou sur les bonshommes de neige (des thèmes dont Watterson use pourtant sans tourner en rond) mais aussi de nous concocter quelques belles réflexions sur la vie, le travail, l’intelligence…

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Et c’est sans doute dans ce mélange de  » philosophie enfantine  » du bon sens et de poésie constante que s’exprime pleinement le talent de Watterson. Sans oublier ce talent sans prétention qui lui permet de dessiner n’importe quelle mimique d’un petit coup de crayon habilement placé. Car son trait, même s’il parait simple au premier regard est d’une efficacité redoutable.

« Je suis génial ! Je suis un des plus grands génies de la terre !  » s’écrie Calvin.  » Tu n’es pas génial ! Tu es le plus gros vantard prétentieux que j’ai jamais vu  » lui répond sa copine Susie. Et Calvin conclut  » Quand vous êtes génial, les gens prennent souvent la franchise pour de la vanité« .

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Voilà quelques exemples typiques de l’humour de Watterson qui peut pour autant tout aussi bien s’exprimer graphiquement sans recours, ou presque, au texte.

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Ainsi, Calvin et Hobbes fait partie de ces BD qui parlent de l’enfance avec un mélange de vérité et de fantasme, de vrai et d’imaginaire, mais qui réveille chez nous trop de choses enfouies pour ne pas nous faire passer du rire à l’émotion (ce qui rappelle bien évidemment l’œuvre de Schultz et Snoopy).

Car oui, il y a aussi de l’émotion dans ces pages. On ne passe évidemment pas du rire aux larmes, mais parfois, un petit pincement au cœur apparaît lors de certains sketchs. Le plus mémorable, pour moi, c’est sans doute la dernière planche publiée par Watterson, qui exprime une réelle mélancolie, nostalgie d’un certain passé, un passé propre à chacun, mais qui reste optimiste car c’est une mélancolie tournée vers l’avenir (à lire à la fin de cet article). Watterson ne s’enferme pas dans le passé, au contraire, il regarde vers le futur, tout en nous rappelant d’où on vient et qui on est. De plus, il s’inquiète de cet avenir que nous bâtissons tous les jours et qui ne semble pas s’améliorer. Un des thèmes récurrents dans l’œuvre de Watterson est le problème de l’environnement, la destruction des zones naturelles, l’œuvre de l’homme sur les forêts…

24 albums sortis en France, environ 60 pages par albums, donc plus de 1440 pages de bêtises, de délires, de satire, de critique d’une société trop matérialiste…

La vie, c’est un peu comme dans cette BD finalement, c’est pour cela qu’elle est si réussie, parce qu’elle capte des instants de vie, des situations qu’on a tous plus ou moins connues (les batailles de boules de neige, les balades en forêt avec un tas d’ordure qui apparaît on ne sait pourquoi, les forêts de notre enfance qui ont disparu pour y implanter des lotissements ou des immeubles, des choses qui nous écœurent, et qui malgré tout finissent par nous faire rire…

 » Tu crois que les adultes auront remis le monde en état quand ils nous le passeront ?  »
Telle est la question que pose Calvin à Hobbes pour savoir si un jour, le monde dans lequel il vit, va évoluer, et cesser de régresser. Et c’est là que nous devenons mal à l’aise, c’est là que nous nous disons, nous, citoyens du monde, qu’avons-nous fait ?, qu’ont fait les gens avant nous pour en arriver là ? Nous sommes tous responsables, sauf nos enfants. Voilà ce que nous dit Watterson. Il aurait pu se contenter d’écrire des gags, il est très doué pour cela, mais Watterson, grâce à son succès a voulu aussi faire passer des messages, s’investir, s’engager. Car être lu ainsi dans le monde entier, c’est aussi se responsabiliser vis à vis de ses lecteurs. C’est leur donner de quoi rire, tout en se renouvelant, mais leur donner aussi l’envie d’évoluer, de grandir, comme Watterson grandit avec ses personnages.

Ainsi, il se sert de Calvin pour nous envoyer quelques vérités bien placées. Il ne brosse pas son lectorat dans le sens du poil, il n’hésite pas à le mettre mal à l’aise, à le bousculer, à le mettre face à ses responsabilités.
 » Comment les gens réagiraient-ils si les animaux passaient le bulldozer sur leurs maisons pour planter des arbres ? « 
 » Quand je serai grand, je ne lirai pas le journal, je ne m’intéresserai pas aux grands problèmes et je n’irai pas voter. Comme ça, je pourrai me plaindre de ne pas être représenté par le gouvernement. « 
 » Si nous ne riions pas des choses absurdes, nous ne réagirions pas devant la vie. « 
 » La preuve qu’il y a des êtres intelligents ailleurs que sur Terre est qu’ils n’ont pas essayé de nous contacter. « 
 » On devrait retaper notre pauvre planète, avant d’aller bousiller celle des autres. « 
Voilà, c’est tout un tas de petits piques comme ça qui nous rappellent la stupidité de certains comportements, l’irresponsabilité consciencieuse dans laquelle les Hommes se baignent depuis tant d’années.

Ainsi, Watterson se sert de ses personnages pour retranscrire certaines de ses pensées. Luxe de l’auteur, il peut ainsi dire tout et n’importe quoi tout en se cachant derrière l’ignorance et le manichéisme de l’enfant. Mais Watterson dans ses interviews aime à rappeler qu’il ne pense pas souvent ce que dit Calvin. C’est plus une échappatoire qu’autre chose. Mais parfois, c’est aussi la possibilité de parler directement à ses lecteurs, aux humains en général, à nous tous, qui devons nous remettre en question, et réfléchir à notre façon de vivre, notre société matérialiste.

Alors, Calvin et Hobbes, BD humaniste ? Oui, plus que jamais !

 » Les filles, c’est comme les limaces. Elles doivent servir à quelque chose, mais à quoi ?  »
Voilà un exemple parfait de ce que Watterson ne partage pas avec son personnage de Calvin. Ainsi, Watterson se permet, à travers Calvin des blagues sexistes. A tel point que Calvin et Hobbes créent le club DEFI (Dehors Enormes Filles Informes) réservé aux hommes vous l’aurez compris !

Calvin s’en prend alors à la petite Susie, sa voisine. Élève modèle, Calvin la déteste, ou du moins essaie de la détester, en la rejetant en permanence, en lui envoyant des boules de neige, des bombes à eau, en lui disant des méchancetés… Car c’est aussi ça un enfant, dire des méchancetés sans se rendre compte du mal qu’il peut faire. Et c’est cette inconscience, cette insouciance que Watterson n’hésite pas à mettre en avant lorsque Calvin se mélange aux autres humains : ses parents, Susie, sa baby-sitter, sa maîtresse d’école, son proviseur, ses camarades d’école…

 » La preuve qu’il y a des êtres intelligents ailleurs que sur Terre est qu’ils n’ont pas essayé de nous contacter « .

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Calvin déteste son monde, il veut être riche et puissant pour faire ce qu’il désire, mais ne veut pas faire d’efforts pour y arriver. A travers ce côté de la personnalité de Calvin, Watterson s’attaque à ces gens qui pensent que tout leur est dû, qui pensent qu’ils peuvent arriver à tout sans le moindre effort, il s’attaque à cette population attentiste qui ne fait rien pour faire évoluer ce monde dans le bon sens.

Détestant son monde, cet univers qui le contraint à tout, il ne reste à Calvin pour seul échappatoire que son imaginaire (tout comme Watterson qui a pour échappatoire sa BD). Alors Calvin va explorer l’univers avec son personnage de Spiff, allant de planètes en planètes, se faisant attaquer par des extraterrestres (Watterson a pour passion l’astronomie et l’archéologie). Il va voyager dans une boite en carton pour revenir dans le Jurassique, il va se faire cloner dans cette même boite en carton, laissant son clone aller à l’école à sa place, mais son clone va se cloner qui lui-même va se cloner… Bref. Il va aussi se prendre pour un super héros, Hyperman, qui se sort de toutes les situations, ou qui croit pouvoir s’en sortir… Il s’imagine aussi se faire attaquer par son vélo, alors qu’il est en âge d’apprendre à pédaler…

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Calvin est un peureux, il fuit ses responsabilités, il est fainéant, pense que tout lui est dû, en gros, s’il n’était pas Calvin, on dirait de lui, que c’est un gros con !!! Mais non, on lui pardonne tout ! On lui pardonne tout, car il devient la caricature de ce que nous détestons tous chez les humains : l’égocentrisme, le  » je-pète-plus-haut-que-mon-cul « , le  » pourquoi-j’ai-pas-ce-qu’a-mon-voisin ? « , bref, la quintessence du pauvre type. Mais il est aussi et surtout l’enfant. C’est pourquoi on lui pardonne ses excentricités, parce qu’il ne sait pas ce qu’est la vie encore, il ne sait pas que tout ce qu’il apprend lui servira un jour, qu’il doit se développer en tant qu’être humain. Et ce côté adulte qui lui manque, ce ne sont pas ses parents qui vont lui donner, c’est le tigre Hobbes, plus mûr, plus conscient, plus satirique. Les parents de Calvin sont représentés de manière assez décalée. On ne connaît pas leurs prénoms, et ont un sens de l’humour très vif. Malgré cela, ils nous restent très impersonnels. Tout comme ils le sont pour Calvin qui ne voit en eux que des gens l’obligeant à faire ce qu’il ne veut pas faire. Ils sont l’autorité, ils sont la contrainte.

Pour conclure, j’aimerais dire tout le bien que je pense de cette BD. C’est une BD intelligente, subtile, la version française est exceptionnelle, les traductions sont vraiment réussies, et je conseille à tout le monde d’acheter la version française, car moins chère ! Malgré tout, les versions originales se trouvent très facilement, vous pouvez toujours vous laisser tenter si vous maîtrisez convenablement la langue de Shakespeare !

Calvin et Hobbes a fait les beaux jours de la maison d’édition Hors Collection, qui pendant des années n’a même pas eu besoin de publier autre chose ! Calvin et Hobbes, c’est plus d’un million deux cents mille albums vendus en France en moins de 10 ans ! On atteint les trente millions de par le monde ! C’est aussi entre 1985 et 1995 des diffusions internationales dans les journaux du monde entier.

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– Wow ! Il a vraiment neigé la nuit dernière ! N’est-ce pas merveilleux ?
– Tout ce qui était familier a disparu ! Le monde a l’air nouveau !
– Une nouvelle année… Un départ nouveau !
– C’est comme si on avait une page de papier blanc à dessiner !
– Un jour rempli de possibilités !
C’est un monde magique, vieil ami…
… Allons l’explorer !

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