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Black Books – Dylan Moran

Ecrit par Loïc Blavier

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Black Books. 2000 – 2004.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Comédie
Création : Dylan Moran
Avec : Dylan Moran, Bill Bailey, Tamsin Greig, Rosie Day…

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Lorsqu’il lance Black Books, Dylan Moran est un comédien essentiellement connu pour ses prestations d’humoriste solo récompensé de plusieurs prix prestigieux. Il n’est toutefois pas un novice du petit écran, puisqu’il tint l’un des deux rôles principaux de la sitcom How Do You Want Me ?, une comédie paraît-il assez noire, pour ne pas dire dramatique, collant à l’humour sarcastique de cet irlandais et qui vint confirmer ses bonnes prédispositions à l’écran, qu’il soit petit ou grand (dans la foulée, il obtint son premier rôle au cinéma dans Coup de foudre à Notting Hill). Ce qui lui permit de concrétiser le projet Black Books, en sommeille depuis deux ans et la diffusion d’un pilote lui aussi bien noir, trop peut-être. Toujours est-il que pour reprendre sa série sur un mode moins sinistre, Moran fut associé à Graham Linehan, co-créateur de la série Father Ted, et travailla en parallèle avec la série Spaced, avec laquelle il partagea la productrice Nira Park ainsi que de nombreux acteurs venus faire des caméos, dont Simon Pegg et Jessica Stevenson, co-créateurs et acteurs principaux de la série en question. Une fois Black Books et Spaced terminées, l’entente cordiale se poursuivit entre les membres des deux séries à l’occasion d’un Shaun of the Dead (produit par Park et réalisée par le réalisateur attitré de Spaced, Edgar Wright) qui allait faire parler de lui. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs et revenons à Black Books.

Bernard Black (Moran) est bouquiniste. D’un naturel ombrageux et solitaire (il vit avec des guêpes mortes comme animaux de compagnie…), il n’a d’autre activité que de boire et de fumer, du moins quand il n’a pas à s’employer pour faire déguerpir des clients qu’il méprise. Il n’a qu’une amie : Fran (Tamsin Greig), de la boutique d’à côté, son seul lien avec la société et ses moeurs… Par un un soir de beuverie, après avoir passé sa journée à échapper à la comptabilité de sa boutique, Bernard embauche Manny Bianco (Bill Bailey, autre humoriste venu du stand-up), un ex comptable gaffeur dont les initiatives souvent malheureuses vont chambouler les habitudes de Bernard.

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Se présentant comme une traditionnelle confrontation de styles, Black Books n’avait certainement pas l’ambition de venir titiller les sitcoms à l’eau de rose sur le terrain de la longévité. Bien conscient des limites de son schéma, et désirant de toute façon éviter d’enfermer sa carrière naissante dans un feuilleton qui aurait vite fait de vous cataloguer son homme, Moran a opté pour un format alors prisé par les séries anglaises : trois saisons de six épisodes d’une vingtaine de minutes chacun. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup, puisque même dans ce maigre cadre plusieurs épisodes s’avèrent plutôt faiblards, faute d’avoir su trouver la bonne idée capable d’exploiter le potentiel des personnages, dont les gags ne se limitent pas à l’enchaînement d’énormités, loin de là. Ce qui fait la force de Black Books est cette nette tendance qu’ont les personnages à transgresser les règles de bonnes conduites, qu’elles soit sociales, commerciales ou même émotionnelles, et par conséquent il est nécessaire que ces transgressions surviennent dans un environnement propice. Ce qui n’est pas le cas lorsque Bernard et Manny se montrent obséquieux envers un ex taulard dont ils ont la charge, lorsqu’ils se prennent de passion pour un aventurier venu présenter un livre ou encore -voire surtout- lorsque le seul Bernard essaie de refaire des dettes de jeu. A chaque fois, les personnages se comportent contre-nature, cessent d’être aussi marginaux et ces épisodes sont très quelconques. En revanche, la nuit d’absolue déchéance passée par un Bernard enfermé dehors, la vaine de tentative des deux libraires pour remplacer un pinard de luxe descendu par mégarde comme une vulgaire piquette ou encore l’épique tentative de transformation de la boutique en restaurant littéraire sont de petites perles mettant en avant le manque total de tact avec laquelle les employés de Black Books évoluent en société. Allons même plus loin : la réussite de la série passe aussi grandement par les détails, autant que par les diverses intrigues élaborées. Les multiples façons dont Bernard envoie promener ses clients valent bien sa pourtant excellente aventure nocturne aux teintes de After Hours. N’oublions pas non plus les diverses manœuvres pour faire ressentir la crasse qui règne dans la librairie, et qui passent éventuellement par le recours à du subtil surréalisme (ainsi, lorsque Bernard et Manny chassent les bêtes « à bec et à fourrure » à coup de fouet ou d’arbalète, nous ne faisons qu’entendre les bêtes en question sans jamais les apercevoir). Ce genre de petites touches inattendues permet de parfaire des tableaux et de renouveler les effets de surprise, ce qui si la série avait perduré aurait fini par ne plus fonctionner.

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Somme toute, que ce soit dans les détails ou dans les contextes, la série ne fait qu’exploiter le style du personnage de Bernard, souvent exacerbé par sa fausse mésentente avec Manny. Homme d’un cynisme abominable, négligeant et négligé, intellectuel trop paresseux pour réfléchir, dénué d’autre ambition que de continuer à fumer et à picoler tout en lisant ses livres, le taulier de la librairie est un modèle d’anti-héros à la dégaine de Robert Smith dont le caractère déborde sur son environnement et sur la façon dont la série est mise en images. La présence de l’enjoué mais maladroit Manny dans ce milieu permet de faire sortir ce misanthrope de sa routine, souvent sous la forme de colères intempestives et de répliques acides permettant un examen plus approfondi de sa nature associale. Il ne faudrait pourtant pas croire que Moran se livre à l’étalage de quelque valeur que ce soit, ni qu’il se livre à l’analyse psychologique de son personnage. Sa série est purement humoristique, et à chaque fois que le ton se fait plus sérieux cela annonce un brusque revirement le réduisant à néant. De même, si Manny et Fran essaient régulièrement de rendre Bernard un peu plus sociable, leurs efforts restent vains, non seulement parce que le concerné n’a aucune envie de changement, mais en plus parce que eux-mêmes sont dans le fond plus proches de Bernard qu’ils ne semblent le croire. Manny parce qu’il ne peut rien entreprendre sans commettre d’impair, Fran parce qu’elle est une poisseuse maudite. Eux-mêmes ne parviennent pas à intégrer la société dans laquelle ils prétendent faire entrer Bernard. Il n’y a donc pas d’issue à l’univers de Black Books, tous les trois sont appelés à végéter dans la réclusion de la librairie. Laquelle ne manque d’ailleurs pas de charme : malgré le chaos enfumé qui y règne, le lieu symbolise la quiétude d’un monde à l’écart de la société mouvante et de ses codes que Bernard rejette si vigoureusement. « Tu sais, quelques fois, entre la première cigarette à l’heure du café et le 400ème verre de gnôle à 3 heures du matin, tu te regardes dans le miroir et tu te dis… C’est fantastique. Je suis au paradis. » Un tel comportement assumé, ne relevant certainement pas de la posture mais d’un naturel assumé, et qui s’exprime de façon aussi humoristique, sans ambages ni démagogie (nous ne sommes pas plus dans une série pour ado rebelles que dans un portrait auteurisant), ne peut que donner au spectateur le plaisir de se retrouver dans un tel quotidien, dont les balises sont mises à mal à chaque épisodes mais jamais détruites. Il n’y a pas non plus de démonstrations sentimentales qui mettraient à mal la misanthropie de Bernard : bien que son amitié pour Manny soit évidente, elle ne s’exprime que sous des formes tordues, notamment le sentiment de posséder Manny comme un maître posséderait un esclave. Plusieurs épisodes traitent d’ailleurs du ras le bol de Manny, sans jamais verser dans les états d’âme (il ne s’agit là encore que de prétextes à démontrer l’impossibilité de l’un à vivre sans l’autre). Quant à Fran, aucune tension sexuelle n’existe : Lorsqu’elle ne s’en départ pas d’elle-même, Bernard se plait à lui faire abandonner cette féminité très déplacée dans son cadre de vie. Les femmes, il s’y intéresse pourtant, mais seulement entre deux verres et pour des raisons qui n’ont strictement rien à voir avec un sentiment qui l’engagerait à quoi que ce soit. Quitter son milieu naturel de bête est impossible, et c’est la façon dont il s’y accroche contre vent et marées, tel une moule à son rocher, qui emporte la pleine adhésion.
Guère connue en France où elle ne connut que quelques diffusions sans grande pompe (sur Comédie et Canal +, avec une version française abominable de platitude en lieu et place de l’accent irlandais bon teint de Moran en VO) Black Books est une série excellente, dont les qualités au fil des épisodes contribuent largement à faire pardonner quelques épisodes ratés.

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