Epouvante Romans et nouvelles

Simetierre – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

simetierre

Pet Sematary. 1983.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Auteur : Stephen King
Editeur : Albin Michel

Marié à Rachel et père de deux jeunes enfants (Ellie, 5 ans et Gage, 2 ans), Louis Creed emménage avec sa petite famille à Ludlow, petite ville du Maine, à proximité de l’Université où il vient d’être nommé médecin en chef. Une vie idyllique est promise aux Creed dans ce coin de verdure à peine gâché par la présence d’une route à fort trafic devant leur maison, imputable à la proximité d’une usine. Leurs voisins, les Crandall, sont deux octogénaires charmants, et Louis ne tarde pas à sympathiser avec le vieux Jud, intarissable sur l’histoire de Ludlow. C’est lui qui montre à la famille Creed le cimetière des animaux (ou plus exactement le « Simetierre », tel que l’indique la pancarte enfantine à l’entrée du lieu) qui se trouve en pleine forêt, au bout d’un sentier démarrant au fond du jardin des Creed. Lieu macabre, le simetierre augurera du funeste destin de la famille. Tout commence lorsque le chat d’Ellie se fait écraser et que Jud amène Louis au-delà du simetierre, pour ensevelir la bête dans un lieu maudit déserté par les indiens Micmacs. Hanté par le Wendigo, l’endroit possède la faculté de ressusciter les morts. Il exerce aussi un fort pouvoir d’attraction sur ceux qui connaissent son existence. Au summum de sa puissance, il peut même créer des situations qui lui ouvre la perspective de nouveaux corps à ressusciter. Comme celui de Gage, quand celui-ci sera écrasé par un camion…

Connu pour être l’un des livres les plus durs et les plus effrayants qu’ait écrit Stephen King (qui après Dead Zone, Cujo et même Chantier sous le pseudonyme de Bachman n’était pas dans une période de dentelle), Simetierre repose avant toute chose sur l’attachement porté par l’auteur à son Maine natal. Un attachement logique, puisque le Maine est un lieu autant remarquable pour sa géographie que pour son histoire culturelle. État le plus à l’est du pays, également l’un des plus septentrionaux, bordé par une côte rocheuse, abritant une végétation dense et régulièrement recouvert par la neige, il fut l’un des premiers territoires conquis par les colons européens, qui empiétèrent ainsi sur une culture indienne solidement implantée. Autant d’éléments fleurant bon les contes et légendes, dans un pays historiquement encore jeune et qui malgré son vaste territoire en manque singulièrement. Il était normal qu’un écrivain spécialisé dans le fantastique, et donc amené à entretenir son imagination, sorte de cette contrée reculée (un pays de ploucs diraient les habitants de New York ou de Los Angeles) et un peu dédaignée par le rêve américain. Après tout, Lovecraft n’était-lui même pas né très loin du Maine. La légende indienne du Wendigo, esprit maléfique des forêts, n’est pas si éloignée que cela des monstres lovecraftiens, et sans avoir l’air d’y toucher, les racines fantastiques utilisées par King dans [b>Simetierre payent autant leur tribu aux légendes indiennes qu’aux écrits du mysanthrope de Providence. La chose est particulièrement flagrante dans les deux seuls chapitres où Louis Creed traverse (de nuit) le sentier menant du simetierre des animaux au cimetière indien. Pleines de visions et de bruits cauchemardesques (notamment l’aspect que King donne au Wendigo, au gigantisme très lovecraftien), ces séquences impressionnent par les descriptions de l’auteur et par leur succès dans la création d’une atmosphère païenne irréelle et funeste, finalement bien plus effrayantes que les cadavres ressuscités eux-mêmes, pâles émanations du Wendigo qui les possède (à ce titre la fin du livre sera assez décevante -défaut récurrent chez King-). L’aura de la forêt et de ce qu’elle abrite afflue par étapes dans la vie de Louis Creed, commençant avec de simples avertissements sous la forme de prémonitions pour se terminer par ce climax à la Lovecraft. Le fantastique n’est pas criant au premier abord, et ce n’est d’ailleurs pas l’objectif central du roman, mais son arrivée progressive implique une tension toujours croissante, qui rend limpide la lecture du livre. Il est de plus enduit d’une touche très locale, à travers les nombreux récits du vieux Jud, qui l’ancrent dans les traditions de l’État du Maine.

Maintenant, la grande force de Simetierre, celle qui en fait un livre aussi noir et effrayant, réside ailleurs. Et c’est là que King fait fort : il parvient à rendre le côté humain encore plus percutant que les aspects fantastiques. Entre la première et la dernière page, les sentiments des personnages passent du bonheur sans ombre à la plus profonde détresse humaine. King prend son temps pour nous décrire la famille Creed, son unité, l’affection qu’ils éprouvent les uns pour les autres. Sans mièvrerie, avec des sentiments réalistes pimentés par les quelques fugaces tâches noires qui envahissent la vie de Louis Creed, dont le premier cas rencontré à l’infirmerie de l’université du Maine est un étudiant mourant, le crâne éclaté par une voiture. L’auteur parvient à faire aimer ses personnages en entrant dans leurs pensées, les adoptant en guise de narration. Il s’attarde tout particulièrement sur les liens qui unissent Ellie à son chat Church et sur ceux qui lient Louis à son fils Gage. La raison est que Church et Gage vont mourir. On le pressent avec la présence de la route et des camions qui la traversent, et on ne peut s’empêcher de ressentir l’anxiété de ces instants fatals, que King ne dissimule même pas, laissant traîner innocemment ici ou là des bout de phrases dans le genre « à qui il ne restait plus que deux mois à vivre« , ou encore « ce fut son dernier jour de réel bonheur« . Point tournant, la mort de Gage (Ellie ne sait pas que son chat est mort, puisque l’évènement s’est déroulé en son absence et qu’à son retour l’animal était déjà revenu d’entre les morts) donnera au chagrin la même intensité que la joie qui l’avait précédé. Continuant sa route entre deux sentiments diamétralement opposés, King se montrera de plus en plus malsain, le comble du morbide étant atteint lorsque Louis Creed s’en va déterrer le corps de son fils, King n’ayant pas hésité à faire des investigations médicales au sujet de la dégradation physique des cadavres pour atteindre un plus grand réalisme. Simetierre est un livre portant avant tout sur le deuil et son refus. Là encore, King a effectué des recherches auprès de psychologues spécialisés sur le sujet pour un résultat saisissant. Aucun des membres de la famille Creed ne parvient à surmonter la perte de Gage, d’autant plus imprévue que le gamin se montrait plein de santé. Hébété, Louis ne peut sortir de la torpeur de ses pensées. Il ne peut soutenir sa femme Rachel, elle-même prisonnière du traumatisme que constitua la lente et dégradante mort de sa sœur lorsqu’elle était enfant, et sa fille Ellie se retrouve seule, trimbalant une photo de son défunt frère. Le reste de la famille n’aide pas : Louis est orphelin et son beau-père lui voue une haine tenace. Quant à Jud, il est bien trop inquiet au sujet du cimetière micmac pour se révéler d’aucune aide morale. Tout est réuni pour que les Creed ne parviennent pas à se sortir du deuil. Avec ou sans l’appel du Wendigo (lequel se nourrit de la douleur d’autrui), Louis Creed semblait donc condamné à profaner la sépulture de son fils dans un but chimérique témoignant de la folie sinistre qui ravage l’esprit du médecin universitaire, détruisant toute la rationalité qui caractérise pourtant les hommes de science. Dans ce cas précis, le sentiment est plus fort que la raison. Un raisonnement généralement appliqué pour les romans d’amour à l’eau de rose, mais qui dans Simetierre est utilisé dans un tout autre but, celui de l’horreur. Le résultat est l’un des chefs d’œuvre de King. Brisant des tabous, l’auteur prouve qu’il peut se montrer au moins aussi dérangeant qu’un autre, ce que son statut de vedette de la littérature d’épouvante tant à faire oublier en l’assimilant à un simple pondeur d’histoires.

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