Drame Romans et nouvelles

Les Raisins de la colère – John Steinbeck

Ecrit par Loïc Blavier

raisinsdelacolere

The Grapes of Wrath. 1939.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Auteur : John Steinbeck
Editeur : Le Livre de poche

Dans les années suivant la Première Guerre mondiale, les Etats-Unis sont en pleine croissance. Leur économie florissante soutenue par un territoire suffisamment riche et vaste pour se passer de colonies officielles, sa puissance militaire, son réservoir démographique et ses institutions modernes laissent augurer d’un avenir radieux. De l’autre côté de l’océan, malgré les innombrables remous politiques et sociaux qui la traversent, l’Europe et ses deux têtes de gondoles (l’empire Britannique et la France) s’imagine pourtant être toujours aux commandes du monde, conviction renforcée par la politique isolationniste américaine, éloignant l’ex colonie britannique des affaires internationales. C’est au terme des années folles qu’éclate le fameux krach de Wall Street, venant rompre brutalement la dynamique économique du capitalisme mondial. Si il lui fallait une preuve que son bien-être était désormais pieds et poings liés avec celui des Etats-Unis, l’Europe fut au bord de l’écroulement, quand elle n’y céda pas corps et bien pour les pays déjà les plus affaiblis (l’Allemagne de Weimar et son chaos général menant au nazisme, refuge de la bourgeoisie apeurée face au communisme en plein essor, sous l’impulsion d’une URSS en dehors des systèmes boursiers). On aurait pu croire que les Etats-Unis auraient les reins suffisamment solides pour s’en sortir à bon compte. Il n’en fut rien, et il fallut attendre la Seconde Guerre mondiale pour que le pays retrouve son souffle porteur. Là-bas comme ailleurs, les années 30 furent donc une décennie agitée pour tout le monde, de la grande bourgeoisie au prolétariat. Là-dessus vint se greffer une autre catastrophe, cette fois naturelle : le Dust Bowl, ces successions sur plusieurs années de tempêtes de poussière qui détruisirent les récoltes et rendirent incultivables les terres des états du centre et du midwest. Les conséquences furent dramatiques… Mais cette fois, pas pour tout le monde. Écrivain issu du prolétariat rural immigré et itinérant, John Steinbeck ne put être insensible à cette situation. Dans la seconde partie des années 30, il publia coup sur coup trois livres ouvertement polémiques qui rompirent le charme de son Tortilla Flat certes dominé par son affection pour la classe ouvrière et les marginaux, mais aussi par un côté badin des plus attractif. En un combat douteux, Des souris et des hommes et enfin Les Raisins de la colère, tels furent ses trois coups de semonce littéraires, qui le propulsèrent à l’avant garde de la littérature américaine. Des trois, Les Raisins de la colère est le plus long, et le plus commenté. Interdit, brûlé, dénigré comme étant un pamphlet communiste avant même que la guerre froide ne soit passée par là, ce roman nous dévoile le parcours des « Okies », ces fermiers des régions dévastées du Dust Bowl qui furent contraints de quitter leurs terres pour tenter leur chance en Californie, réputée riche d’opportunités de travail pour les paysans. Les Joad sont une famille comme il en existe tant d’autres, et c’est justement cette norme qui les rend si attachants. Steinbeck inscrit d’ailleurs leur cas au milieu de la généralité d’un mouvement qui concerne toutes les familles Okies en route vers la Californie. Un chapitre sur deux (tous très courts) est consacré aux descriptions globales, sans noms, sans personnages, juste aux descriptions de situations ponctuelles. Écrits dans un style très télégraphiques, ces chapitres font naître un véritable flot incontrôlable bousculant et noyant les Okies et leurs espérances. Pour un peu, on pourrait se contenter de lire ces courts passages généralistes afin d’avoir un bon résumé de cette époque consécutive au Dust Bowl. Ils affichent la portée journalistique et historique de l’œuvre de Steinbeck, qui ne l’oublions pas à écrit ce roman après les faits qu’il rapporte. Mais il serait plus que dommage de se passer des autres chapitres, ceux des Joad, qui permettent à la fois d’illustrer les généralités à un rythme plus normal, celui de l’instant présent. Ils ne présent pas le même recul, et en se concentrant sur le quotidien toujours en mouvement d’une famille-type, il établissent une fresque à l’échelle humaine, nous dépeignant le départ d’une communauté aux conditions de plus en plus précaires pour un endroit distant dont on elle ne connait pas l’exacte réalité. Tolkien n’a pas fait autre chose pour Le Seigneur des anneaux. Mais la fresque de Steinbeck est avant tout sociale, économique et politique, basée sur le réel.
Le format « fresque » est significatif de l’ampleur prise par cette tragédie nationale, arrivée au pire moment de l’Histoire américaine au XIXème siècle. Subtilement, sans y insérer d’évocations explicites, Steinbeck rapproche même les mésaventures des Joad à des épisodes de la Bible. On songe ainsi fortement à l’épisode des Dix plaies d’Égypte (les catastrophes frappant le pays), de l’Exode (le départ d’Oklahoma pour la soit-disant terre promise qu’est la Californie) voire de la Cène (les Joad partent à 13). Mais ces parallèles ne sont pas les transpositions conformes aux récits bibliques : le départ de l’Oklahoma n’est pas désiré, les plaies ne sont pas faites pour aider les migrants (au contraire, elles aident les oppresseurs) et il n’y a pas de messie au sein des 13. Ou du moins il y a bien un meneur, Tom Joad, mais la philosophie de celui-ci est de vivre au jour le jour, au gré des nécessités du moment. Tom Joad est un meneur matérialiste, au sens philosophique du terme. Steinbeck transpose des mythes bibliques à la philosophie marxiste, transformant le peuple élu en prolétariat rural. La meilleure représentation que l’on puisse en avoir est le personnage de Jim Casy, pasteur ayant abandonné sa vocation non pas pour les multiples pêchés commis dans l’exercice de ses fonctions, mais par les doutes quand au rôle d’un meneur religieux dans ce contexte. La religion est devenue clairement l’instrument d’oppression de la classe au pouvoir, des banquiers, des propriétaires terriens, et elle réduit les exilés à encore plus de misère et de soumission au nom des valeurs chrétiennes. Le seul camp où les conditions sont dignes pour tous ces émigrés est infiltré par des chrétiens intégristes, prônant l’abstinence sexuelle, condamnant les fêtes organisées et épouvantant les jeunes filles en ressortant le cliché des âmes brûlant en enfer pour l’éternité. Cela va de pair avec la volonté des autorités californiennes de fermer un tel camp, capable d’enrayer le tourbillon des évènements et de redonner sa fierté à une classe ouvrière paysanne qui s’empresserait alors de revendiquer de meilleurs traitements. Pasteur, Jim Casy l’est finalement resté, mais plus sous les auspices établies du Seigneur : il est devenu vers la fin du livre un meneur syndicaliste dans la clandestinité, et sa triste fin est à rapprocher de celle du Christ. Tout comme il a naguère baptisé Tom Joad religieusement, il le rebaptisera plus tard politiquement. Tom Joad n’est que son apôtre dans un mouvement de revendications sociales clairement de gauche. Steinbeck n’a pas écrit un livre athée, il s’est ouvertement inspiré des racines chrétiennes pour mieux rapprocher deux contextes : d’une part les premiers chrétiens persécutés et de l’autre les Okies qui ne le sont pas moins. Voilà qui devraient en appeler aux chrétiens, tout comme au gens de gauche, qui ne peuvent qu’être touchés par la condition ici donnée de la classe ouvrière. Et pas uniquement les communistes : tout progressiste est amené à s’identifier avec les Joad et les autres familles. Le constat des injustices est le même pour tous. En ne proposant pas de solutions appartenant à tel ou tel mouvement politique, Steinbeck unit tout le monde dans un même combat, rejoignant ainsi les positions de l’époque (où le Komintern prônait les fronts populaires) dans un raisonnement pouvant être rapproché du poème La Rose et le réséda d’Aragon (qui ne sera écrit que plus tard, dans le contexte de la guerre). Cette volonté unificatrice, que Casy évoque en parlant de la communauté comme d’une seule et même âme, est véritablement dictée par la misère croissante, exigeant une unité totale dans la lutte contre un système abominable.

L’une des plus grandes qualité des Raisins de la colère est clairement de parvenir à retranscrire les conditions de cette époque sous une forme populaire et concrète, illustrée par les Joad. L’économie, le social, le politique, tout cela se retrouve sous une forme qui est fort éloignée de l’austérité d’un manuel politique. Le roman s’adresse principalement (mais pas uniquement) à ceux qu’il prend pour héros, et se fait donc pour devoir de ressembler à ce milieu. Pas de fioritures stylistiques, l’écrivain s’efface devant son sujet et se fond dans le moule de la famille Joad (rappelons que Steinbeck est issu de la classe ouvrière, qui plus est migrante, et il n’a donc pas eu à forcer son naturel). La capacité à présenter des concepts économiques relativement complexes avec un langage simple est tout à l’honneur d’un auteur qui plutôt que de rechercher la reconnaissance artistique se fait le porte-parole de gens et d’une époque bien déterminée.
Quel est donc ce système profitant de la détresse des victimes du Dust Bowl ? Et bien c’est un système capitaliste dans lequel les banques jouent un rôle d’autant plus prépondérant qu’elles sont affaiblies par les répercussions du Krach de Wall Street. La paysannerie des états du centre des États-Unis sont les premiers à souffrir du Dust Bowl, comme le prolétariat urbain fut le premier à souffrir de la crise économique. Les fermiers se voient dans l’impossibilité de régler leurs factures auprès des banques auxquelles ils avaient emprunté. De là naît les dettes, l’impossibilité de les rembourser, et donc un cercle vicieux qui ne peut que conduire à la saisie de leur terre et de leur maison, quand bien même une famille y est installée depuis plusieurs générations. Le capitalisme financier est un système profondément inhumain dans lequel la propriété est concentrée non pas dans les mains de ceux qui exploitent la terre -et y vivent- mais dans celles d’une technocratie mécanique. Un peu comme dans Le Château de Kafka. La banque est une entité distante, supérieure aux individus qui la font fonctionner. Les Joad ne peuvent se retourner contre personne, puisque la banque est une institution abstraite, dont les actes s’effectuent via des sous-fifres recrutés ironiquement parmi ceux qui ont été lésé par les pratiques banquières. Les conducteurs de tracteurs rasant les maisons et retournant les champ sont d’anciens paysans, qui n’ont trouvé là qu’un moyen de subsistance. Une bouée de sauvetage individuel qui brise l’esprit de classe, mais qu’il est difficile de condamner chez un individu qui comme les Joad ne cherche qu’à faire tourner sa famille. Le capitalisme financier est extrêmement pervers : non seulement il n’est pas un ennemi palpable, mais il recycle ses victimes pour en faire des alliés (esclaves ?) dans son entreprise. Celle-ci est d’ailleurs loin d’être simple : ce ne sont pas les fermiers en eux-mêmes qui sont visés, mais puisqu’ils sont les premiers obstacles devant l’objectif souhaité, c’est-à-dire les bénéfices, ils sont les premiers touchés. Il serait à la limite plus simple de se battre entre personnes physiques, mais tel n’est pas le cas. Les banques sont immatérielles, et ses objectifs le sont tout autant. La place de l’humain est nié dans un tel système, et c’est à ce moment là que la dignité des fermiers s’évapore en même temps que leur vie.
Le départ vers la Californie n’est pas fortuit. La Californie est réputée pour ses vallées verdoyantes et ses champs fruitiers à perte de vue, ce qui implique une forte main d’œuvre chargée des récoltes. En propageant ces informations, les propriétaires terriens profitent de la situation du Dust Bowl et de l’action des banques pour s’attirer à elle tous les Okies, qui se retrouvent ainsi, innombrables, à espérer un travail et un salaire décent en Californie. Celle-ci a tout pour être un Eldorado, ce n’est pas un mensonge. Mais le système de propriété privée est tel, les firmes ont avalé tellement d’hectares de terrains fertiles qu’il n’y a plus aucune place pour que les Okies deviennent propriétaires. Les petits propriétaires californiens se font eux-mêmes de plus en plus rares. Il y a donc du terrain, mais celui-ci appartient à des organismes qui peut souhaiter de les laisser en friche, là où il y aurait pourtant de nombreuses mains à qui les confier. C’est que ces gros producteurs désirent contrôler les cours de marchandises : trop d’offre pour une demande à peine suffisante entraîne une baisse du prix et donc des bénéfices. Ainsi, il vaut mieux maintenir la production à un niveau raisonnable. Quitte pour cela à détruire des récoltes déjà prêtes, quand bien même les migrants meurent de faim. La concentration des terres en un faible nombre de main permet d’éliminer la concurrence et de pouvoir fixer les prix soit-même, si besoin en s’arrangeant avec les quelques autres rivaux restants. Le marché est faussé, mais les bénéfices sont là.
Les Okies occupent dans ce système un rôle particulier : puisque le droit à la terre leur est refusé, ils ne peuvent que vendre leur force de travail. Et plus ils sont nombreux, plus la concurrence sera rude parmi eux, et plus ils seront enclins à accepter des bas salaires. Attirer les Okies par des mensonges aura servit à cela : amener la main d’œuvre en surnombre. De plus, rémunérer au minimum le plus possible de salariés est également utile à la récolte. Plus les cueilleurs sont nombreux, moins une récolte met de temps à être ramassée. Or, comme les salaires sont fixés à la pièce et non à salaire fixe, le prix de revient d’une récolte ne varie pas en fonction du nombre d’employés. La main d’œuvre est nombreuse, mais les fruits, eux, sont toujours aux même nombre. De plus, les migrants ayant la chance d’avoir un emploi (quoique forcément saisonnier) sont automatiquement logés par leurs employeurs, qui reprennent sur les loyers et les ventes de nourriture (car ils possèdent également les épiceries) le salaire qu’ils leur distribuent en échange de leur force de travail. Pour peu que les familles de migrants aient quelques enfants en bas âge ou des personnes inaptes au travail (une femme enceinte, comme Rosasharn, la soeur de Tom Joad), les revenus de leur travail ne leur permettent plus de se nourrir convenablement. D’autant plus que les propriétaires vendent leurs produits aux migrants au-dessus de ce qu’ils sont vendus en ville, profitant du fait que ces ouvriers agricoles ne sont pas en mesure de rejoindre la ville. Les moyens de transports sont rares, et les camions comme celui des Joad sont des épaves : bien qu’ayant vendus tous leur bien avant le départ d’Oklahoma, ils n’ont pu obtenir une somme suffisante pour se payer un moyen de transport décent. Les antiquaires comme les revendeurs de voitures d’occasion ont profité de leur détresse pour les escroquer.
Mais le pire est encore pour les Okies qui ne trouvent pas de travail une fois en Californie. Livrés à eux-mêmes sans moyen de subsistance, assistant même à la destruction de récoltes consommables, ils sont parqués dans des campements souvent sauvages, et étroitement surveillés par la police. Officiellement, celle-ci se contente de garder l’ordre face aux agitateurs « rouges ». Officieusement, elle garde les intérêts des propriétaires terriens et des grandes compagnies fruitières se sentant menacés par ces migrants. Car sans ressource, sans nourriture, sans rien, alors que la Californie contient tout, la colère monte, et la révolte n’est plus très loin. Ou comme le dit Steinbeck dans un chapitre généraliste : « Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines« . A travers le cynisme dont font preuve les propriétaires fonciers, il y a en effet cette idée que la colère a été savamment cultivée chez les migrants. Tout est fait pour s’enrichir sur leur dos, et personne ne peut ignorer que leur colère éclatera un jour. C’est bien pour cela que les autorités policières interviennent et qu’elles s’efforcent de disperser les camps et d’arrêter les agitateurs « rouges ». Elle est prête pour cela à inventer de faux motifs, voire à monter de toute pièce des dossiers à charge. Autogéré par un comité de migrants élu par les migrants eux-mêmes, le camp du gouvernement est une cible privilégiée, car prouvant que les Okies peuvent très bien s’organiser tous seuls, et les réhabituant à une dignité pouvant conduire à des revendications organisationnelles (par la création de syndicats, notamment). Pour le dissoudre alors que les agents californiens n’ont pas l’autorisation d’intervenir sans raison dans ce qui est un camp fédéral, elle est prête à payer des Okies eux aussi morts de faim pour provoquer une bagarre générale justifiant ainsi l’intervention. A l’instar des banques qui faisaient raser des maisons par des paysans eux-mêmes, la police utilise la misère créée par les propriétaires fonciers, et elle prouve que son action bénéficient à une classe, la classe bourgeoise, et non à toute la population.
Un autre forme de division est celle opposant les migrants aux californiens. Les tensions sont omniprésentes, et le racisme indéniable : ces cortèges de miséreux débarquant au pays pour trouver de l’emploi, concurrençant ainsi les travailleurs locaux et se regroupant dans des camps réputés insalubres et orgiaques, voire criminels, tout ceci ne peut que faire naître la rancœur de la part des californiens, à qui l’on vend les Okies comme étant des bêtes (le nom Okies étant d’ailleurs connoté péjorativement). C’est sans contestation l’aspect le plus actuel des Raisins de la colère : les mêmes raisonnements peuvent s’appliquer aussi bien en France, au XXIème siècle. Le racisme est une vision primaire, finalement rarement instinctive, du rôle des étrangers dans la société. En se plaçant au point de vue des migrants, et en tenant compte que dans les États-Unis des années 30 un Okie est pour un californien l’équivalent de ce qu’est un maghrébin pour un français d’aujourd’hui, Steinbeck explique parfaitement les mécanismes du racisme. Le vol d’emploi est totalement faux : les emplois existent potentiellement, mais la bourgeoisie est bien trop attachée au contrôle de ses cours pour les créer. En revanche, loin de les combattre, ce qui n’est pas dans son intérêt, elle profite des conditions d’existence déplorables à l’étranger (en Oklahoma et autres états du sud et du midwest dans le roman) pour accentuer l’immigration et obtenir ce que Marx appelait une « armée de réserve », c’est à dire des chômeurs potentiels dont la simple présence suffit à faire pression sur les salariés pour que ceux-ci acceptent des salaires moindres et des conditions de travail au rabais. Il lui suffit ensuite de profiter de la misère, de la promiscuité, et des regroupements entre « ethnies » (qui n’ont d’autre choix de se regrouper, jadis dans les campements, désormais dans les cités consacrées justement par les autorités) pour faire naître un milieu vicié d’où surgit tout un tas de choses inévitables (détérioration, saletés, et -pas trop illustré dans le roman- la délinquance) qui seront montées en épingle et parfois inventées pour finalement conduire au racisme. Celui-ci n’a alors plus qu’à créer un conflit entre « locaux » et « étrangers » pour fleurir et faire oublier que les véritables problèmes naissent de questions économiques, internes et externes au territoire concerné.
La crise évoquée dans Les Raisins de la colère entretient plusieurs parallèles avec les crises actuelles. Dans les deux cas, il se trouve toujours quelqu’un pour profiter de la crise, et quelqu’un pour en pâtir prioritairement. La nature des profits, comme celle des souffrances, a changée, et dans un sens qui sous l’influence des acquis sociaux ne peut qu’être positif. Raison de plus pour ne pas tolérer un seul retour en arrière, qui n’est pas comme on cherche à nous le vendre une nécessité du contexte mais bien une aubaine pour des conglomérats qui avec l’accroissement de la pauvreté trouvent une façon de transférer les impacts de la crise vers les classes inférieures qui, quoi qu’on puisse en dire, existent toujours. Les crises devraient au contraire être utilisées comme des motifs d’union pour revendiquer, pour faire payer la crise à ceux qui l’ont fait naître ou qui l’exploitent. Les Raisins de la colère nous dévoile ce qui arrive lorsqu’une classe, essentiellement le prolétariat, se trouve étranglée : les conditions de vie n’en finissent plus de se dégrader.

Le roman de Steinbeck n’en appelle pas qu’à la conscience de classe. Même si chaque famille se retrouve au même point que les Joad, certaines choses ne peuvent être partagées et concernent un cercle restreint, celui de la famille, alors prépondérant dans l’Amérique des années 30. La dislocation du mode de vie entraîne logiquement l’implosion de la cellule familiale, et la transformation de ce qui reste. Les Joad partent donc au nombre de 13 : Tom Joad, tout récemment sorti de prison pour un meurtre d’auto-défense et qui découvre la situation de sa famille en même temps que le lecteur. Grand-père et grand-mère Joad. Pa et Ma Joad. Oncle John, frère de Pa. Noah et Al, les frères de Tom. Rosasharn, sa sœur enceinte, auprès de laquelle se trouve son compagnon Connie. Les deux enfants Winfield et Ruthie. Et enfin Jim Casy, l’ex pasteur. Tout ce petit monde affiche des profils différents, chacun pouvant illustrer une réaction particulière face à ce nouveau contexte. Inutile de parler davantage de Casy, dont le rôle a déjà été évoqué. Contentons nous de dire que sa tendance à la réflexion profonde inspire Tom Joad avant même que celui ci ne se sente l’envie de lutter.
Les grands-parents incarnent cette génération en fin de vie, peu productive, à qui l’on demande de quitter la terre natale qu’elle a elle-même cultivée, et qui en a tiré les moyens de subsistance pour toute une vie. Quitter cette terre, ces habitudes, et perdre toute dignité, équivaut à la mort pour les plus anciens. Ce nouveau monde n’est plus pour eux, et au-delà même de la misère, la disparition des grands-parents symbolise le profond changement initié par les Etats-Unis des années 30, qui ne sera finalisé qu’à la fin de la guerre. Une époque s’achève, et Steinbeck nous l’illustre en nous montrant deux anciens émouvants, hors de leur temps et de ses dures réalités.
A l’inverse, Winfield et Ruthie, les deux enfants, représentent des pages blanches, sur lesquelles tout reste à écrire. Leur curiosité voire leur turbulence tout au long du livre est légitime : dépourvus du sens des responsabilités vis à vis de la famille, n’étant pas attachés à la terre, ils vivent la migration comme une aventure. Ils grandissent dans un monde qu’ils n’ont jamais vraiment connu prospère, et au sein duquel leur propre famille est minée par les difficultés. Leur innocence face à cette situation est aussi un moyen de questionner cette société viciée sur les effets qu’elle laissera à long terme sur la dernière génération, celle qui n’a jamais connu autre chose.
Pa et Ma Joad sont les véritables chefs de famille, avant des grands-parents vieillis dont le rôle est purement honorifique. Avec les parents, Steinbeck montre tout le poids des changements sur la cellule familiale. Les rôles s’inversent naturellement : le père, qui jusqu’ici menait sa famille avec autorité, ne peut plus garder la même fonction face à un monde qu’il ne contrôle pas. Sans terre et sans emploi, Pa se retrouve sans réponses. On voit là l’effet de l’aliénation provoquée par la crise du Dust Bowl, ayant privé les individus de leur mode de vie traditionnel. La vie est devenue anarchique, et le père n’a plus à offrir que ses bras dans ce monde où les individus ne représentent plus que de la force de travail au sein du capital. A l’inverse, la mère voit son rôle devenir prépondérant. Dans un quotidien aussi troublé, le « social » est la seule chose sur laquelle les gens ont encore un peu d’emprise, même si tributaire des conditions matérielles. Le rôle de la mère est de veiller à maintenir la famille unie, et à tout faire pour préserver la dignité et la santé de sa tribu. Plus elle devra s’employer, plus cela mauvais signe…
L’oncle John est un cas atypique, car solitaire. Vivant déjà dans la tristesse avant même le Dust Bowl, il ne peut que se livrer corps et âme au désespoir, se noyant régulièrement dans l’alcool. John a cessé de vivre sa vie la nuit où il ne prit pas au sérieux les douleurs de sa femme, refusant de l’emmener chez un médecin. Le lendemain, elle était morte. Depuis lors, il refuse de vivre et se plie en quatre pour les autres, espérant ainsi racheter ses pêchés (qui dépassent selon lui l’épisode de sa femme, mais Steinbeck ne lui en fera pas dire plus, ce qui renforce encore le repli sur soi du personnage, finalement très « hemingwayien »). Il va sans dire que la misère frappant la famille le frappe psychologiquement de plein fouet, lui donnant l’impression que les pêchés qu’il s’attribue ne pourront pas être rachetés. Les autres membres de la famille sont plutôt rudes à son encontre, cherchant à le tirer des tourments de son isolement mental, qui n’aide en rien les Joad et avec lequel John s’encombre d’un poids qui s’ajoute à celui partagé par tous. Un peu dans la même veine solitaire, Noah Joad, le fils aîné, est un marginal. Traversant le livre comme un zombie, il ne s’exprime pratiquement pas. Incapable de colère et de tout autre sentiment, y compris l’amour, c’est un homme mystérieux, tout comme le sont les intentions de Steinbeck à son encontre. Noah peut être considéré comme le genre d’homme qui ne sera jamais capable de s’adapter au mode de vie recherché en Californie, quand bien même cette entreprise aurait été fructueuse. Du reste, son comportement avant le Dust Bowl montrait déjà son manque d’affection pour toutes les choses terre-à-terre. Noah est simplement le genre d’homme pour laquelle la vie n’a pas d’importance, du moins en communauté. En un sens, il est encore plus triste que l’oncle John. A noter que Pa s’attribue la culpabilité de cette anormalité, due selon lui à l’accouchement problématique de sa femme (qu’il effectua lui-même).
Al Joad est quant à lui l’incarnation de la jeunesse américaine, un adolescent de 16 ans qui se retrouve tiraillé entre les responsabilités qui lui tombent dessus et le simple désir de vivre sa vie comme il aurait dû le faire. Al est un travailleur, et c’est d’ailleurs lui qui en l’absence de Tom, en tant que mécanicien, avait organisé le transport de la famille vers la Californie. Ce qui le fait profondément angoisser. Mais c’est aussi un jeune homme immature qui ne demande qu’à courir les filles, ce qui semble être sa priorité. Bien que comprenant les difficultés de sa famille, il se lasse très vite d’avoir à les combattre, ou bien il a peur d’avoir à le faire. Il se comporte en fait comme un adolescent normal, qui serait resté dans un monde normal, ce qui suppose à la fois une part d’égoïsme et de romantisme (qu’il vit aussi par procuration à travers l’image idéalisée de Tom, non pour l’activisme de celui-ci, mais parce qu’il sort de prison). Pour Al, il ne fait aucun doute qu’il parviendra à ses fins, c’est à dire trouver une femme (non sans avoir batifolé quelque peu) et trouver un emploi de garagiste. Cette capacité à savoir se débrouiller conjuguée au refus de risquer sa peau avec le militantisme de Tom ou de Casy en font le personnage qui a probablement le plus d’avenir. Lorsque le temps sera venu de récolter les fruits des luttes sociales, il sera à n’en pas douter en première ligne, d’autant plus qu’il n’a pas spécialement vocation à rester dans le milieu paysan, contrairement aux adultes qui ne peuvent se reconvertir.
L’avenir, Rosasharn, également appelée Rose of Sharon, la soeur de Tom et de Al, le voit sous un jour optimiste. Enceinte, elle ne raisonne que pour le bien de son enfant. Le cocon dans lequel la maintient sa mère protectrice y est pour beaucoup. Tout comme les projets établis par Connie, son petit ami, qui se voit déjà reprendre ses études et s’élever dans l’échelle sociale pour lui offrir une situation enviable. Mais elle est également sujette à de soudaines terreurs aussi irraisonnées que ne le sont ses élans d’optimisme. En réalité, son avenir et celui de son enfant demeure un mystère d’autant plus opaque que Connie est loin d’avoir la débrouillardise de Tom ou même de Al. Toujours dans l’abstrait, il affiche de nobles intentions mais ne fait rien pour les concrétiser. Entre la solidarité active de Ma et la désinvolture dissimulée de Connie, l’enfant de Rosasharn représente l’inconnu. Il sera entièrement tributaire du contexte dans lequel il va naître et grandir, et avec ses sautes d’humeur et son détachement du réel, Rosasharn n’offre pas de piste toute tracée.
Reste enfin Tom Joad, pilier du livre. Son passé en prison lui a donné une expérience concrète des situations de survie, à la fois sur un plan matérielle et spirituelle. Il est l’incarnation du prolétariat qui s’élève à la conscience de soi, développant un esprit de classe venu se placer auprès des autres familles rencontrées (et de Casy) au même niveau que l’esprit de famille. Tom Joad ne s’en laisse pas compter, il est prêt à se battre, comme il s’est battu plus tôt dans sa vie pour se sauver lui-même. Cette fois, sa lutte englobe bien plus que sa propre personne : c’est un combat politique, et il est prêt à en payer le prix. Sa violence, et ses fréquentes transgressions des lois iniques, ne sont pas naturelles. Ce sont les réactions légitimes, ce sont les fameux raisins de la colère cultivés chez lui par Casy et qui ont germés sur une culture prolétarienne propice à la solidarité. Pouvant sous plusieurs aspects être assimilé à un communiste, à un chrétien des origines, à un adepte de la désobéissance civile, Tom Joad n’est pas un héros individualiste. Il est la personnification de toute une classe en lutte contre un système. Du reste les Joad croisent la route de nombreuses familles dont la situation est totalement identique à la leur, et au sein de ce monde fédérant les gens dans la misère, n’importe qui peut être un Tom Joad. Celui-ci n’a après tout rien d’un surhomme, c’est au contraire un homme commun dont les forces morales sont décuplées par l’adversité. Preuve une nouvelle fois que le roman de Steinbeck n’est pas que contestataire : il est aussi unitaire, et c’est en outre un fameux hommage à tous ceux qui n’ont plus rien. Les Raisins de la colère est un évènement à marquer d’une pierre blanche dans la littérature américaine, et dans la culture américaine. Lui-même travailleur itinérant suite au Dust Bowl, le chanteur, journaliste et écrivain Woody Guthrie lui paya son tribut en composant une sorte d’adaptation musicale du roman, l’album « Dust Bowl Ballads », à écouter absolument pour se plonger au mieux dans l’atmosphère du chef d’œuvre de Steinbeck.

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