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La Tour sombre VII : La Tour sombre – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

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The Dark Tower VII : The Dark Tower. 2004.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantasy
Auteur : Stephen King
Editeur : J’ai lu

Si on tient compte du fait que Le Pistolero ne parut sous forme de livre qu’en 1982 mais que son écriture fut entamée en 1978, il aura donc fallu attendre 25 ans pour que Stephen King vienne à bout du « Jupiter du système solaire de son imagination« . Et encore : extrêmement laborieux, l’achèvement de ce magnum opus pourrait toujours être incomplet. Ce n’est qu’après son accident en 1999 que King se recolla à la tâche, livrant coup sur coup les trois derniers tomes après n’avoir cessé de procrastiner depuis le premier volet, truffant ses livres de références à La Tour sombre mais se gardant bien de faire progresser la série principale. Laquelle a de toute façon eu la fâcheuse tendance à avancer à tâtons, n’apportant que rarement des avancées narratives importantes. Ainsi Les Trois cartes se consacre uniquement à l’enlèvement des futurs alliés du Pistolero Roland Deschain mais ne répond en rien aux questions soulevées par le premier volet ; Magie et cristal est le récit de la jeunesse du pistolero et regarde donc vers le passé ; Les Loups de la Calla s’enferme dans une histoire de western statique. Si l’on met à part le premier volet, dont la fonction est d’initier une série dont les réponses viendront plus tard, Terres perdues et Le Chant de Susannah auront donc été les deux seuls tomes de la série à apporter des réponses tout en allant vraiment de l’avant. Et de ces deux-là, seul le premier nommé donne véritablement envie de s’intéresser à l’univers de La Tour sombre, le second étant rocambolesque jusqu’à l’absurde, alignant aventures grotesques et mysticisme fumeux « de l’entre-deux monde » (entendons par là tout le folklore sur le « ka »… King n’est certainement pas un faiseur de mythologie au niveau de Lovecraft). Or, il se trouve que Le Chant de Susannah est l’avant dernier volet et qu’il prépare le sprint final… Vraiment pas une invitation à le lire. D’un point de vue personnel, ce sixième livre m’a rendu La Tour sombre et sa mythologie franchement rédhibitoires. Au point de rendre désagréable chacune des références à la série faite dans un livre extérieur. Insomnie en pâtit par exemple énormément. Mais dans le fond, Stephen King est un brave homme, et s’il s’est forcé à écrire sa saga, il mérite bien pour l’ensemble de son œuvre qu’on se force aussi à lire ce qui est censé être la clef de voûte de son imaginaire.

Depuis qu’il s’est lui-même mis en scène en tant que personnage de sa série (l’une des pitreries du tome 6), la vision que veut donner Stephen King de La Tour sombre ne fait plus grand mystère : il veut qu’elle apparaisse comme quelque chose qui lui a été dicté par son subconscient plutôt que par sa propre imagination. Une œuvre hors-norme. Dans Le Chant de Susannah, les protagonistes sont en effet venu rendre visite à King pour l’inciter à ne pas laisser mourir sa série, et partant, les faire mourir eux-mêmes. Il n’est pas impossible de voir là-dedans une certaine forme de culpabilisation de l’auteur, bien conscient qu’il se montre un peu lâche en abandonnant le projet auquel il a voulu donner tant d’importance. Mais ne pouvant aborder le sujet ainsi dans son roman, il se doit de trouver quelque chose… La Tour sombre, le dernier tome, résout la question définitivement : King est une sorte de gardien dont la tâche consiste à éviter l’effondrement de la Tour par le biais de l’écrit. En lui donnant une réalité sur le papier, il renforce sa réalité tout court. Il n’est pas le Dieu de cet univers, il n’est qu’un exécutant malgré lui, que des forces mystérieuses veulent faire taire. C’est ainsi que son accident de 1999 est remis en scène, King étant sauvé par ses propres protagonistes qui ne se privent pas de lui dire toute la colère qu’ils ressentent devant le manque d’entrain dont il fait part pour l’écriture de la suite des aventures de Roland et de son « ka-tet ». Ce qui explique pourquoi il a fini par enchaîner trois tomes alors qu’il lui avait fallu 20 ans pour en pondre 4… Cette mise en abîme aurait pu être pertinente si arrivée à ce stade de la saga l’entreprise complète n’apparaissait pas si futile. Des forces mystérieuses voulant empêcher King d’écrire ? Pour ma part, j’y vois plutôt une pseudo-épopée pénible pour laquelle King avançait dans le noir le plus complet sans oser l’abandonner définitivement (certains lecteurs se sentent obligés de terminer un livre alors qu’il leur tombe des mains, King a fait pareil mais en tant qu’auteur). C’est donc lui donner une bien grande importance que d’évoquer un tel concept. Ça en devient même embarrassant… Pourtant, ne doutons pas que s’il a bien eu une idée conductrice tout au long de sa fresque, c’est bien celle d’en faire l’épicentre de tout son univers littéraire. La fameuse Jupiter du système solaire de son imagination… Tous les romans écrits par King et même le monde dans lequel King vit lui-même (le notre) représentent plusieurs niveaux d’un vaste ensemble rayonnant depuis la Tour et qui disposent de passerelles les uns vers les autres. C’est certainement pourquoi King s’est évertué à disséminer des références à La Tour sombre dans plusieurs de ses romans (même avant 1999), et pourquoi il fait plein de références à d’autres de ses romans dans ceux de la saga (Shining, Salem…). Le hic là dedans étant encore une fois que l’œuvre centrale est très médiocre, à mille lieues des meilleurs romans de King. Alors pour ce qui est d’assurer la cohésion de l’univers, on repassera… King n’a pas eu les épaules pour en faire un véritable magnum opus, ou alors il n’a cerné que trop tard ce qu’il voulait faire de sa saga. Ce n’est qu’avec Le Chant de Susannah qu’il semble avoir enfin trouvé où il voulait en venir, mais il était trop tard. Tout y a été trop condensé, et ce fut un véritable foutoir. Dans le dernier tome, il ne peut plus lancer quoi que ce soit de neuf, il ne doit que répondre aux questions posées précédemment. Avec pour corollaire de donner à la Tour le standing qu’elle mérite.

Cette obligation de tout résoudre a un avantage : celui d’interdire à l’auteur de prendre un autre faux-fuyant et de le condamner à être concret. Et il l’est ! Ce dernier tome est certainement le plus linéaire de la saga, avec Terres perdues. Rien que le « cliffhanger » achevant le volet précédent est expédié, permettant au ka-tet de Roland de se réunir pour aller jusqu’à la Tour sans que tel ou tel évènement ne mette des plombes à trouver son développement. L’épique perd énormément au change, mais vu le fiasco que c’était… King a pourtant cherché à jouer le jeu jusqu’au bout et continue à traîner comme un boulet certains legs des romans antérieurs, comme par exemple ce démon fils de Roland, de Mia, de Susannah, du Roi Cramoisi (ne me demandez plus les circonstances de cet imbroglio, je ne m’en souviens plus… l’origine de cet ubuesque enfant-araignée doit remonter à trois ou quatre volumes) dont l’histoire s’achèvera plutôt anonymement. Même chose pour le fameux homme en noir, le Randall Flagg du Fléau, qui quitte la scène en catimini. L’auteur se voit contraint de tout brader. Y compris la destinée de plusieurs personnages importants présents depuis Les Trois cartes. Ces sacrifices de personnages, trop concentrés au sein de la saga, peinent à être les gros moments d’émotions qu’ils auraient voulu être. Ce sont des échecs. Même la fameuse confrontation avec le Roi Cramoisi et l’arrivée à la Tour n’ont rien des envolées métaphysiques que l’on aurait pu imaginer. Les faits sont plats, convenus, et quand King s’aventure à leur donner un aspect surréaliste, il est a deux doigts de plonger dans le ridicule. Si la quête de la Tour n’avait été que le terme d’une aventure sans prétention, pourquoi pas, mais puisque l’ensemble reste trempé dans le style de la saga (ce qui est compréhensible : King n’allait pas terminer sa fresque en oubliant tous les tomes précédents), difficile de ne voir dans le présent récit qu’une simple aventure. Il est donc difficile d’aimer ce septième tome. Contrairement à ses prédécesseurs qui pour la plupart nous faisaient patienter en racontant des histoires plaisantes mais qu’on avait du mal à relier à l’ensemble, celui-ci veut faire les deux. Il s’en sort bien mieux que Le Chant de Susannah et se révèle nettement plus lisible, mais le résultat reste malgré tout médiocre. Il vient rappeler que La Tour sombre en tant que saga aurait nettement gagné à ne pas se donner autant d’ambition (et les romans qu’elle parasite auraient eu aussi gagné au change). Ne serait-ce que la séparer des autres œuvres de l’auteur, qui pour dire les choses telles qu’elles m’apparaissent ne gagnent vraiment pas à être mêlées à cette épopée brouillonne. Plus que le fait de voir King s’incorporer lui-même à l’histoire, c’est cela qui me dérange le plus. Avec toutes les marques horripilantes censées donner vie à l’entre deux-monde : le concept de la roue du ka, le langage, les envolées lyriques à base de rose enchanteresse incarnant la Tour dans un autre monde que celui de Roland, sans oublier les chants foireux et les tics chevaleresques simplistes se voulant réminiscents du poème de Browning sur lequel s’est basé King (et qui se trouve en annexe à l’édition J’ai lu… nettement moins pompeux que la saga de King, d’ailleurs). Le Jupiter du système solaire de son imagination ? Oui, mais à l’instar de la planète Jupiter, c’est une géante gazeuse sans solidité aucune.

Un dernier mot enfin sur l’espèce de pré-postface glissée par King entre le moment où Roland parvient devant le seuil de sa Tour et celui où il y entre. Il y évoque sa déception d’avoir à rédiger une fin, estimant grosso modo que le lecteur devrait se satisfaire de savoir que Roland a atteint son objectif. Gonflé, ce procédé… Une fin ouverte aurait une fois de plus fait part des hésitations de King, et après avoir subi 7 tomes de plus en plus longs, le lecteur méritait quand même bien de découvrir ce que cache l’intérieur de la Tour. Ne commentons pas sur le contenu, il ne faudrait pas éventer la surprise, mais contentons nous de dire ce que genre de remarque juste avant la conclusion définitive trahit une certaine angoisse de la part de King, celle de ne pas être à la hauteur. Entre ça, la soufflante qu’il se prend de la part de Roland sur sa flemmardise (ou lâcheté) et ses propres aveux d’imperfection lâchés dans la vraie postface, il n’est pas difficile de deviner que King a conscience des grosses limites inhérentes à sa saga. Il s’est laissé dépasser et l’enchaînement des trois derniers tomes peut être vu comme une façon de se débarrasser au plus vite de l’envahissant projet. Commencé dans le flou, celui-ci s’est terminé fiévreusement. Il n’est pas exclu que l’épisode 4,5 paru en 2012 (La Clef des vents) soit une nouvelle marque de remords. King y tenterait alors de rajouter un peu de lustre à sa saga. Mais il risque de masquer ses imperfections en nous pondant un beau pâté. Nous verrons bien.

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