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La Ferme des animaux – George Orwell

Ecrit par Loïc Blavier

fermeanimaux

Animal Farm. 1945.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Allégorie historique
Auteur : George Orwell
Editeur : Folio

Depuis sa participation aux côtés du POUM à la guerre civile espagnole, George Orwell tient à dénoncer le totalitarisme soviétique et ses méthodes, qui en Espagne avait conduit à la liquidation du POUM, considéré comme une organisation trotskyste. Pour les soviétiques et leurs alliés du komintern, le moment n’était pas mûr pour la révolution socialiste et l’heure était au front populaire avec les partis ouvriers modérés (socialistes, principalement) dans la lutte contre le fascisme. La volonté des communistes était donc de défendre la République et de s’allier avec la petite bourgeoisie, que les trotskystes et les anarchistes avaient eu tendance à s’aliéner en décrétant la révolution dès le début de la guerre civile. Ce fut le départ d’une mésentente et de règlements de compte déséquilibrés qui coûtèrent cher à l’heure des bilans. Une guerre mondiale plus tard, les trotskystes (sans leur chef, mort en 1940 dans un accident de cordée) et les gauchistes en général continuent la lutte contre « la dégénérescence bureaucratique », et lorsque les pays occidentaux rendent hommage à l’U.R.S.S. et à Staline, Orwell entreprend de dénoncer une fois de plus la politique soviétique, qui est pour lui une trahison de la classe ouvrière. L’apologie de l’Union Soviétique est à ses yeux quelque chose à éviter d’urgence. La Ferme des animaux ne se conçoit pas autrement que comme une forme de propagande anti-soviétique destinée à ouvrir les yeux de la population, et notamment de la classe ouvrière, première intéressée par le sort soviétique. Orwell rencontra bien des difficultés à faire paraître son livre, quatre éditeurs le refusant dont un sur les conseils du gouvernement. La guerre n’étant pas tout à fait finie, la publication d’un tel pamphlet attaquant celui que Churchill et Roosevelt appelaient en privé « oncle Jo » n’était pas très pertinente. Mais Orwell étant tenace, jugeant que la liberté d’expression était en jeu, il parvint finalement à sortir son livre, métaphore de la révolution russe et du stalinisme vus à travers la révolution des animaux qui s’emparèrent de leur ferme au détriment de leur ancien maître, Mr. Jones. La Ferme des animaux allait alors circuler clandestinement en territoire communiste, et après quelques mois d’embarras du côté occidental, l’histoire en a fait aujourd’hui un livre incontournable, unanimement célébré, et la preuve du courage de son auteur.

Première constatation : la maigreur de la métaphore. Pas besoin d’être un soviétologue acharné pour deviner les personnalités ou les institutions qui se cachent derrière les animaux ou les humains mentionnés par Orwell. L’auteur veut se faire comprendre du plus grand nombre, et pour cela il utilise un style sobre se contentant d’évoquer les faits, laissant les lecteurs en tirer eux-mêmes leurs propres leçons. Et les faits sont accablants : Napoléon (l’équivalent de Staline, probablement ainsi nommé parce que l’empereur français symbolisa en son temps le détournement de la Révolution) est un salaud. Il n’a presque pas participé à la Révolution, il ne combat jamais, il a pris le pouvoir par la force, il a trompé le peuple qui croyait en lui à grand renfort de propagande, il a détourné les objectifs et les symboles de la révolution, il a laissé la famine s’installer, il exécute ceux qui s’opposent à lui, il oblige le peuple à trimer pour obtenir des résultats dont il s’attribue à la fois les mérites et les bienfaits. C’est un salaud fini, qui est en fait semblable à Mr. Jones, et même pire ! Reconnaissons à Orwell la qualité de son style, puisqu’en refusant de prendre position il ne fait qu’accentuer davantage les ignominies de Napoléon sans avoir l’air d’entrer dans le débat idéologique. On sent là la patte du journaliste, qui livre une fine propagande capable d’interpeller le plus grand nombre, y compris les enfants (puisque de par sa petite taille -150 pages-, son style concis et son histoire d’animaux, le livre pourrait aussi bien être apparenté à la littérature enfantine). Et pourtant, le débat idéologique est au cœur même de La Ferme des animaux, livre qui pourrait aussi bien être l’illustration simplifiée de l’histoire soviétique vue par les trotskystes. Utiliser un récit de fiction comme métaphore d’une réalité historique est un procédé bien plus manipulateur qu’il n’y paraît, tant ce qui suffit à l’histoire des animaux est loin de suffire à la réalité historique de l’Union Soviétique. Orwell sélectionne savamment ce qui doit être retenu et ce qui doit être tu, et ce faisant il pipe les dés de sa métaphore au mépris de la vérité. Ainsi, le totalitarisme qu’impose Napoléon est né de la seule volonté de ce cochon parvenu, qui dès le premier jour n’avait que cet objectif en tête. Orwell balaie l’étude du contexte historique, ou plutôt il le transforme, donnant l’impression que les menaces pesant sur la Ferme des Animaux est une invention pure et simple de Napoléon, et que les ennemis de l’extérieur, les humains, n’ont pas vraiment de plans concertés pour rétablir le régime humain. Staline aurait donc purement et simplement inventé les menaces pesant sur l’U.R.S.S. afin de justifier sa dictature. C’est également l’avis de la grande majorité des historiens contemporains, et à dire vrai, cela laisse songeur… L’Union soviétique, eut dès le départ eut à souffrir de la guerre civile, le camp des blancs étant soutenu par les plus grandes puissances de la planète, puis des tentatives d’étranglement géopolitique amenées par « le cordon sanitaire », puis de l’arrivée du fascisme et surtout du nazisme, qui ne proposait rien d’autre que d’éliminer les sous-hommes slaves afin d’accroître son espace vital. Contactées par un Staline désireux de lutter contre ce projet pendant qu’il en était encore temps, les démocraties occidentales ne réagirent pas (refus de participer à la guerre d’Espagne, signature des accords de Munich), espérant que le nazisme et le communisme allaient s’affronter et se détruire mutuellement, ou du moins s’affaiblir jusqu’à devenir des proies faciles. Ce qui ne se produisit pas, puisque l’U.R.S.S. finit par signer le pacte germano-soviétique, retournant l’Allemagne nazie vers l’occident. Dans sa métaphore, Orwell ne mentionne pas cela, et affirme que l’U.R.S.S. ne fit qu’hésiter constamment entre le commerce avec l’occident (représenté par le fermier Pilkington) et avec les nazis (le fermier Frederick). Il est vrai que pour une certaine partie des trotskystes, le capitalisme et le fascisme se valaient… Et lorsque la guerre contre Frederick est gagnée, Orwell ne trouve rien de mieux à faire dire à l’un de ses animaux qu’il ne s’agit pas d’une victoire. Le peuple russe, qui continue encore aujourd’hui à célébrer la victoire au-delà des clivages politiques, doit certainement être heureux d’entendre ça. Sur le plan intérieur à la Ferme des animaux, Orwell reprend également l’idée trotskyste selon laquelle le peuple trime dans le vide, ce qui ne conduit qu’à engraisser Staline, qui vit d’oisiveté dans l’opulence du Kremlin (la maison de Jones) et le luxe (les différents colifichets de Jones, l’alcool, bref tout ce qui fut interdit à la Révolution). Et d’une, il fut admis même par ses opposants -dont sa propre fille- que Staline n’avait que très peu de goût pour le luxe et qu’il ne ménageait jamais sa peine, et de deux, l’intensification de la production qui il est vrai demanda des efforts colossaux à la population fut exigée par l’industrialisation du pays et par la nécessité de préparer le pays à sa défense lorsque la guerre surviendrait. Les résultats ont finit par payer, ce que Orwell ne mentionne pas, lui pour qui la guerre des animaux fut gagnée sur la seule bravoure du peuple. Certes, il est hors de question de remettre en cause le courage du peuple russe, mais il serait démagogique de détacher la victoire des résultats obtenus par l’industrie d’avant-guerre… et même de l’aide des alliés, que ne mentionne pas Orwell, qui, fidèle à sa position de principe trotskyste, condamne pareillement le nazisme et le capitalisme, quelles que soient les circonstances. Pour lui, il ne faut surtout pas entretenir de relations avec le capitalisme, donc « ne jamais entrer en rapport avec les humains » et « ne jamais faire de commerce ». Que faut-il donc ? L’autarcie totale ? Bienvenue en Corée du Nord ! Avoir deux ennemis au lieu d’un, les poussant dans les bras l’un de l’autre ? Suicidaire à l’époque du nazisme ! Les positions de principes sont d’ailleurs nombreuses dans le livre, et s’éloignent assez fort du marxisme et du léninisme, selon lesquels la politique doit être le fruit des circonstances et non une table de commandements… comme celle que mentionne Orwell, et que Napoléon trahirait de plus en plus, modifiant les « commandements » en toute impunité. Bien qu’inscrivant Sage l’ancien (équivalent de Lénine) comme un personnage très positif, Orwell omet de préciser qu’un des plus grands combats de Lénine fut justement la lutte contre le gauchisme et le dogmatisme (cf. Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, et Le Gauchisme, maladie infantile du communisme). Mais pour les besoins de sa propagande, l’auteur a besoin que tout aille dans le sens de son propre poulain, Boule de neige, alias Trotsky. C’est pratiquement à un culte de la personnalité martyr que nous assistons là, ce qui ne manque pas de surprendre puisque le culte de Napoléon / Staline est dénoncé sans ambages comme contraire au fameux principe d’égalité. Boule de neige est ainsi le principal exécutant de la théorie de Sage l’ancien, il est « le plus doué pour écrire » (comme si Staline n’avait jamais fait des apports théoriques), il participe à la guerre et s’y blesse même pendant que Napoléon se planque (oui, Staline était sûrement à l’hôtel pendant la guerre civile), et c’est lui qui a les meilleures idées, que Napoléon se rapproprie après les avoir combattues (là encore, il ne vient pas à l’idée d’Orwell d’étudier le contexte pour l’application des idées). Il fait même de Boule de neige un martyr, chassé comme un malpropre sans que personne ne s’y attende (alors que l’expulsion de Trotsky d’Union soviétique fut l’histoire d’une suite de fortes polémiques, et que ce n’est pas uniquement Staline qui l’approuva). Il aurait été bon de rappeler qu’avant d’être ce noble bolchévique héritier légitime de Lénine, Trotsky s’opposa une bonne dizaine d’années à Lénine et aux bolchéviques, qu’il fut un membre important des mencheviks, qu’il ne rejoint le Parti qu’en 1917, que plus tard il refusa d’appliquer les consignes de Lénine au sujet de la paix de Brest-Litovsk négociée avec les allemands, y voyant là un obstacle à l’application de sa propre théorie de la révolution permanente, c’est à dire en gros l’exportation de la révolution par la Russie (l’U.R.S.S. n’était pas encore officiellement formée) alors que celle-ci était déjà en plein chaos du fait de la guerre civile. Pas un traitre mot non plus sur le système de seconde ligne mise en place dans l’armée rouge, destinée à faire fusiller tous les soldats de la première ligne qui viendraient à faire demi tour, ni au sujet de la répression des marins anarchistes de Kronstadt, ni sur l’interdiction des grèves. Boule de neige doit rester le gentil très gentil, tandis que Napoléon ne peut être que le méchant très méchant. Quitte pour cela à taire ce qui ne favoriserait pas Trotsky et à inventer purement et simplement de nouveaux reproches à Staline (comme la réintroduction les bras ouvert de l’Église, incarnée par le corbeau Moïse… où Orwell a-t-il bien pu rêver ça ? La tolérance pour l’Église s’est appliquée dans le cadre de la préparation à la guerre, pour faciliter l’union sacrée). Et bien sûr, au sein même du peuple, il y a les gentils qui se mettent à réfléchir et aperçoivent peu à peu la trahison et finiront dans de sales draps maculés de pathos, et il y a les autres, les moutons qui comme on le devine suivent aveuglément Napoléon et sa propagande véhiculée par le porte-parole Brille-Babil, reflet de la Pravda, et qui méritent leur sort… C’est que le peuple doit être un peu con.

C’est tout de même un comble : Orwell, écrivain considéré comme le pourfendeur de l’inégalité, du totalitarisme et de la manipulation, fait avec La Ferme des animaux une pure œuvre de propagande, dont la renommée actuelle (il est impossible de la critiquer) ne repose pas sur la véracité historique ni même sur un quelconque degré d’anticipation du stalinisme -le livre se termine quand même par la restauration du capitalisme par Napoléon, or à la mort de Staline l’U.R.S.S. en était très très loin, on était même plus proche de la guerre- mais sur les clichés et les raccourcis qui constituent l’histoire officielle dans le camp vainqueur de la guerre froide. Cette volonté de faire de la propagande empêche le livre d’être considéré sous un angle scientifique. Orwell n’y questionne pas : il condamne avec force l’Union Soviétique de Staline, et oblige le lecteur à faire de même. Pourtant, La Ferme des animaux aurait au contraire pu soulever légitimement des questions, par exemple sur la culpabilité des victimes des purges (ici des vieux cochons dont on ne sait strictement rien). Mais Orwell préfère étaler sa propre vérité : Staline = le capitalisme = le fascisme, et il n’y a que Trotsky qui vaille le coup. Pas étonnant que les trotskystes aient à l’époque été quantité négligeable : cette faculté à se couper de la réalité des masses par des discours dogmatiques et moralisateurs leur est propre. Orwell se réserve même un rôle dans le roman, celui de l’âne Benjamin, qui anticipe tout mais qui préfère ne rien dire. Plus intelligent que les autres, sûrement… En attendant, La Ferme des animaux, loin d’être devenu un étendard du trotskysme faisant trembler bourgeois, fachos et cocos, est devenu le support propagandiste idéal de la bourgeoisie et de sa lutte contre le communisme. Un livre au combien constructif à la cause du prolétariat, donc…

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