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La Conquête de Plassans – Émile Zola

Ecrit par Loïc Blavier

conquetedeplassans

La Conquête de Plassans. 1874.
Origine : France
Genre : Le livre de poche
Auteur : Émile Zola
Editeur : Le livre de poche

Un an après le coup d’État par lequel il passa outre son mandat pour se maintenir au pouvoir, Louis-Napoléon Bonaparte est devenu Napoléon III. Le second Empire a été proclamé. A Plassans, là où les bonapartistes ont triomphé sans gloire, les républicains ont été écartés et la vie politique se déroule désormais dans un calme de façade. Les hommes influents sont divisés entre bonapartistes, menés par le sous-préfet Péqueur des Saulaies, et les légitimistes et les orléanistes, qui se retrouvent derrière le président du Tribunal civil M. Rastoil. Depuis l’élection au poste de député de leur candidat, le marquis de Lagrifoul, ce sont ces derniers qui tiennent la ville. Non sans une certaine ironie, les deux camps vivent dans la même rue, la demeure de M. Rastoil n’étant séparé de la sous-préfecture que par une seule maison, celle de François et Marthe Mouret. Une famille bourgeoise, apolitique, et qui vit dans le calme avec ses trois enfants. Cependant, sur les conseils de l’abbé Bourrette, les Mouret s’apprêtent à prendre un locataire venu de Besançon. Il s’agit du mystérieux abbé Faujas, accompagné de sa mère. Sous ses dehors austères d’homme d’église, Faujas est en fait un envoyé du pouvoir bonapartiste venu entreprendre ce que les incompétents de la sous-préfecture n’ont pas réussi : soumettre Plassans. Il est aidé par Félicité Rougon, mère du ministre Eugène Rougon et de Marthe Mouret, et qui sous couvert de l’organisation de soirées mondaines garde un œil vigilant sur les tendances politiques de la ville. Faujas va alors s’employer à manœuvrer finement toutes les parties pour imposer son influence sur Plassans sans jamais éveiller les soupçons. Son premier mouvement sera de manipuler les Mouret pour qu’ils le fassent entrer en société.

Retour à Plassans après l’intermède parisien de La Curée, et par conséquent retour au berceau de la famille Rougon-Macquart où nous retrouvons une bonne partie de la famille, étalée sur quatre générations, de l’aïeule Adelaïde, enfermée à l’asile des Tulettes, aux derniers-nés Serge, Désirée et Octave Mouret. Mais ce sont plutôt les parents de ces derniers et dans une moindre mesure leur grand-mère Félicité qui jouent un grand rôle ici. Sans toutefois les expliciter clairement, Zola exploite grandement les tares génétiques qu’il a semé dans la famille. Il s’agit principalement ici de la folie, point commun entre toutes les branches des Rougon-Macquart (le père d’Adélaïde lui-même était fou). La folie, c’est ce qui caractérise le sort des époux Mouret sous l’influence sournoise de l’abbé Foujas, qui les pousse ainsi à abandonner leur bon sens de bourgeois jusqu’ici prospères et dépourvus de toute passion. Bien que François et Marthe ne soient dans le fond aucunement sympathiques, entre la maniaquerie et l’hypocrisie du premier et la totale soumission de la seconde, Zola parvient malgré tout à faire naître l’empathie à leur égard, comme il le fait si bien dans pratiquement tous les romans de son cycle en 20 tomes. Ce n’est pas non plus L’Assommoir, mais La Conquête de Plassans ne fuit pas non plus le côté humain d’une déchéance née de ces tares génétiques qui prédisposaient les Mouret à de telles mésaventures. Je dirais même que la pitié envers François Mouret augmente au fur et à mesure du livre, tant les infamies qui lui sont faites progressent avec un grand réalisme, effaçant petit à petit sa pédanterie bourgeoise pour ne plus laisser place qu’à l’homme, bafoué, volé et esseulé. Ainsi exploitée, sa placidité est devenue faiblesse, et s’il y a bien une chose pour laquelle Zola excelle, c’est bien cette capacité à faire compatir le lecteur avec les personnages faibles. La plupart du temps, cette faiblesse repose avant tout sur une condition sociale, mais ici elle est centrée sur une mentalité, celle de la bourgeoisie aveugle et manipulable à souhait. Ainsi, tout en ne dissimulant nullement les torts de François Mouret, coupable d’avoir trop voulu soigner son image puis de s’être fait berner en beauté sans aucune réaction, Zola nous amène à prendre en pitié ce pauvre retraité qui voit sa maison, sa famille et enfin sa vie s’étioler sous l’influence d’un abbé machiavélique et de sa famille sans scrupule qu’il aura réussi à faire entrer chez les Mouret. L’empathie n’est pas de la même nature que celle portée plus tard à Gervaise Macquart (mais il faut dire que rien n’est plus dur que L’Assommoir), elle n’est même pas l’objet principal du livre, et se montre plutôt vacharde si l’on considère que Mouret s’est laissé mener en bateau par passivité et manque d’intelligence. Toutefois, et Zola en écrivain très adroit qu’il est en a bien conscience, l’instinctivité des émotions humaines ne peut nous laisser de marbre devant le sort de cet homme.
Plus difficile est l’empathie à l’encontre de Marthe, épouse et cousine de François qui pour sa part est bien plus tôt ravagée par la folie. Une folie calculée par Faujas, qui s’est clairement appuyé sur le grand vide qu’était la vie de sa propriétaire pour faire d’elle sa chose, non pas d’un point de vue amoureux -ou plutôt ce fut une retombée non prévue par le curé- mais sa clef pour pénétrer dans la société de Plassans. Gagnée petit à petit par la ferveur religieuse, Marthe s’y abandonne alors sans retenue, déifiant l’abbé en le laissant gagner à la fois Plassans mais aussi sa propre maison, dans laquelle François ne parvient plus à s’imposer. La folie de Marthe est acceptée par tous, du fait qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de remettre en cause la foi nouvellement acquise d’une dame jusqu’ici respectable récemment convertie. D’autant plus qu’en laissant l’abbé accomplir ses quatre volontés, elle se fond dans la société que jusqu’ici elle avait rejetée, et qui ne peut dès lors que se féliciter de pouvoir côtoyer Faujas, devenu incontournable. On ne peut véritablement s’apitoyer sur Marthe, puisque c’est par elle que le mal arrive, c’est elle qui permet à Faujas d’entreprendre ses intrigues, et c’est elle qui laisse la sœur et le beau-frère de l’ecclésiastique, de vulgaires profiteurs, la spolier par des paroles doucereuses. Sa folie religieuse exubérante ne la rend pas aussi digne que son mari, qui au contraire s’enferme petit à petit. Mais en revanche, cela décuple la haine éprouvée envers Faujas, qui profite ainsi de la folie d’une femme pour accomplir ses basses besognes.

Le cas des Mouret n’a rien d’isolé dans le livre. Ce n’est pas qu’une façon d’impliquer son lecteur d’un point de vue émotionnel. Car ce qui arrive aux Mouret et à leur maison est bel et bien ce qui risque d’arriver à Plassans une fois que Faujas aura définitivement triomphé. François et Marthe pouvaient à eux deux représenter la haute société de la ville, dont les tendances politiques sont franchement dépourvues de sérieux, tant du côté de la sous-préfecture que de celui des légitimistes. Les bourgeois de Plassans sont des gens franchement médiocres, qui se laisseront facilement dominer pour peu que l’abbé prenne des pincettes. Agir avec suffisamment de discrétion est même le principal souci de l’abbé, qui ne se voit pas un instant échouer dans sa mission. Zola se montre particulièrement dur pour cette petite société provinciale, dont les petites querelles de chapelles sont à mille lieu du machiavélisme et de la puissance du bonapartisme parisien, autrement plus tranchant. Le sentiment religieux, commun aux deux camps -plus par soucis de respectabilité que par foi sincère-, est une faille par laquelle il est particulièrement facile de s’engouffrer à un homme aussi calculateur que Faujas, qui se prétend apolitique. Cela lui permet de gagner à lui les deux camps, en commençant par les femmes. De véritables commères qui ne jurent que par leur image en société. Il est de bon ton de s’afficher avec un homme d’église aussi dévoué et aussi pieux que Faujas, dont le sacerdoce est digne d’une prestation d’acteur. En ayant conquis les femmes, qui dominent le salon vert, ce « terrain neutre » tenu par Félicité Rougon, alliée de Faujas, il sera alors aisé de réunir leurs maris, pour lesquels la politique est surtout un moyen de briller en société. Car dans le fond, personne ne demande davantage qu’une vie confortable et tout le monde est trop aveugle pour se rendre compte de la manipulation. Ou bien ceux qui s’en rendent compte s’en rendent aussi complices (Félicité Rougon, ainsi que madame de Condamin, populaire bourgeoise venue de Paris). Cette société de Plassans, déjà particulièrement lâche et imbécile dans La Fortune des Rougon (à la fin duquel la ville fut « sauvée » par les Rougon de républicains qui ne se sont jamais montrés) n’a vraiment pas changé. Sa mentalité excessivement provinciale la laisse grande ouverte aux ambitions des imposteurs de toute sorte. Plassans est une proie facile pour l’Empire, qui trouve dans la médiocrité ambiante l’opportunité de s’imposer sans passer par la force, en conservant des allures démocratiques. C’est l’une des principales caractéristiques de ce régime dans l’esprit de Zola, qui en soulignant cet aspect du pouvoir dans les différentes composantes sociales du Second Empire a également mis le doigt sur la responsabilité de certains français, essentiellement dans les classes dirigeantes, aveuglés par les promesses, par leur stupidité ou par leur arrivisme. La Conquête de Plassans en donne un bon aperçu, apparemment limité à la province, mais en réalité plus global qu’il n’y paraît. Le roman se construit en fait sur une structure pyramidale inversée : Faujas commence par prendre possession d’une maison, puis d’un quartier, puis d’un évêché, puis d’une commune, tout ceci étant finalement rattaché à l’Empire. Le rôle d’agent dévolu à un religieux indique également que l’Église elle-même n’est pas épargnée par cette infiltration, et que le clergé souffre lui-même des mêmes tares que la société civile. Ainsi, en manœuvrant comme il faut, Faujas fait également le ménage dans sa paroisse, sans aucune pitié, pas même pour ceux qui à un moment où à un autre l’ont aidé (l’abbé Bourrette). C’est un loup entré dans la bergerie, et ça en dit tout autant sur l’Empire que sur ses proies, un troupeau réuni en un troupeau sans berger. La Conquête de Plassans est très certainement l’un des livres les plus âpres et les plus ingénieux du cycle Rougon-Macquart.

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