Drame Romans et nouvelles Science-fiction

Dôme – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

dome

Under the Dome. 2009.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique, thriller
Auteur : Stephen King
Editeur : Albin Michel

Lorsque Stephen King s’attaque pour la première fois à la rédaction de Dôme, il n’est pas encore un pourvoyeur régulier de best sellers. Nous sommes en 1976 et il n’est même pas encore célèbre. L’adaptation de Carrie par Brian De Palma ne sortira qu’à la fin de l’année. King est encore un jeune auteur, plus habitué à pondre des nouvelles ou des courts romans qu’aux pavés qu’il alignera par la suite. Et pourtant, il ambitionne déjà d’aller dans ce sens, mais il se heurte à quelques difficultés : divisée en plusieurs tomes, la saga de La Tour sombre mettra presque 30 ans à trouver son terme faute de disposer d’une vision claire des différentes étapes de l’intrigue. Le Fléau fut achevé, mais non sans avoir été pratiquement abandonné suite à un blocage né d’une impression de tourner en rond. Quant à Dôme, il fut purement et simplement remisé aux oubliettes. La raison ? Trop ambitieux sur le plan scientifique, King se découragea très rapidement, avant même d’atteindre les 100 pages. Au moment de s’y remettre en 2007, l’expérience et l’aide d’un ami scientifique en plus, le manuscrit d’origine ne fut pas à proprement parlé ressorti. King l’avait égaré et repartit donc de zéro, ce qui somme toute paraît plus logique que de rédiger plus d’un millier de pages venant s’ajouter à une base écrite 30 ans plus tôt. Sans compter qu’entre temps le contexte mondial a bien changé, modifiant ainsi le contenu d’une histoire très allégorique.

Par un beau matin d’automne, l’impensable se produit dans la petite ville de Chester’s Mill, dans le Maine : sans crier gare, un gigantesque dôme invisible s’érige autour de la ville et coupe celle-ci du reste du monde. L’armée intervient très vite, mais se montre incapable de faire quoi que ce soit pour rompre le barrage ou même aider les prisonniers. Ceux-ci sont donc livrés à eux-mêmes, et les choses dégénèrent rapidement : Big Jim Rennie, second conseiller du patelin mais vrai détenteur du pouvoir, et par ailleurs impliqué dans des affaires criminelles, profite de l’occasion pour instaurer pernicieusement une dictature municipale à l’aide de nouveaux flics recrutés parmi la jeunesse turbulente de Chester’s Mill. Y compris son propre fils, Junior, perturbé par une tumeur au cerveau non décelée qui l’a récemment poussé à la folie homicide. Pour justifier la dictature, les Rennie se trouvent un bouc émissaire tout désigné en la personne de Dale Barbara, dit « Barbie », vétéran de la campagne d’Irak qui avait déjà été pris pour cible par Junior Rennie avant la venue du Dôme. Or, Barbara est soutenu à l’extérieur du Dôme par le Président lui-même et par le Colonel Cox, qui aimeraient le voir diriger la ville en cette période de crise. L’occasion est belle pour Rennie d’accuser l’armée de se livrer à une expérience sur Chester’s Mill. Un discours qui ne manque pas de séduire une foule demandeuse d’explications. Seuls quelques citoyens parmi lesquels la journaliste Julia Shumway, le médecin Rusty Everett, l’épouse de feu le shérif Perkins ou encore l’adolescent expert en informatique Joe McClatchey doutent des bonnes intentions de Rennie.

A ses débuts, Stephen King ne brillait pas uniquement par sa capacité à écrire de solides histoires d’épouvante : il versait aussi à l’occasion dans la politique, souvent avec le regard virulent d’un baby boomer arrivé à maturité de conscience dans les années 60. Par la suite, bien qu’il n’ait jamais délaissé ses engagements, le poids politique de ses œuvres s’est réduit, King privilégiant en général une approche psychologique intimiste de ses personnages. Le rapport entre le retour de King à un sujet ouvertement politique (je crois qu’il n’avait rien écrit de si virulent depuis la dystopie de Running Man en 1982) et l’ancienneté du sujet de Dôme n’échappera à personne. Toutefois, si ce retour aux sources est d’autant plus attractif qu’il est fondu dans un postulat digne de La Quatrième dimension, difficile de s’empêcher de craindre une grossière simplification manichéenne (voire biblique) comme il en avait déjà fait une dans Le Fléau, autre ambitieux pavé où se formait une nouvelle société. Première bonne nouvelle : il n’y a aucune connotation religieuse sérieuse dans Dôme. Il y a pourtant de la religion et des personnages religieux, à commencer par l’excessivement pieux Big Jim Rennie, mais aucune allégorie sur la foi. Tous les croyants sont en réalité guidés par leurs propres intérêts, humains avant d’être divins. Bien sûr, King privilégie une foi en phase avec le réel et se montre rude envers les fondamentalistes, mais même le pasteur de ces derniers, mouillé dans le trafic de drogue de Rennie, finit par faire amende honorable à sa façon. La division entre « gentils » et « méchants » ne s’effectue donc pas sur le plan métaphysique : une fois le Dôme tombé, tout le monde se retrouve au même niveau. C’est alors le moment que les masques tombent et que se révèlent les véritables natures, transcendant les apparences ou au contraire les exacerbant.

C’est ainsi que la société se polarise entre Rennie d’un côté et Barbara de l’autre. Un schéma qui peut apparaître binaire, mais qui ne l’est en réalité pas tant que ça : dans le cadre de la dictature qui s’installe, comment pourrait-il y avoir de troisième camp alors qu’un second peine à exister ? L’histoire a bien prouvé que le combat face à une dictature ne peut que regrouper une opposition venue de tous bords, ce que Stephen King illustre en sélectionnant une variété disparate de personnes pour se tenir à côté de Dale Barbara, lequel sait de quoi il parle pour avoir lui-même assisté à des atrocités en Irak. Des personnes qui y sont entraînées parfois malgré elles (le jeune McClatchey et ses deux amis) plus que par une ferme conviction initiale en des idéaux abstraits. Dans l’autre bord, l’opportunisme et la volonté de régler des vieux comptes est utilisée comme outil de recrutement. Cacher ses propres exactions ou passer outre la légalité pour prendre une revanche et s’en payer une bonne tranche sur le dos des autres, voilà qui attire la lie de la ville comme les nazis avaient attirés la frange la plus désœuvrée au sein de leur SA paramilitaire pour faire régner la terreur autour d’un leader charismatique et grandiloquent. Au milieu des deux camps, la foule se montre plutôt passive dans les actes mais se laisse séduire par la tentation fascisante qui ne dit pas son nom, amenée par le populisme et la démagogie qui ne font que gagner en ampleur lorsque le bouc émissaire (qui plus est étranger à la ville, ce qui le renvoie donc mécaniquement au rang d’immigré) est désigné. A ce sujet, King a la très bonne idée d’imaginer une politique qui serait développée par des tenants de la théorie du complot, ou du moins par ceux qui se disent partisans de telles théories… Souvent des croyances simulées voire inventées de toute pièce pour mieux recueillir les fruits de l’indignation. Plus c’est gros et plus ça passe ! Une caractéristique traditionnelle de l’extrême droite (fut un temps et un lieu, c’était le « judéo-bolchévisme ») que l’on retrouve chez Rennie, lequel n’utilise cet argument que comme un moyen d’unifier ses administrés et de leur faire oublier qu’il ne change rien à la vie de tous les jours… si ce n’est empêcher le droit de s’exprimer.

Bien qu’on puisse considérer que le parallèle entre le nazisme et la dictature municipale de Rennie ne soit pas bien sérieuse et que les habitants de Chester’s Mills manquent singulièrement de jugeote (l’arrivée au pouvoir du nazisme fut un phénomène complexe né en amont que la présence d’un Dôme subitement tombé du ciel ne peut retranscrire dans l’allégorie), assister à la construction d’un régime dictatorial est fascinante. Malgré sa taille, Dôme se dévore d’un bout à l’autre, des prémices à l’apocalypse finale, aussi théâtrale que celle de la chute du IIIe Reich. Il procède par petites touches, en subtilité (Rennie n’impose pas sa tyrannie en un coup de fusil), en laissant autant de place aux manipulations du pouvoir qu’aux crimes qu’il commet. La police, la presse, la communication, la corruption -et pas uniquement morale-, les pressions, tout ceci est étudié dans ce qui se veut finalement une parabole sur l’Amérique de George W. Bush, de facto rapprochée aux fascismes de tous poils. En grossissant le trait, bien sûr, mais beaucoup des actions entreprises par Rennie trouvent écho dans celles de l’ancien président, ou plus précisément de son vice-président Dick Cheney, que King juge avoir été l’éminence grise de cette période, tout comme Rennie n’est officiellement que le second d’un pantin incapable nommé Andy Sanders. Comme le véritable binôme au pouvoir de 2001 à 2009, ils se revendiquent d’une forte croyance en Dieu, au nom duquel ils agiraient. La restriction des libertés est perçue comme l’équivalent du Patriot Act. Le dédain du monde extérieur au Dôme renvoie à l’arrogance des États-Unis passant outre les résolutions de l’ONU. Les affaires mafieuses de Rennie rappellent les scandales autour de Cheney et de Bush. Les mensonges justifiant la persécution de Barbara et de ses partisans reflètent l’argument des armes de destructions massives en Irak… D’autres exemples pourraient être utilisés, mais contentons nous d’en mentionner encore un seul : le mépris de l’écologie. Il commence par le vol des réserves en propane de la ville, qui en cette situation de crise fournit l’électricité aux générateurs de secours. Le lien avec le pétrole irakien est évident. Puis il y a aussi l’absence total d’intérêt porté par Rennie à la qualité de l’air respiré (un incendie ne le dérange pas), alors même que le Dôme maintient les impuretés sur place. Cela dit, sur ce sujet, King va bien au delà de la simple allégorie du règne de Bush : le Dôme représente notre planète, son air pollué dans l’indifférence quasi générale mais aussi le réchauffement climatique, puisque la chaleur ne peut s’échapper du Dôme. Tous les habitants de Chester’s Mill doivent vivre sous cette coupole et ne peuvent s’en échapper, tout comme les humains ne pourront s’échapper de la Terre si l’atmosphère de celle-ci devenait irrespirable. La dystopie politique est liée à la dystopie écologique, laquelle finit par devenir primordiale, même un Jim Rennie ne pouvant s’en échapper. La fin du roman, quoique ternie par une vision quelque peu réductrice de l’humanité (allant de pair avec l’explication du Dôme, au sujet duquel peu de questions s’étaient posées jusque là : l’allégorie a primé sur la science-fiction), donne rien moins qu’une certaine vision de la fin du monde.

Une certaine tendance à l’écriture « cinématographique », c’est à dire des répliques choc ou des « cliffhangers » calibrés pour s’insérer dans une mini série n’empêche en rien Dôme d’être l’un des meilleurs romans écrits par Stephen King au cours des dix dernières années. Assez conventionnel pour quiconque est habitué aux livres de King prenant pour cadre des petites communautés, l’aspect strictement humain et biographique auquel il nous avait habitué ces dernières années (Histoire de Lisey, Duma Key…) est dépassé par des considérations politiques et sociales finement perçues qui viennent rappeler que l’idée au cœur de Dôme date d’une des meilleurs époques de l’auteur, juste après une période sombre de l’histoire américaine. Il était alors normal que la période tout aussi noire qui vient de s’achever avec la fin du mandat républicain provoque en lui une réaction épidermique permettant de reprendre son ambitieuse idée afin, expérience aidant, de la remettre au goût du jour.

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