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Docteur Sax – Jack Kerouac

Ecrit par Loïc Blavier

docteursax

Doctor Sax. 1959.
Origine : Etats-Unis
Genre : Fantastique biographique
Auteur : Jack Kerouac
Editeur : Folio

Écrit au Mexique en 1952 et publié aux États-Unis en 1959, Docteur Sax couvre la période des années 30, celle de l’enfance de Kerouac. Ce qui en fait le second livre chronologique de cette autobiographie qu’est La Légende de Duluoz, juste après Visions de Gérard, dans lequel l’auteur revisitait sa petite enfance. Deux époques fort éloignées du moment de leur rédaction, et dont l’auteur n’a de toute façon pas pu se souvenir précisément, la mémoire d’enfant étant ce qu’elle est. Ce qui n’est pas pour déplaire à Kerouac, qui avec La Légende de Duluoz n’avait pas le même objectif que Rousseau lors de ses Confessions. Il peut donc se livrer à des récits mêlant différents tableaux issus de sa mémoire à des considérations bien plus subjectives et purement imaginatives. Ainsi, Visions de Gérard parlait de son frère mort à 9 ans avec des consonances très religieuses, le but affiché étant clairement de donner une vision angélique -et consciente de son idéalisme- de Gérard. Dans Docteur Sax, qui selon certains échos serait le roman dont il se montrait le plus satisfait, Kerouac fait toujours dans le religieux -quoique d’une façon plus subtile- mais a également recours au fantastique et à l’onirisme. Ce qui associé à l’écriture spontanée en fait un roman particulièrement ardu à lire, essentiellement dans sa première moitié, dans laquelle l’auteur vogue d’un souvenir confus à un autre souvenir confus au gré de ses pensées comme toujours foisonnantes.

Le petit Jack Duluoz est un garçon d’origine canadienne française ayant élu domicile avec ses parents, sa sœur et son frère (qui devait donc mourir bientôt) à Lowell, Massachussetts, où il passe le temps comme tous les garçons de son âge. Rien ne permet véritablement de distinguer un futur beatnik dans ce que Kerouac nous montre de lui-même lorsqu’il était âgé d’environ dix ans. Les freudiens et analystes psychologues de tous poils en seront globalement pour leurs frais : l’auteur ne cherche absolument pas à relier coûte que coûte son enfance à son âge adulte. La lecture des autres romans de la Légende de Duluoz laisse même à penser que l’enfance et l’âge adulte sont pour Kerouac deux mondes différents. Dans le fond, la vie menée par Kerouac après son départ de Lowell ne fut que le moyen de retrouver ce premier monde, celui de la paix et de l’innocence enfantine. Une quête vouée à l’échec, au sein de laquelle le mode de vie tumultueux ne fut qu’une façon d’oublier ce jardin d’Éden, ou bien de noyer son désarroi de ne pas pouvoir le retrouver. Ce que Kerouac nous décrit de l’enfance dans Docteur Sax est d’une simplicité toute réaliste : les longues parties de baseball (ou autres sports) avec ses amis, les jeux sortis tout droit de son imagination d’enfant (organiser des mini paris hippiques en attribuant le rôle des chevaux à ses billes), les sorties avec sa famille et ses amis, les achats et la lecture de comics, les anecdotes du quartier, et même la ville de Lowell, ville industrielle banale de Nouvelle-Angleterre. Tout cela est évoqué avec la candeur préservée de cette époque, et Kerouac n’a pas peur de pousser très loin les descriptions de tous ces faits qui peuvent paraître somme toute insignifiants. La qualité littéraire de Docteur Sax ne réside pas dans ces faits en eux-mêmes mais dans la façon dont l’auteur les évoque, et qui rend le livre si difficile d’accès. C’est un vaste maelström de souvenirs décousus, dont la réalité se mêle à des rêves apparaissant tout aussi réels. Du point de vue de son écriture, Kerouac ne fait aucune séparation entre le souvenir concret et les rêves, un peu comme si il attribuait la même importance aux deux. Après tout, la réalité de ce passé et les rêves et impressions de cette époque ont en commun d’être désormais inaccessibles, et ils se sont tous deux incrustés dans la mémoire du narrateur. Ils sont donc désormais à égalité et participent équitablement au monde de l’enfance que l’auteur dépeint dans son livre. Une époque qui retracée de la sorte apparaît davantage fantasmée que remémorée, et qui laisse apparaître la profonde nostalgie de Kerouac pour cet âge. L’emploi omniprésent du canadien français dans les dialogues vient nous rappeler que « Ti-Jean » comme on l’appelait alors était bien plus pur que Jack Duluoz, au grand dam de celui-ci. Il est par conséquent logique de voir surgir cette nostalgie qui ne fera que s’amplifier au cours de sa carrière au gré de ses futurs désenchantements (ce qui permet aussi d’expliquer partiellement pourquoi il voue cette adoration religieuse à Gérard, incarnation de son enfance à jamais disparue). Ce fut pour lui une ère de paix, pendant laquelle même les choses sinistres ne pouvaient l’atteindre, ni même le surprendre.

A côté de l’innocence poétique du quotidien vécu par le jeune Duluoz, le Docteur Sax vit sa vie et ses propres aventures sans s’immiscer dans les affaires des hommes, et sans que ceux-ci ne s’y immiscent… Normal, puisqu’il n’est après tout que le fruit de l’imagination de Jack Duluoz. Kerouac écrit pourtant le livre comme si Sax était un personnage réel, favorisant ainsi l’immersion dans le monde de son enfance (ça a toujours été une grande qualité de l’auteur, et l’écriture spontanée n’a pas d’autre objectif que celui-ci). Vivant dans une cabane sur la colline aux serpents, non loin d’un château où réside une assemblée de monstres divers, Sax est tout d’abord une figure inquiétante disposant de tous les atours des monstres du cinéma gothique, excepté son langage très contemporain, voire argotique. Mais il a ses affaires à lui (décrites dans des séquences très oniriques, très absurdes et par conséquents très opaques), et Jack Duluoz, si il en a bien un peu peur, l’inscrit dans le paysage de Lowell sans en faire grand cas. Ce n’est qu’avec la crue, lors du dernier tiers du livre, que Duluoz se rapproche de Sax. C’est seulement alors que le livre plonge véritablement dans le fantastique, puisque cette vaste et dévastatrice inondation annonce la venue du Serpent, destructeur du monde. Sax a en réalité consacré son existence entière, bourlinguant d’un continent à un autre, pour empêcher cela. Si le jeune Duluoz est un gamin normal, il est en revanche difficile de ne pas percevoir Sax comme un personnage « beat » : toujours sur les routes, vivant en marginal (et donc inquiétant pour les honnêtes citoyens), trimballant avec lui des sous-entendus religieux, et dissertant à n’en plus finir à coup de phrases incompréhensibles, il est en fait une sorte de Dean Moriarty pour enfants. Un personnage mythique à la théâtralité fortement influencée par les comics lus par Kerouac, qui avait d’ailleurs prévu d’adapter Docteur Sax à l’écran, écrivant un scénario qui ne refit surface qu’en 2003 sous l’impulsion de son neveu, qui retrouva ce script et le transforma en feuilleton radiophonique. Quoi qu’il en soit, en étant invité par Sax à se joindre à lui, Duluoz se fait le témoin passif d’évènements extraordinaires dont Kerouac est peu coutumier. Difficile de narrer le déroulement de cette chasse au Serpent dont la longueur n’excède pas celle d’une nouvelle, mais disons que toute cette aventure semble n’être dans le fond qu’une allégorie sur la conception de la vie et de la foi. Sous-titré « Faust Part III » en anglais, Docteur Sax met en avant un désir de vivre et de savoir aussi ardent que vain (la fin réserve une grande surprise). Sax aura été le premier mentor de Duluoz / Kerouac, vingt ans avant Moriarty / Cassady et Ryder / Snyder, et sa fin douce amère prophétise une tradition beat encore en devenir, mais déjà parsemée de contradictions desquelles le jeune Duluoz n’est encore qu’un observateur.

Avec ses allures de fable pop, Docteur Sax aurait pu être un livre pour enfants. De par son écriture bien trop complexe Kerouac en a décidé autrement. C’est le prix à payer lorsque l’on utilise l’écriture spontanée, qui donne tout de suite une autre allure à un roman, y compris lorsque celui-ci dispose d’une ébauche de linéarité, ou du moins d’enjeu concret. C’est pourtant l’un des seuls exemples du type dans l’œuvre de Kerouac, lui qui au fil de ses romans (faisant écho à sa vie) ne cesse de rechercher un sens et une finalité à sa vie. Mais dans le fond, même celle de Sax est une illusion, et derrière sa lutte éternelle contre le Serpent, ce sinistre beatnik onirique n’est que le prophète du monde hallucinatoire dans lequel Kerouac s’apprêtait à entrer. Docteur Sax est une sorte de fantôme complexe, mi attirant mi effrayant, qui représente et qui provient de l’avenir, et que le jeune Duluoz a perçu comme un songe.

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