Biographique Romans et nouvelles

Vraie blonde, et autres – Jack Kerouac

Ecrit par Loïc Blavier

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Good Blonde & Others. 1993.
Origine : Etats-Unis
Genre : Nouvelles biographique
Auteur : Jack Kerouac
Editeur : Folio

Comme beaucoup d’écrivains du temps où les magazines étaient friands de belles et / ou célèbres plumes, Jack Kerouac a laissé derrière lui plusieurs écrits, trop courts pour paraître seuls et qu’il serait plutôt malvenu de caser de force dans de nouvelles éditions d’un des recueils déjà existants. C’est là que les éditeurs posthumes apparaissent, regroupant plusieurs de ces textes en un seul volume, comme c’est le cas de ce Vraie blonde, et autres. Sortie en 1993, cette compilation a le grand mérite de ne pas se prétendre homogène. Regroupant pèle-mêle des nouvelles « sur la route », des réflexions sociales, des guides d’écriture, des souvenirs casaniers, des essais sur la Beat Generation, le tout publié à des époques diverses (entre 1957 et 1971 -déjà posthume donc, Kerouac étant mort en octobre 1969-) et écrit à des époques qu’on ne saurait systématiquement déterminer, elle offre une vision d’ensemble du corpus que nous a légué l’auteur, tant et si bien qu’il est aisé de la considérer comme une parfaite introduction à une étude de Kerouac un peu plus approfondie. Ce dont a conscience Pierre Guglielmina, le traducteur français, lui qui a décidé de supprimer le classement thématique structurant la version américaine pour mieux mettre en lumière la « dimension verticale, ou, mieux, suspendue, de la prose de Kerouac« . Une démarche censée éviter la réduction de Kerouac à sa seule biographie, au profit de sa démarche littéraire. Chose qui est expliquée bien entendu dans une note explicative. Loin de moi l’idée de critiquer le travail de Guglielmina, qui en tant que traducteur régulier du complexe Kerouac sait de quoi il cause (et encore une fois on ne saurait tenir pour immuable une organisation de textes que l’auteur n’avait pas prévu de réunir), mais il faut bien convenir que cette note explicative a plutôt tendance à se faire pompeuse, comme si le traducteur voulait s’associer à l’auteur et l’expliciter au lieu de se borner à ce qu’on lui demande, c’est à dire à la traduction. Il s’agit certes d’un point de détail, puisqu’en dehors de cette note il ne s’immisce pas directement dans les textes, mais enfin après la préface de Robert Creeley -qui pour le coup fut un vrai compagnon de Kerouac, et qui en parle de façon bien plus humble- était-il bien raisonnable de se mettre ainsi en avant ? Enfin, estimons-nous tout de même heureux de pouvoir lire cet instructif recueil.

Ne le cachons pas : ce qu’il y a de plus plaisant à y lire est également ce qui nous renseigne le moins sur l’auteur. « Vraie blonde », « La Grande traversée de l’ouest en bus », « Blues de la bagarre pour la ballade » et « En route pour la Floride » sont toutes de petites pépites qui comptent parmi ce que Kerouac a écrit de meilleur. Ni trop mystiques ni trop « spontanées » sans pour autant verser dans le simple carnet de voyage, ce sont des textes abordables et pleins de vie, tant au point de vue des sens que de l’intellect. L’auteur y est apaisé, contemplatif, encore loin des remous qui seront son lot à l’avenir. Dans la nouvelle éponyme, Kerouac est ramassé en stop par une blonde pulpeuse en maillot de bain carburant comme lui à la Benzédrine. Un long trajet qu’il effectue dans une relative perplexité, incrédule quant à sa propre veine et du coup incapable d’évaluer ce que veut sa conductrice – et ce qu’il veut lui même. Une hésitation constante qui nous vaut une certaine auto-dérision : « Nous étions en train de parler comme deux enfants complètement spontanés et à ce moment-là j’avais tout à fait oublié l’idée sournoise de nous accoupler dans les buissons au bord de la route« .
Plus sérieuse, « Blues de la bagarre pour la ballade » est le portrait d’un vieux noir rencontré alors que Kerouac bossait dans un restaurant pour cheminots. Une nouvelle qui nous rappelle les interviews où Kerouac prétendait avoir appris le mot « beat » de la bouche de vieux noirs éprouvés par la vie mais malgré tout toujours vaillants. Son client répond à cette définition, mais la force de cette nouvelle est de faire ressortir la fascination de l’auteur -parfois proche de l’intimidation- sans que le type en question ne parle ouvertement. Le trouvant à la fois fou et d’une très grande sagesse, Kerouac en dresse un portrait mystérieux et crée une nouvelle personnalité singulière de la vie sur la route.
Dans « La Grande traversée de l’ouest en bus », Kerouac traverse le nord ouest des États-Unis, admire les paysages enneigés, croise des gens simples et raconte les mésaventures mécaniques dues aux conditions climatiques. Rien d’exceptionnel dit comme ça, mais le talent d’écriture magnifie ce simple voyage en le rythmant, en trouvant les mots justes et en ne laissant jamais respirer le lecteur. En quinze pages, la moitié du pays est traversée, c’est dire le souffle de liberté (quasi épuisant) qui domine cette fresque mouvante, inspirée et superbe, condensé d’écriture bop.
Enfin, « En route pour la Floride » s’inscrit à mi-chemin entre le récit et le discours littéraire des autres textes en nous présentant le travail du photographe Robert Frank, alors que celui-ci voyageait avec Kerouac. Ce dernier trouve une grande source d’inspiration chez Frank, au niveau de sa vision du moindre détail qui, saisit sous un certain angle, révèle et immortalise une certaine Amérique. Être à l’affut de tout, trouver du sens dans chaque chose, voilà qui correspond bien à la vision d’un Kerouac qui, pour reprendre son expression de Sur la route, veut « jouir de tout dans un seul instant« .
A ces quatre textes, rajoutons tout de même « Esquisses de Manhattan » (1963), un exercice de style assez peu accessible dans lequel Kerouac s’imprègne en narrateur de la vie et de l’atmosphère d’un petit pâté de maison new-yorkais à un instant T. Ceci en écriture spontanée. Moins mouvementé que les autres, il s’agit d’une scène de « livre-film », ce qui me permet de faire la transition avec une autre catégorie de textes présente dans le recueil.

Place désormais aux choses un peu plus ardues. « Croyance et technique pour la prose moderne » et « Principes de prose spontanée » sont comme leur nom l’indique deux courts textes méthodologiques sur l’écriture spontanée. Si le premier est relativement abordable (divisé en 30 points d’une petite phrase), le second (divisé en plusieurs sous-parties) est lui-même écrit en écriture spontanée. Ce qui nous vaut un traité plus vivant que la norme, mais assez peu didactique. Les deux textes, qui disent plus ou moins la même chose, se complètent donc. Toutefois, plutôt que de donner envie de se lancer soi-même dans l’écriture spontanée, ce qui me paraîtrait à la fois présomptueux et vain (pourquoi copier ce qui a été, tel un ado voulant ressembler à sa rock star préférée ?) ils sont avant tout une clé dans l’étude de Kerouac. Comprendre le sens de sa démarche, qui n’est autre que faire revivre ses visions et ses émotions de la façon la plus sincère possible. Sincère non pas dans le sens du réalisme, mais dans le sens de la perception personnelle des choses vécues. Dès lors, il est aisé de comprendre l’engouement de la Beat Generation pour les diverses drogues permettant d’abandonner ses inhibitions et de s’abandonner à l’introspection. Au sujet de la Beat Generation et de ses aspirations, signalons aussi la présence de pas moins de trois textes rédigés de façon assez sobre : « Agneau, pas lion » (1958), « Contrecoup : la philosophie de la Beat Generation » (1958) et « Sur les origines d’une génération » (1959) replaçant les origines de ce mouvement dans son contexte historico-littéraire. Coupant le cordon avec ses aïeux de la Génération perdue d’Hemingway et consorts qui ne croyaient plus en rien, Kerouac revendique au contraire le renouveau, il s’insurge contre l’image de loubards associée aux beatniks et clame au contraire le pacifisme de cette génération qui veut tout vivre et tout aimer. « Je prophétise (…) la génération la plus sensible de l’histoire de l’Amérique« . A travers ces trois manifestes , s’adressant aussi bien au public qu’aux médias, Kerouac souhaite s’exprimer sur ce qui est en train de devenir un phénomène commençant à impacter la société au delà des cercles beat d’origines (James Dean étant perçu par exemple comme une preuve de cet impact). Il met ainsi les points sur les i face aux perspectives qui s’ouvrent, pouvant déboucher sur quelque chose de grand (ce qu’il espère en termes enthousiastes dont il avait le secret -à l’époque-) comme sur une gueule de bois monumentale.
Difficile lors de la lecture de ces textes de ne pas songer au flower power qui sera à son zénith une décennie plus tard, et avec lequel Kerouac (au contraire de son ami Ginsberg) aura bien du mal, pour des raisons plutôt difficiles à comprendre mais qui sont évoquées dans « A quoi suis-je en train de penser ? » (1969). Un texte très fort écrit peu avant sa mort, et qui souligne la solitude absolue dans laquelle vivait le Kerouac d’alors, coincé entre un conformisme qu’il continue à rejeter et une contestation jugée puérile -euphémisme- et qui par ses accents communautaristes (que Kerouac associe vite fait au communisme) ne laisse plus de place à l’individu. Ainsi, retenons ce terme désignant les communautés hippies : « tarés branle-cul« . Individualiste, Kerouac l’a toujours été, et il n’aime pas qu’on lui remette cela en question, fut-ce au bénéfice d’un mouvement marginal qui au mieux risquerait de devenir majoritaire, se transformant de facto en nouvelle norme qu’il n’est pas loin de juger pire que l’actuelle. Aux envolées optimistes de la fin des années 50 succède une violence et un cynisme à peine atténué par une auto-dérision frisant parfois l’auto-flagellation (car Kerouac sait que sa Beat Generation a joué un rôle dans l’émergence des hippies) et même des règlements de compte plus ou moins directs (Ginsberg s’en prend plein la gueule). Le contraste avec les trois manifestes de la fin des années 50 est saisissant. Juxtaposer les deux points de vue est l’une des grandes richesses du recueil. Au delà, la pensée de Kerouac et sa situation personnelle se retrouvent éclairées d’une façon quasi journalistique à mettre en relation avec l’introspection littéraire de Big Sur.

Mais qu’a donc fait Kerouac durant ces dix années où il est passé d’un fol espoir au désenchantement morbide qui aura sa peau ? Et bien il s’est petit à petit racorni, replié sur lui-même, ainsi que le prouve toute une série de textes en apparence bien anodins rédigés de 1959 à 1967. Il y a déjà ces trois courtes notices biographiques publiées en 1960, en 1965 et 1971 dans lesquelles il évoque son enfance, ses lectures d’alors, sa scolarité. Il y a aussi ces deux textes de souvenirs de Noël, « Noël à la maison » (1961) et « Il n’y a pas longtemps on était fou de joie à Noël » (1967), empreints d’une profonde nostalgie et d’une tendresse rappelant son roman Maggie Cassidy, y compris dans la fluidité d’écriture, mais évoquant aussi Dickens dans la description des quartiers modestes. « Parmi les plus fantastiquement drôles… » (1962) se rapporte aussi à l’enfance et à la nostalgie, cette fois ci pour un camarade de classe, le bout-en-train de service qui aux dernières nouvelles a mal tourné. « Mon chat Tyke » (1959) parle comme son titre l’indique du chat de Kerouac, mais à travers l’amour qu’éprouve Kerouac pour cet animal solitaire et quelque peu sans-gène et en tout cas je je-m’en-foutiste, loin des basiques préoccupations du quotidien, c’est bien l’état d’esprit de l’écrivain que nous retrouvons.
D’autres textes sortent du critères biographiques pour se faire plus généralistes : « Sur Céline » (1964) est un court hommage à l’auteur du Voyage au bout de la nuit, une mini-biographie retraçant ses influences littéraires au sein de la littérature française. « Début du bop » (1959) retrace l’histoire plus sociale que musicale de cette forme de jazz dont le souffle et les prédispositions à l’improvisation inspira tant Kerouac pour son style d’écriture.
Tous ces textes nous montrent un Kerouac se raccrochant à ses propres racines, desquelles il ne s’était jamais trop éloigné mais auxquelles il se raccroche désormais à la fois par plaisir, par sens de la revendication face aux dangers de déviations qui guettent la Beat Generation, ainsi peut-être que par une sorte d’autisme artistique, une manière de s’isoler du monde en se replongeant dans son propre univers vu de façon idéalisée.

Et pour finir, les textes encore plus à part. Un gros morceau avec ces chroniques parues dans la revue Escapade entre juin 1959 et avril 1960, la première d’entre elles dans sa version d’origine et dans sa version réécrite de janvier 1967. Regroupées sous le titre « Le Dernier mot » (et le « Le Premier mot » pour la réécriture de 67), elles forment un assemblage partant dans toutes les directions. Tranches de vie, philosophie, traités littéraires, coups de gueule, avec ou sans bouddhisme, écriture spontanée plus ou moins inspirée, poèmes non orthodoxes et même une (assez pénible) défense du jazz contemporain qui prend l’allure d’un catalogue mentionnant les noms de tous les artistes appréciés par Kerouac. La motivation de ces chroniques n’était autre que de coucher par écrit ce que l’auteur avait en tête à un moment précis… Disons que tout ne paraît pas très clair, ou même très intéressant, même si on peut y trouver des prises de position très claires de Kerouac au sujet de son maniement des mots et son ras-le-bol de la prison intellectuelle qu’est pour lui la phrase anglaise conventionnelle. Ceci dans la première des chroniques, celle qui fut réécrite en 1967, revalidant plutôt que modifiant foncièrement ce qui a été dit en 1959.
Terminons cet aperçu de Vraie blonde, et autres par « Naît-on ou devient-on écrivain ? » (1962) dans lequel Kerouac donne son point de vue sur cette éternelle question. Sa réponse est somme toute très claire : tout dépend si l’on parle d’un écrivain de talent ou de génie. Tout le monde peut devenir écrivain, mais les génies sont rares car nés pour être novateurs. C’est ainsi qu’il oppose Hemingway (génie) à Chandler (talent), Céline (génie) à Camus (talent), Balzac (génie) à Loti (talent). Tout est une question de forme d’expression : la capacité d’inventer une nouvelle forme d’expression, que ce soit l’écriture ou même la peinture, puisque toutes les formes d’arts sont concernées. « C’est pas tant ce que t’écris qu’la façon de l’écrire« , dit-il. Ce qui peut paraître prétentieux quand l’ont sait que Kerouac est lui-même à l’origine d’une nouvelle forme d’écriture. Serait-il en train de dire qu’il est lui-même un génie ? Il y a de ça, oui, d’autant plus quand il termine son texte en pestant contre les « talents jaloux » reprochant aux écrivains originaux d’être prétentieux. Une remontée d’aigreur qui une fois de plus peut être vue comme une réaction de dépit prenant cette fois la forme d’un écrivain se drapant dans sa propre fierté pour mieux s’isoler du monde. Mais derrière cette posture sous-jacente (il ne parle jamais directement de lui dans cet article) se dresse aussi l’homme sensible et peu assuré qui tout au long de sa carrière n’a jamais arrêté de mettre en avant ses ressentis. Que l’on en trouve aussi dans des textes aussi courts, écrits sous forme de critique littéraire, est un attrait à ne pas dédaigner.

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