Epouvante Romans et nouvelles

Minuit 4 – Stephen King

Ecrit par Loïc Blavier

minuit4

Four past midnight. 1990.
Origine : Etats-Unis
Genre : Nouvelles d’épouvante
Auteur : Stephen King
Editeur : J’ai lu

Publié avec Minuit 2, Minuit 4 est le deuxième tome de ce gros recueil de quatre histoires qui pourraient aussi bien être quatre courts romans, chacune étant à peu près aussi longue que Carrie ou Christine. La recette ne change donc pas d’un iota, il s’agit toujours de deux histoires n’entretenant aucun rapport l’une avec l’autre, King les préfaçant toutes deux pour entretenir la proximité avec son lecteur en lui faisant part de sa propre conception de l’écriture et de l’origine de la nouvelle qui va suivre.

« Minuit 3 », alias « Le Policier des bibliothèques », est ainsi née de la perplexité avec laquelle le fils de Stephen King reçoit le conseil d’aller emprunter un livre à la bibliothèque. Répondant dans sa barbe, le gamin avança l’argument du « policier des bibliothèques », un vieil épouvantail que les adultes agitent devant leurs rejetons pour les inciter à rendre leurs livres à temps. Cet épouvantail, Stephen King l’avait oublié, mais la discussion avec son fils lui a fait remonter un souvenir d’enfance. Toujours très inspiré pour parler de l’enfance et de ses frayeurs (Ça en est le plus bel exemple), il n’en fallait pas plus pour que l’auteur se décide à écrire une histoire sur le sujet, basée sur ses propres souvenirs d’enfant fréquentant la bibliothèque d’une petite ville américaine. « Le Policier des bibliothèques » narre la mésaventure survenue à Sam Peebles, un agent immobilier qui pour débrider un peu un discours qu’il s’apprête à donner s’en va emprunter deux livres à la bibliothèque de Junction City, comme le lui a recommandé sa secrétaire Naomi. Pour sa première visite au bâtiment public, Sam fait la connaissance de Ardelia Lotz, une vieille bibliothécaire qui lui fait une bien mauvaise impression, avec ses épouvantables affiches destinées à effrayer les moutards. Parmi ces affiches figurent celle du policier des bibliothèques, que la mère Lotz menace d’envoyer à Sam au cas où il rendrait ses livres en retard. Une simple boutade de mauvais goût pense-t-il. Cela dit, cette histoire le perturbe vraiment. Après avoir égaré les livres, être retourné à la bibliothèque devenue méconnaissable et avoir reçu la visite du flic en question, qui n’a rien d’humain, il sera persuadé des risques qu’il encourt. Paniqué, il essaie d’en savoir plus sur la vieille Lotz, sujet dont personne n’accepte de lui parler. Il lui reste deux jours pour rendre ses livres, sans quoi le flic reviendra lui faire « payer l’amende ». Sa seule aide réside en Naomi, la seule personne qu’il connaisse à peu près bien et qui va lui faire faire plus ample connaissance avec le vieux Dave Duncan, un alcoolique notoire qui en sait long sur Ardelia Lotz.

Difficile de ne pas penser à Ça lors de la lecture du « Policier des bibliothèques ». Le thème central en est directement inspiré et renvoie tout de suite aux parties « âge adulte » de ce qui est l’un des meilleurs livres de King, celles où les enfants ont grandi et s’apprêtent à combattre leur terreur enfantine. A l’image des propos de King dans la préface, Sam Peebles voit dans le policier des bibliothèques la résurgence d’une peur oubliée. Puisque la simple piqure de rappel ne suffit pas à écrire une nouvelle, King fait de cette peur une véritable terreur désormais bien enfouie dans l’inconscient de Sam, dont la vie a été gâchée suite à cet évènement décisif. L’objectif est bien entendu pour l’agent immobilier de se débarrasser une bonne fois pour toute de ce traumatisme dont il doit d’abord se souvenir exactement. La narration de Stephen King parvient à évoquer de manière crédible ces peurs enfantines qui réussissent à toucher un adulte raisonnable comme Sam Peebles, voire à rappeler des souvenirs au lecteur lui-même. Cette sensation d’être fautif pour un délit aussi anodin que rapporter un livre en retard, cette croyance en des choses devenant avec l’âge totalement inconcevables, cette intimidation devant des « grandes personnes » autoritaires (ici remplacées par des êtres malfaisants), tout cela est très bien rendu par un auteur décidément très habile pour évoquer les peurs enfantines et pour les transposer chez des personnages adultes. La nature autobiographique de l’histoire ne fait aucun doute, et c’est probablement cela qui fait du « Policier des bibliothèques » une nouvelle aussi fluide, quand bien même est-elle longuement interrompue par le récit de Dave Duncan évoquant sa relation avec Ardelia Lotz trente ans plus tôt. Ce récit dans le récit n’est d’ailleurs pas si incongru que cela, puisqu’outre les nécessaires renseignements qu’en tire Sam Peebles pour l’histoire à laquelle il est mêlé, il permet de prolonger la tradition de la lecture à voix haute, ingrédient essentiel des petits rats de bibliothèques réunis autour d’une bibliothécaire leur faisant la lecture. En écoutant Dave, son aîné d’une vingtaine d’années, Sam est donc totalement replongé en enfance, écoutant une histoire passionnante pleine d’enfants terrorisés par Ardelia (en réalité une sorte de vampire vivant de la peur des enfants). Sam lui-même est terrifié par ce qu’il entend, et qui l’incite à penser qu’il est un « nouvel enfant » d’Ardelia, dont l’objectif est assurément de se nourrir de ses peurs symbolisées par le policier des bibliothèques. Prenant une double portée, le récit de Dave Duncan permet également d’expliquer l’alcoolisme du narrateur qui équivaut aux vieux démon que doit combattre Sam. Les deux hommes sont donc unis contre Ardelia pour tirer un trait définitif sur une terreur passée et trop longtemps passée sous silence. Naomi, la secrétaire de Sam et l’amie de Dave, n’a quand à elle aucun démon à exorciser, ou du moins aucun qui soit en lien avec Ardelia Lotz. Mais elle sert de point d’ancrage aux deux hommes, elle fournit l’amour à Sam et l’amitié à Dave, des sentiments qui leur permettent de ne pas sombrer dans leurs frayeurs. Le récit se retrouve adouci par cette figure généreuse, King allant peut-être parfois un peu trop loin en niaise compassion. Un défaut mineur qui s’ajoute à une fin décevante ne faisant pas honneur à ce qui est une très très bonne histoire.

« Minuit 4 », alias « Le Molosse surgi du soleil » s’ouvre par un sujet qui n’a a priori pas grand chose à voir avec la nouvelle même : King répond calmement et brièvement à une question qu’on lui pose souvent : « quand te mettras-tu à écrire quelque chose de sérieux ? ». Passé le choc de cette interrogation assez méprisante, l’auteur déclare que tout ce qu’il a pu écrire a été conçu sérieusement, et il met en évidence le dédain dont était encore victime la littérature fantastique contemporaine, jugée stérile car détachée de la réalité. Il est vrai que depuis Frankenstein voire Dracula, peu d’œuvres fantastiques ont acquis une aura de respectabilité digne de les faire étudier en université, à la différence de certains films. King admet ne pas être un grand écrivain, mais il défend en revanche le sérieux avec lequel il conçoit son travail. Par une pirouette assez facile, il change alors complètement de sujet pour parler de Castle Rock, la ville au cœur de plusieurs de ses romans ou nouvelles. Il se dit qu’il est le moment de changer d’ère, et qu’il a fait le tour de cette petite ville du Maine. Il inscrit « Le Molosse surgi du soleil » dans une trilogie qui permet d’en finir, entre La Part des ténèbres et Bazaar. Difficile pourtant de voir une continuité liée spécifiquement à Castle Rock entre ces histoires totalement différentes.

La nouvelle est construite sur un sujet accrocheur que n’aurait pas renié le Richard Matheson scénariste de La Quatrième dimension. Pour son quinzième anniversaire, Kevin reçoit de ses parents un appareil photo Polaroid Soleil 660. Il en est ravi. Pourtant, l’objet ne marche pas comme il devrait : il prend toujours la même photo, montrant un chien errant assis dans une rue. C’est pour tirer cette affaire au clair qu’il va voir le vieux « Pop » Merrill, un brocanteur notoirement connu pour être un escroc. Celui-ci ignore quelle est l’origine du dysfonctionnement, mais il réussi à prouver que l’appareil ne prend pas toujours la même photo. Mis bout à bout, les clichés forment une scène animée, montrant que le molosse est en train de se retourner pour se diriger vers le photographe dans des intentions incontestablement belliqueuses. Persuadé de la nature démoniaque du chien (qui se transforme petit à petit en monstre), Kevin veut faire détruire l’objet, mais Pop a une meilleure idée : il va s’arranger pour truander le gamin et vendre l’appareil à des gogos férus de surnaturel. Ce qui implique de prendre d’autres clichés…

Le problème avec les points de départ accrocheurs, c’est qu’ils sont parfois difficiles à développer. C’est le cas ici : après une entrée en matière réussie et inquiétante, reposant sur le total manque d’informations relatif aux photos, King semble ne plus trop savoir comment faire progresser son histoire jusqu’à un dénouement ultra-prévisible. Toute la partie consacrée à Pop Merrill et à ses visites chez les potentiels acheteurs ne sert en fait qu’à justifier la prise de photos. King se voit contraint de plonger dans l’esprit du vieux brocanteur, qui livre des réflexions assez inintéressantes. Pour une fois qu’il ne vend pas du vent, celui-ci est confronté à l’échec, un échec qui le met en grand danger. Même là, l’histoire est absurde : qu’est ce qui l’empêche de détruire l’appareil, comme Kevin le voulait ? Magie de la littérature, l’appareil prend soudain possession de l’esprit du vendeur, qui prend des clichés sans en avoir conscience, par exemple dans un cas de somnambulisme. Franchement pas convaincante, cette histoire qui s’oriente durant de trop nombreuses pages sur la colère puis la peur qu’éprouve un personnage de salaud qui risque de payer une addition salée pour sa vie d’arnaqueur. De son côté, le personnage du jeune Kevin souffre d’une mauvaise vision de l’adolescence. A quinze ans, il lie des liens encore très infantiles avec ses parents, tout en étant capable d’une grandeur d’âme qui le rend assez horripilant. Quant à l’appareil photo, King n’y revient que pour la fin de la nouvelle, appuyant un peu trop exagérément sur les descriptions de ce clébard monstrueux qui finit par surgir dans un chapitre assez grand-guignolesque, après plusieurs mini-chapitres faisant renaître un certain suspense. Le fait que la nouvelle se déroule à Castle Rock n’est pas vraiment très utile, si ce n’est que l’auteur en profite pour parler des futurs personnages de Bazaar (encore une preuve qu’il n’a pas grand chose à dire) et même de mettre en pleine lumière Pop Merrill, l’oncle d’un certain Ace, le caïd qui s’en prenait aux gamins de la nouvelle « Le Corps » (plus connue sous le titre de son adaptation cinéma : Stand by me), parue dans Différentes saisons.

Une très bonne nouvelle pour une autre assez médiocre, tel est le bilan au final légèrement positif de Minuit 4. A noter qu’aucune des deux histoires n’a été adapté au cinéma, chose assez rare pour être signalée et qui laisse donc intact tout le plaisir de leur découverte.

Laisser un commentaire