Drame Romans et nouvelles

La Quête du chevalier – Tennessee Williams

Ecrit par Loïc Blavier

queteduchevalier

The Knightly Quest: a Novella and Four Short Stories. 1966.
Origine : Etats-Unis
Genre : Nouvelles dramatique
Auteur : Tennessee Williams
Editeur : 10/18

Dramaturge de renom, peut-être le plus célèbre des Etats-Unis, Tennessee Williams est également nouvelliste et romancier à ses heures. Surtout nouvelliste, d’ailleurs, puisqu’il ne signa que deux romans, dont Le Printemps romain de Mrs Stone, porté à l’écran en 1961 avec Vivien Leigh et Warren Beatty. Mais il faut bien dire ce qui est : aucun de ses romans ou recueils n’a acquis la même postérité que ses pièces de théâtre. Ce n’est pas une raison pour les bouder, au contraire. La Quête du chevalier présente en effet une surprise de taille : l’auteur, célébré à juste titre pour son apport au gothique sudiste et ses talents de tragédiens décadents, y fait figurer une dystopie se confrontant à Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes), à George Orwell (1984), à Ray Bradbury (Fahrenheit 451) voire à l’univers kafkaïen. Donnant son titre au livre entier, cette nouvelle est en fait une novella de plus de 100 pages, et précède quatre nouvelles (« La Vieille maison de maman », « Un homme monte avec ça », « Le Royaume terrestre » et « Grande ») qui reviennent à des choses plus coutumières de la part de Williams. Du fait de cette différence entre la novella d’anticipation et les quatre courts récits traditionnels, on ne saurait donc établir une quelconque cohérence dans la composition du livre entier. Les quatre nouvelles semblent tout simplement avoir été ajoutées à l’inédite novella pour permettre au livre d’atteindre une épaisseur décente, plus à même d’inciter le lecteur à ouvrir son porte-monnaie.

« La Quête du chevalier » (1966) se penche sur le retour au bercail familial de Gewinner Pearce après plusieurs années de vagabondages à travers le monde. Il est stupéfait par ce qu’il y trouve : sa ville est devenu l’épicentre de ce que l’on appelle le Projet, c’est à dire une très vaste usine où se prépare une arme de destruction surpuissante pour le compte du gouvernement. La sécurité autour du site est maximale, et la ville complète se retrouve sous surveillance. Mais il y a pire encore pour Gewinner : le patron du Projet n’est autre que son frère Braden, devenu l’ami intime du Président. Mrs. Pearce, la mère de Gewinner et Braden, se montre ravie de la situation occupée par ce dernier, et le pousse même dans les bras de la fille du Président, nonobstant que Braden soit déjà marié à Violette. Enfin, pour parachever le tout, un restoroute tenu par Billy Spangler, un ami arriviste de Braden, s’est installé à deux pas du manoir des Pearce.
Ce qui contribue à différencier cette dystopie-là des références du genre est d’abord sa ressemblance avec la société contemporaine à son écriture. Le monde n’a pas été bouleversé, les rouges et les jaunes sont toujours les principaux ennemis et la technologie du quotidien n’est pas futuriste. Il n’est pas certain que quelqu’un ayant vécu la mutation sociale de l’intérieur ait pris conscience du glissement vers la dictature. Par contre, il remarque que la ville est devenue un centre d’attraction depuis l’ouverture du Projet, ce grand mouvement pour la sécurité nationale, et que des opportunités de carrière se créent (ce qu’apprécie la mère Pearce). L’individualisme et le carriérisme font le reste, et tout le monde est optimiste sans que la propagande n’ait à se montrer digne de Big Brother. Un homme médiocre comme Billy Spangler est l’exemple typique de cet esprit du profit personnel, lui qui profite de son amitié avec Braden et qui profite de son statut de chefaillon pour assouvir ses frustrations personnelles avec ses serveuses timides. La première force de « La Quête du chevalier  » est que le monde décrit par Williams semble à portée de main. Il suffit juste que le gouvernement trouve une lutte fédératrice et qu’il mette tout en œuvre pour l’accomplir en pour mettant en sommeil la vigilance populaire. Et rien de tel que de préparer une guerre pour cela. Le nazisme s’est même construit là-dessus.
Cependant, et c’est là que réside la plus grande originalité de cette novella, le personnage principal n’est pas un combattant pour la liberté. Il combat pour sa propre liberté : c’est un égoïste qui la majeure partie du temps ne cherche qu’à reprendre ses voyages internationaux en soutirant de l’argent à sa propre famille. Gewinner Pearce est un homme méprisant, et son rejet de la nouvelle société n’est pas dû à des grandes idées sur la nocivité de la dictature, mais au fait qu’on lui demande de faire comme tout le monde. C’est donc un individualiste anticonformiste avant tout, et il vit retranché dans la tour du manoir familial. Williams évoque en cours de récit le parallèle avec Don Quichotte, qui ne serait peut-être pas venu immédiatement à l’esprit si il n’avait pas été mentionné. Gewinner a une conception du monde vraiment à part, fantasmée, il se soucie peu du « qu’en dira-t-on », mais il ne fait pas figure de doux dingue. Il est au contraire aigri, impactant le récit d’un humour cynique, et son opposition au Projet et à la société s’exprime davantage par des incivilités (cracher dans le café servi par Billy Spangler, poser des questions insolentes, déranger les habitudes des repas familiaux) que par de la résistance engagée. Du moins c’est ce qu’il semble, car Williams laisse entendre qu’il a rejoint un mouvement d’opposition organisé, mais il ne nous dit rien de bien précis à ce sujet, si ce n’est que Gewinner entretient une correspondance par pigeon voyageur. Entre ça et le manque d’éléments science-fictionnels, « La Quête du chevalier » est finalement moins politique que philosophique, et les quelques arguments contre la dangereuse logique de la guerre froide -l’époque était alors à l’escalade au Vietnam et à l’unité, avant la désillusion- pèsent peu face à la propre conception de l’homme par Williams. Et c’est là que l’on rejoint tout de même le gothique sudiste : la vieille aristocratie représentée par Gewinner déplore ce que son territoire est devenu (le restoroute à deux pas du manoir en est un symbole), et marque avec véhémence son dégoût pour cette société où même la religion participe au Projet. Il est davantage un anti-héros qu’un héros, incarnant l’aristocratie décadente face à une bourgeoisie manipulatrice. De ce fait, la novella prend des allures d’allégorie sur ce qu’est devenu le sud des États-Unis après la victoire yankee. Elle donne à voir la vision d’un aristocrate déchu face au système qui se met en place et de ce fait, si elle n’est pas un chef d’œuvre de dystopie, elle apporte un regard neuf sur l’œuvre de Williams et des autres écrivains qui ont décrit la chute du vieux sud.

« La vieille maison de maman » (« Mama’s old stucco house », datant de la fin des années 50) revient à des choses coutumières chez l’auteur. Assez opaque, la nouvelle narre la cohabitation entre Jimmy Krenning, un jeune homme débauché, et sa servante noire Brinda. La mère de Jimmy est à l’article de la mort, comme l’est celle de Brinda, l’ancienne servante de la famille. C’est une nouvelle où les deux protagonistes, qui se respectent d’ailleurs mutuellement, connaissent des trajectoires en apparence opposées mais qui finissent par se réunir dans le pessimisme : là où Jimmy peut enfin se sentir libéré d’une mère autoritaire, Brinda est au contraire perdue devant ses responsabilités, s’en remettant alors à sa mère malgré son état de santé. C’est que Jimmy la désarçonne de par sa vie nocturne, son refus des bonnes manières et son homosexualité, qui font de lui un paria social, rôle dans lequel il se complait. En profitant de sa liberté, il est tout simplement en train de s’autodétruire, et Brinda ne sait comment gérer ce type de comportement, elle qui est encore dépendante de sa mère, qui l’a élevé selon de rigoureux principes moraux. Les deux incarnent une nouvelle génération face à ses responsabilités… mais dans un cas comme dans l’autre, les choses sont bien mal engagées. Ce n’est pourtant pas une question d’humanité : les deux personnages sont fondamentalement bons, et la couleur de peau ou le statut social n’interfère en rien sur leur relation. Ils s’unissent dans une même union, qui n’est pas maritale, ni amoureuse, ni sexuelle, mais l’union de deux inadaptés sociaux, lâchés ou bientôt lâchée en ce qui concerne Brinda par la figure tutélaire qui réglait leur vie (leurs mères respectives).

« Un homme monte avec ça » (« Man bring This up road ») fut écrit en Italie (là où se passe l’action) en 1953 et possède la particularité d’avoir été retravaillé par la suite pendant plusieurs années, sous la forme d’une pièce de théâtre qui sera nommée « The Milk train doesn’t stop here anymore ». L’histoire se déroule chez la vieille Flora Goforth, connue pour abriter de jeunes artistes dans sa villa du bord de mer. C’est là qu’un poète nommé Jimmy Dobyne décide de résider, espérant peut-être en profiter pour trouver l’inspiration qui lui manque depuis son premier et unique livre. Depuis, il fabrique des mobiles, ces « trucs de métal qu’on pend au plafond et que le vent fait tourner » (dixit Floria Goforth). Son désespoir est assez profond, suffisamment pour l’envoyer dans cet endroit régi par une vieille femme se plaisant à passer ses vieilles années auprès de jeunes hommes, certainement pas que pour l’art. Ce sera la confirmation de sa déchéance : Mrs. Goforth ne témoignera aucun intérêt pour son livre, ne se souviendra plus d’avoir croisé Jimmy l’an passé (et lui avoir demandé un exemplaire), elle refusera un de ses mobiles, et surtout elle le renverra de chez elle après peu de temps, sous prétexte qu’un groupe d’artistes va bientôt arriver. Sous-entendu, Jimmy Dobyne n’est plus un artiste, et il peut rejoindre les « oubliettes », c’est à dire les cabanes au pied de la villa squattées par les pique-assiettes se faisant passer pour des artistes. Mais le plus cruel a été annoncé dans son dos par le serviteur de Mrs. Goforth, qui annonça l’arrivée de Jimmy en disant avec mépris « Un homme monte avec ça », « ça » désignant le livre de poèmes avec lequel se présenta Jimmy. Cette nouvelle, en plus de refléter la peur de la page blanche, trace également une frontière entre les artistes puissants, ceux qui survivent par eux-mêmes, et ceux qui sont près à tout pour préserver leur appartenance au milieu de l’art. Jimmy Dobyne n’a réussi à rien, il a été écarté de la société et n’est désormais plus qu’un vagabond (et pas un vagabond beatnick volontaire).

« Le Royaume terrestre » (« The Kingdom of Earth », 1967) a également été retravaillé sous la forme d’une pièce, qui cette fois prendra le même nom et sera portée au cinéma par Sidney Lumet. Chicken est un homme cynique, traumatisé par l’effet des rumeurs portées sur lui par une de ses anciennes petite amie, qui cria sur tous les toits que Chicken avait du sang noir, ce qui est faux, même si Chicken est un enfant illégitime avec du sang indien. Retiré en pleine campagne, dans la demeure familiale en compagnie de son frère Lot, il n’attend plus que la mort de ce dernier, tuberculeux, pour hériter de la maison. Lorsque Lot revient d’en ville en compagnie de Myrtle, une épouse trouvée parmi les prostituées, Chicken enrage. Car ce mariage signifie qu’il n’héritera pas. Son cynisme va devenir de la méchanceté caractérisée. Chicken est une sorte de Stanley Kowalski (personnage d’Un tramway nommé Désir) qui serait en position de faiblesse. Il affiche la même bestialité, et cherche âprement à défendre ce qu’il considère comme étant son territoire, c’est à dire sa maison, d’une femme qu’il considère comme une intruse venue rivaliser avec lui. Mais cette fois, Williams met le personnage en position de faiblesse, et en fait le principal point de vue de la nouvelle, là où Un tramway nommé Désir s’appuyait sur Blanche DuBois. Chicken ne veut pas s’avouer sa bestialité, et explique celle-ci avec un salmigondis chrétien, comme la conséquence d’une femme telle que Myrtle, physiquement parfaite et de mœurs légères. Il ne conçoit nullement l’amour entre elle et son frère : pour lui, elle est un serpent qu’il doit faire fuir. Cela passe par les remarques désobligeantes, portant parfois sur son frère. Et pourtant, Myrtle a beau être de mœurs légères, elle est aussi une femme fragile, avec ses propres traumatismes. Dans le fond, les deux personnages se ressemblent assez (ce qui diffère de Stanley Kowalski et Blanche DuBois), étant tous les deux rejetés par la bonne société. L’enjeu de la nouvelle est de libérer Chicken de ses pulsions, chose qui se fera non pas dans le sens chrétien qu’il plébiscitait au début, mais au contraire en les assumant, tout comme Myrtle avoue son goût pour le sexe. Pour Williams, cela n’est certainement pas incompatible avec le sentiment, et cette nouvelle l’exprime parfaitement. On retrouve ici le goût de l’auteur pour la liberté individuelle, débarrassée des carcans bourgeois imposés par la bonne société, celle imposée par les hommes qui ont rejeté Chicken. « Le Royaume terrestre » est la nouvelle qui thématiquement se rapproche le plus de « la Quête du chevalier », ce qui s’explique peut-être par le fait qu’elles furent écrites au cours de la même période, après la mort du compagnon de Tennessee Williams (dont l’homosexualité explique par ailleurs son affection pour les personnages d’exclus et son mépris pour la société puritaine héritée des yankees).

La Dernière nouvelle n’en est en fait pas une. Écrit en 1964, « Grande » est un texte personnel dans lequel Williams rend hommage à sa grand-mère morte de tuberculose. Femme altruiste et laborieuse, ayant subi le coup de folie de son mari qui un beau jour lâcha sa situation pour devenir pasteur, ayant également subi la perte de ses terres (toujours de la faute de son mari), elle chercha pourtant toujours à ne pas dépendre d’autrui, y compris dans la maladie. Son pragmatisme et son dévouement désintéressé est révéré par Williams, sans pour autant verser dans le sentimentalisme. Le texte ne cherche même pas à émouvoir. C’est un hommage brut, peu romancé, s’apparentant à une biographie de « Grande ». Les exégètes de l’auteur n’y trouveront pas grand-chose à disséquer, mais pourront avoir un aperçu de la vie de famille de Williams, lui dont les origines ont tant compté dans la construction de son œuvre.

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