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La Couleur tombée du ciel – H.P. Lovecraft

Ecrit par Loïc Blavier

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The Color out of space. 1927.
Origine : Etats-Unis
Genre : Epouvante
Auteur : H.P. Lovecraft
Editeur : Denoël

Un géomètre est envoyé dans une vallée reculée en pleine forêt du Massachusetts pour y préparer la future création d’un réservoir aquatique destiné à ensevelir la vallée. Il se rend sur place, dans un endroit de sinistre réputation baptisé « la lande foudroyée » et constate l’atmosphère particulièrement maléfique qui règne dans un silence de mort. A Arkham, ville la plus proche, les habitants rechignent à lui parler de la lande, mais l’orientent vers Ammi Pierce, témoin des évènements singuliers qui se sont déroulés il y a une trentaine d’années, et qui ont laissé la lande dans cet état. Le vieux paysan lui raconte alors ce qu’il est arrivé à Nahum Gardner et à sa famille, dans l’année qui a suivi la chute d’une météorite dans son jardin, aujourd’hui devenu la « lande foudroyée ».

Bien que n’étant pas rattaché au mythe des Grands Anciens, La Couleur tombée du ciel est la meilleure synthèse possible de tout ce qui caractérise le talent de Lovecraft, lequel considère d’ailleurs cette nouvelle comme la meilleure qu’il ait écrit. Et les écrits de Lovecraft sortant du cadre de sa mythologie sont il est vrai plus qu’intéressants en ce sens qu’ils permettent à l’auteur soit de faire tout autre chose, exposant une nouvelle facette de son imagination, soit -comme c’est le cas ici- de reprendre son style et ses thèmes habituels en les voilant d’une forme de mystère qui à la longue n’a plus vraiment court dans les récits de Cthulhu, Yoh-Sothoth et autres Nyarlathotep. La grande force de La Couleur tombée du ciel est donc de ne pas identifier la menace faisant plus que peser sur la famille Gardner. Certes, cette puissance vient de l’espace, mais elle prend la forme pour le moins singulière d’une couleur que Lovecraft décrit avec un style désormais institutionnalisé sous l’adjectif « lovecraftien ». Cette couleur qui se répand sur la propriété des Gardner est en effet inconnue de notre monde. Lovecraft joue à fond la carte de l’imaginaire, et exploite comme personne d’autre le propre de la littérature : si il est facile d’écrire que la couleur « n’est pas de notre monde », il est bien plus difficile de se l’imaginer (le cinéma se casse régulièrement les dents sur les descriptions de Lovecraft). Ce décalage rend donc pleinement compte de l’aspect monstrueux de la couleur tombée du ciel, dont la simple présence dépasse l’entendement humain (l’esprit du lecteur) et suggère la présence lointaine et terrifiante d’un monde maléfique dont la Terre est à la merci. L’absence totale de connaissance sur ce monde plonge les humains dans la peur et les renvoie à leur obscurantisme, ce qui est valable autant pour les paysans victimes que pour les scientifiques, lesquels ont vite fait de mépriser les évènements de la lande, de toute évidence par peur des conclusions à en tirer. Lâchés par leur voisinage, à l’exception des quelques visites d’Ammi Pierce, Nahum Gardner et sa famille doivent vivre dans une solitude totale et ne peuvent strictement rien face à la contamination de leur territoire, puis de leurs personnes. Situant son histoire dans une vallée boisée propice à l’isolement, Lovecraft fait naître une sensation de peur primitive, celle de voir son cadre quotidien -ici déjà propice à l’angoisse- inexorablement perverti jusqu’à ne plus avoir rien de terrestre. La transformation de la végétation puis des constructions donne déjà lieu à des instants particulièrement forts, mais le point d’orgue de la nouvelle est atteint lorsque la couleur investit les membres de la famille Gardner, qui un à un deviennent des fous, ou plus exactement les réceptacles de cette force spatiale inconnue, qui hurlent dans la nuit et luisent de cette couleur extra-terrestre, que Nahum doit enfermer dans des pièces closes. Les survivants se voient contraints de vivre dans cet environnement maudit, et à travers le récit de Ammi Pierce le lecteur ne peut qu’imaginer le calvaire de Nahum Gardner, dont la vie s’écroule en un an sous les coups de cette catastrophe surnaturelle. Chaque nouvelle visite du voisin compatissant mais terrorisé fait constater d’un nouveau lot d’horreurs lovecraftiennes, jusqu’à un final où Pierce est lui-même impliqué dans une nouvelle « évolution », dont l’origine se trouve tout au fond du puits des Gardner. Endroit sans fond apparent mais pourtant centre de la vie familiale en ces années 1880, le puits est à l’image du mystère de ce qui deviendra « la lande foudroyée » : insondable. C’est l’épicentre du mal, et c’est le seul endroit qui après la fin des « jours étranges » semble encore avoir un semblant de vie, là encore forcément terrifiante pour Ammi Pierce, puis pour le géologue. Lovecraft procède comme à son habitude : en faisant de son histoire principale le récit d’un paysan effectué longtemps après les évènements, il laisse entendre que le mal n’est pas totalement éteint, et qu’il ne demande qu’à ressurgir. La vallée s’en trouve donc toujours hantée et la mort qui y règne est propice à une attente angoissante. Il n’y a jamais vraiment de fin aux histoire de Lovecraft, et La Couleur tombée du ciel n’échappe pas à la règle. Les émotions provoquées par les « jours étranges » restent toujours valables au présent. En 30 pages concises, denses, Lovecraft aura bien synthétisé tout son style, en tout point admirable.

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