Cinéma Horreur

Zombie – George A. Romero

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Dawn of the Dead. 1978.
Origine : Etats-Unis
Genre : Horreur
Réalisation : George A. Romero
Avec : Ken Foree, Gaylen Ross, David Emge, David Crawford…

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Après que son premier film, La Nuit des morts vivants, ait cartonné au box office américain, George Romero s’est vu proposer quantité de scénarios et de projets, tous liés au genre horrifique; mais le réalisateur, animé d’une volonté de ne pas se retrouver enfermé dans un genre, les refuse tous. Il préfère rester dans la pub et le documentaire avant de réaliser un autre film. Cet autre film sera There’s Always Vanilla, une romance banale depuis longtemps tombée dans les oubliettes du cinéma. Il enchaînera ensuite les projets plus ou moins bien réussis sans jamais revenir au genre qui lui a valu sa célébrité: le zombie movie. Signalons quand même le cas de The Crazies, qui, s’il ne met pas en scène des zombies au sens strict du terme, épouse tout de même une structure narrative très proche de celle développée dans La Nuit des morts vivants, ainsi que des thèmes identiques, à savoir la contamination progressive du monde et le mal qui se répand progressivement. Il s’écoule ainsi cinq ans avant que Romero ne trouve une bonne idée qui le motive à filmer à nouveau des morts vivants. Cette idée il l’a alors qu’un ami lui fait visiter un nouveau centre commercial à l’impressionnante superficie, implanté dans la banlieue de Pittsburgh. Vantant les mérites de l’installation, le guide du réalisateur lui annonce que les clients bloqués à l’intérieur pourraient survivre un bon bout de temps en cas d’une attaque nucléaire… De là naît l’idée, très simple, qui servira de base au nouveau film de Romero. Mais le réalisateur peine alors à trouver les financements nécessaires. Il aura le temps de tourner le film de vampires Martin avant que son scénario ne parvienne aux oreilles d’un certain Dario Argento. Enthousiasmé par le projet, le réalisateur italien propose immédiatement à Romero de l’aider à produire son film en échange des droits d’exploitations pour le marché européen. Les deux réalisateurs se mettent d’accord sur un scénario et le projet démarre. Zombie était né.

Suite de La Nuit des morts vivants, Zombie se contente toutefois de ne reprendre que le contexte de son prédécesseur. En effet aucun des personnages présentés dans le premier film ne sera présent dans la séquelle, qui nous contera dès lors une histoire entièrement différente.
Les zombies que l’on avait vu apparaître dans le premier film sont à présent beaucoup plus nombreux. Leur progression exponentielle commence même à mettre à mal les institutions, l’État et toute la société.
A Pittsburgh, un commando d’élite de la police prend d’assaut un immeuble contrôlé par un gang. Mais les belligérants doivent bientôt faire face à la horde de zombies qui investit les lieux. Pendant ce temps, les chaînes de télévision s’efforcent de continuer à émettre des informations et des consignes à suivre. Mais tous le sentent, la situation empire et la fin est proche. Stephen et Francine, deux techniciens d’une chaîne de télévision décident de s’enfuir par hélicoptère pour tenter d’échapper à la crise. Ils sont rejoint par deux membres du commando, Peter et Roger.
Le petit groupe trouvera refuge dans un gigantesque centre commercial, mais ils seront rapidement assiégés par les zombies…

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Si le scénario ne reprend au premier film d’autres éléments que le monde envahi par les zombies, il développe des thèmes très similaires (le huis clos, le groupe de survivant qui s’organise face aux zombies, la satire sociale…) et surtout s’inscrit dans une chronologie cohérente qui prend en compte le premier film et en prévoit déjà un troisième. Cette chronologie, qu’on serait tenté de réduire à tort aux simples titres (la nuit, l’aube, le jour des morts vivants), trouve ses aspect les plus concrets dans la présence des zombies et leur impact sur la société décrite par les films. Alors que le premier film se concentrait principalement sur leur apparition, Zombie introduit d’emblée la présence des morts vivants comme un fait établi et irréversible, et à partir de là décrira la plongée d’une société dans le chaos. Pour ce faire il utilise non seulement des repères visuels forts (les locaux de la chaîne de télévision animés par de violentes disputes, les routes encombrées de fuyards, et surtout tous ces zombies qui errent dans les lieux abandonnés) mais aussi des personnages clés qui ont tous un rôle éminemment symbolique: les deux membres de la police censés représentés la loi et l’ordre désertent, montrant clairement par leur attitude que l’État est impuissant à endiguer l’invasion des morts vivants et que la société s’écroule entièrement, chacun étant réduit à assurer sa propre sécurité. Ensuite les deux autres héros, représentant les médias contraints de faillir à leur rôle d’information, représentent la fin de toute une civilisation et le retour à un monde chaotique et individualiste. Avant même d’introduire les éléments horrifiques purs (gore, suspense…) dans son récit, Zombie prend soin de bien développer un sous texte social prégnant, qui participe aussi grandement à la dimension horrifique du récit dans la mesure où il décrit une effrayante destruction de toutes les valeurs et institutions qui font que notre société est communément décrite comme « civilisée ». Le procédé est d’autant plus habile, qu’il agit sur le spectateur à un autre niveau: en effet cette description de la destruction des valeurs fondamentales de notre monde pour arriver à une situation anarchique correspond bien à l’esprit de la vague punk alors naissante. S’affranchissant d’un carcan social présent dans la vraie vie, les héros du film stigmatisent ainsi les aspirations de toute une génération. Cela va même plus loin, le film fait directement appel à la part « animale » pour ainsi dire, ou en tout cas avide de liberté, qui sommeille en chaque individu. Ainsi le film trouvera un échos particulier dans toute la population adolescente qui se surprendra à fantasmer sur les perspectives réjouissantes qu’offrent la situation vécue par les héros. Je reste pour ma part persuadé que de très nombreux spectateurs du film ont été enchantés de pouvoir vivre le pillage impuni d’un supermarché au coté des héros, via le film, c’est à dire sans voir leur mode de vie remis en question. Car il ne faut pas oublier que si le chaos décrit par le film paraît si séduisant à l’écran, c’est bel et bien parce qu’il reste dans le domaine du fantastique et ne se déroule pas en réalité. En ce sens le film remplit déjà parfaitement sa fonction divertissante. En nous décrivant ainsi une situation fictionnelle à la fois séduisante et effrayante le film atteint l’âme même de toute oeuvre de fiction qui a pour but de nous divertir.
Généreux avec le spectateur, Zombie exploite ainsi son pitch au maximum: la présence massive des zombies justifie la présence de très nombreuses scènes d’actions, de fusillades, et de débordements gores qui feront les délices des amateurs de films d’horreur. Décapitations, arrachages de bras, de jambes, démembrements, éventrations et autres mutilations seront monnaie courante dans ce film qui se veut résolument gore. Le sang coule à flots et Zombie est sans doute l’un des films les plus violents de son époque. D’ailleurs dans de nombreux pays la censure menacera le film d’un classement X si des coupes ne sont pas faites. Le montage européen (signé Dario Argento et qui diffère sensiblement du montage américain) plus rythmé et moins humoristique sera tout particulièrement visé par cette classification. Le grand responsable du gore dans le film, c’est Tom Savini. Sa collaboration avec Romero n’ayant pu se faire à l’époque de La Nuit des morts vivants pour cause de guerre du Vietnam, le maquilleur s’était déjà rattrapé en assurant les effets spéciaux de Martin. C’est tout naturellement qu’il a été intégré à l’équipe de Zombie, allant jusqu’à s’investir dans le film au delà des attentes du réalisateur. Toutefois le tournage aura été très marqué par les soupirs de désespoir de Tom Savini concernant la couleur du sang (plus orangé que rouge à l’écran) et des zombies (bleus!). Il faut toutefois reconnaître que si les maquillages ne sont en effet pas très beaux, ils sont très nombreux et marqués par une inventivité constante qui autorise des prises de vues audacieuses et novatrices (l’éventration du motard, l’explosion de la tête…) qui sont depuis devenues célébrissimes et emblématiques du film. Quant aux fusillades et autres scènes d’action du film, elles sont rythmées par l’excellente bande son hard-rock (omniprésente dans la version Argento, plus discrète dans le montage américain) composée par les Goblins, ce qui leur confère immédiatement un caractère énergique et réjouissant.

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Mais pour que tout ceci fonctionne, le film a besoin de personnages avec un minimum d’épaisseur psychologique d’une part, pour ancrer le film dans le réel et rendre ainsi possible la suspension d’incrédulité chez le spectateur, et avec un grand charisme d’autre part, pour permettre cette fois de nous identifier pleinement aux héros du film. Et sur ce plan là, le film est parfaitement réussi: il s’appuie sur un casting d’inconnus (mais dont certains sont appelés à devenirs célèbres, notamment Ken Foree qui construira sa carrière future sur des caméos dans d’autres films d’horreur) tous très doués, qui parviennent à parfaitement incarner ces hommes normaux confrontés à une situation extrême. Les personnages de Zombie ne sont en effet pas de ces héros hollywoodiens: beaux, indestructibles et superficiels. Au contraire, ce sont des personnages normaux, auxquels on peut aisément s’identifier parce qu’ils sont très humains dans leur réactions. Tous les films de Romero sont ainsi marqués par le soin particulier qu’il apporte à la construction de ses personnages et des relations qu’ils tissent entre eux. Zombie ne fait pas exception. C’est son intrigue même qui repose entièrement sur les personnages, et plus particulièrement sur leurs réactions face aux zombies et à la situation qu’ils vivent. Ces réactions sont toujours empreintes d’un grand réalisme, c’est l’une des grandes forces du film, une fois que le spectateur aura admis la présence de l’élément fantastique (le retour des morts), tout ce qui en découle sera toujours parfaitement plausible. Le film est ainsi construit sur un ensemble de situations et d’actions parfaitement réalistes qui concourent à créer cette atmosphère terriblement immersive: séduit par les personnages et par l’histoire du film, le spectateur n’en sera jamais sorti par un quelconque élément irréaliste qui sonnerait comme une fausse note dans le film. L’ambiance du film baigne dans le réalisme le plus pur: les décors, les costumes… tout est directement emprunté à la réalité. Et les zombies, le seul élément fondamentalement fantastique, sont traités de manière tout à fait réaliste aussi bien dans leur apparence, par les maquillages qui tendent vers le réalisme (à l’inverse des zombies de Fulci par exemple, qui relèvent entièrement de l’imaginaire par leur aspect clairement outrancier), que dans leurs relations avec les personnages du film et la double menace qu’ils représentent, à la fois pour les individus et pour la société. Le scénario est à ce titre particulièrement bien construit et englobe tous les éléments du film dans une implacable cohérence. Et surtout il se révèle d’une terrible efficacité: devant Zombie les spectateurs frissonnent, s’effraient, rient… bref, éprouvent des émotions. Et là encore ceci ne serait pas possible sans la présence de personnages crédibles et attachants aux cotés de qui le spectateur peut vivre le film intensément.

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Cette splendide réussite formelle s’accompagne enfin d’éléments critiques très présents qui donnent au film une richesse en plus.
Déjà présente dans La Nuit des morts vivants cette dimension très critique vis-à-vis de la société est encore plus marquée dans Zombie. En effet, non content d’inscrire son scénario même dans un contexte de fin de civilisation apte à nous faire réfléchir par comparaison à notre propre civilisation, le film de Romero est une parabole sociale et politique à peine masquée. Véritable charge contre une société de consommation déshumanisante, le film compare directement nos habitudes de bons petits consommateurs dociles au comportement dénué de raison des zombies. A ce titre le supermarché, lieu où se déroule le majeure partie de l’action du film, est bien sûr un choix loin d’être anodin de la part de Romero. Il permet de nous montrer, tel une image miroir, les zombies errer dans les allées de ce temple de la société de consommation, prendre des articles dans les rayons uniquement pour obéir plus à une habitude que la société a ancrée très profondément dans nos esprits qu’à un besoin illusoire et imposé par un système capitaliste qui s’auto-préserve en entretenant la consommation. ce message le film semble le clamer haut et fort. Oublié l’arrière plan politique subtil de La Nuit des morts vivants, Zombie rue dans les brancards avec son message beaucoup plus direct et vindicatif. Ceci est bien sûr l’écho des autres aspects du films, et notamment de ce rythme effréné qui imprègne le film. Ainsi, autant par son message que par ses aspects plus formels, Zombie est un film avec bien plus de personnalité et d’impact que le précédent film. C’est sans doute pour cela que le film est de manière générale le plus aimé de la trilogie par le public.

En tout cas ce succès est pleinement mérité tant le film est réussi sur tout les plans!
Animé par une formidable cohérence, Zombie est un excellent film d’horreur qui se révèle d’une implacable efficacité et qui effraie autant qu’il amuse: C’est bien simple, à chaque vision le film procurera aux spectateurs un plaisir immédiat et constant tout en leur livrant un message pertinent et rageur sur notre société: assurément c’est là la marque des plus grands chef d’œuvre.

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