Cinéma Horreur

Voix profondes – Lucio Fulci

Ecrit par Loïc Blavier

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Voci dal profondo. 1988.
Origine : Italie
Genre : Horreur
Réalisation : Lucio Fulci
Avec : Karina Huff, Duilio Del Prete, Frances Nacman, Bettina Giovannini…

Le richissime et controversé Giorgio Mainardi (Duilio Del Prete) meurt d’une hémorragie interne dont l’origine reste indécelable, surtout que le bocal de formol renfermant son intestin est « accidentellement » détruit avant que le légiste n’ait pu pousser ses observations plus loin. L’affaire est donc classée. Compte tenu de l’ambiance déplorable au sein de la famille Mainardi et du pactole que gagneraient les héritiers, il y a pourtant de quoi se poser des questions. C’est ce que fait Rosy (Karina Huff), la fille de Giorgio et la seule personne de la famille à être restée en bons termes avec lui jusqu’à la fin. Il faut dire qu’elle n’a pas trop le choix, puisqu’elle est poussée à l’enquête par Giorgio lui-même, dont l’esprit vient régulièrement lui rendre visite, principalement dans ses rêves. Il faut d’ailleurs qu’elle se dépêche de trouver le meurtrier, puisque lorsque le cadavre de Giorgio sera décomposé, elle ne pourra plus communiquer avec lui.

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Après une décennie d’envol, après une décennie de consécration artistique (mais non critique, du moins pas immédiatement), et après une décennie de décadence parfois vertigineuse, Lucio Fulci ne rempilera pas pour une quatrième décade. Et pas seulement parce que sa santé commence à se dégrader. La mutation du cinéma italien le dégoûte foncièrement. C’est désormais la course à l’américanisation, et l’inflation des budgets américains couplée à la concurrence suscitée par l’implantation de la VHS ne laisse plus beaucoup de place aux indépendants italiens pour rivaliser. Pour subsister, des réalisateurs tels que Fulci doivent désormais se fourvoyer dans des commandes pas franchement enthousiasmantes, telles que les deux téléfilms qu’il tourna à la toute fin des années 80 pour le compte des chaînes télé de Silvio Berlusconi, nabab en pleine ascension. Vraiment pas une situation idéale pour un réalisateur comme Fulci, jamais aussi bon que lorsqu’il s’implique à fond dans une oeuvre, que ce soit pour prendre des positions politico-sociales (Beatrice Cenci, La Longue nuit de l’exorcisme…), pour laisser libre court à son imagination (Le Venin de la peur, Frayeurs…) voire pour régler des comptes (L’Au-delà, que je continue à voir comme sa réaction face aux critiques alors assassines). C’est donc le moment de tirer sa révérence, si possible en accouchant d’un dernier baroud d’honneur capable de faire oublier les atrocités sur lesquelles restait le réalisateur, genre Les Fantômes de Sodome. Voix profondes est le dernier film de Fulci, du moins le dernier à avoir été tourné par lui. Évènement dont il n’était pas conscient au moment de le réaliser.

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Tout de même, on sent bien que Fulci savait qu’il ne durerait pas longtemps, et que Voix profondes risquait de marquer ses adieux. Pour l’occasion, il convoque plusieurs genres dans lesquels il a brillé, à commencer par le giallo. Son histoire de meurtre dans un milieu aisé nous ramène vingt ans plus tôt, à l’âge d’or du giallo et du cinéma italien. Déjà par la profusion de personnages qui auraient pu avoir un mobile pour tuer Giorgio Mainardi : il y a sa femme Lucy, lassée d’être cocufiée, bien qu’elle même ait été voir ailleurs (la paternité de Giorgio sur le petit David est d’ailleurs incertaine). Il y a aussi Hilda, seconde épouse du père de Giorgio, qui n’a pas supporté de voir ses dépenses contrôlées par le riche chef de famille. Elle-même est secondée par son fils Mario, qui fera tout ce qu’il peut pour se venger de la fille de Giorgio, qui continue à repousser ses avances. Citons aussi Rita, la maîtresse de Giorgio, furieuse de s’être faite plaquée. A cette densité de criminels potentiels s’ajoutent deux personnages mystérieux, le père de Giorgio qui est réduit à l’état de légume dans son fauteuil et le petit David qui joue à des jeux pas très sains. Enfin, signalons les penchants érotiques souvent associés à l’idée de mort (sauf pour Rosy, la candide héroïne pleurant papa, qui est souvent dévêtue pour bien montrer qu’elle se sent sans protection… à moins que ce ne soit juste pour remplir le quota de filles à poil). Tout est là pour faire un bon, giallo, et pourtant… Fulci ne semble pas très motivé pour s’engager dans cette voie. Il n’y a déjà pas de tueur ganté, et les craintes de Rosy s’avèrent sans fondement. Tout le monde lui est hostile, mais le réalisateur ne franchit pas le cap de lui envoyer un tueur aux trousses. Conséquence logique, le film a tendance à s’encroûter dans une enquête pas vraiment intéressante, et pas vraiment rondement menée. En fait, elle ne mène nulle part, et sa résolution tient plus du tour de passe-passe que d’une déduction logique agatha-christesque. Fulci reste extrêmement schématique dans sa construction, et plutôt que d’aller inventer des scènes « giallesques » surréalistes confondant réalité et onirisme comme il avait si bien su le faire dans Le Venin de la peur, il cloisonne ses meilleurs moments (tout ce qui relève du fantastique, en fait) dans des rêves bien délimités qui ne brillent pas par leur portée symbolique, puisque tous reflètent le sentiment de culpabilité qui ronge les personnages. Exception encore une fois de Rosy, qui profite du sommeil pour voir Giorgio. Du coup, tout ce qui se déroule entre les rêves est désespérément creux et ne fait en gros qu’aligner les regards en coin et les bavardages dans une atmosphère anonyme de roman feuilleton. A ce niveau, il y a de quoi être déçus. Fort heureusement, les rêves, assez nombreux, donnent l’occasion à Fulci de renouer avec une autre tradition, celle de l’horreur atmosphérique de Frayeurs et de L’Au-delà. Et à ce jeu là, il s’en sort nettement mieux (pas comme les responsables des effets spéciaux), composant de très belles scènes à chaque fois renouvelées, dans lesquelles sa mise en scène retrouve un maniérisme que l’on pensait éteint dans le cinéma d’horreur italien. Un homme agressé par des zombies dans une crypte, une femme « invitée » dans un restaurant singulier où l’on mange des yeux humains, une femme assistant au meurtre de son fils par un Giorgio sanguinaire, sans compter les quelques plongées dans le cercueil où le même Giorgio se décompose de plus en plus, tout cela nous rappelle la belle époque où Fulci se faisait le poète du gore. On ne peut s’empêcher de ressentir un certain sentiment de frustration devant ces belles scènes, bien trop rigidement délimitées par leur statut de « cauchemars » pour atténuer la platitude de ce qui les entoure, encore plus prégnante avec ces acteurs peu charismatiques (mais où est passée Catriona MacColl ?).

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On ne peut tout de même s’empêcher de considérer que Voix profondes est à des coudées au-dessus des pires films de Fulci. Et pas seulement grâce à ses scènes de cauchemars. On y décèle également un dernier message adressé par Fulci à ses détracteurs, histoire en quelque sorte de renouer sur un plan thématique avec L’Au-delà. Difficile de ne pas voir en Giorgio Mainardi une représentation partielle de Fulci lui-même, tant leurs deux personnalités sont proches. Tous deux ont connus le succès, tous deux se sont attirés de profondes inimitiés, tous deux sont intransigeants et plus ils sont confrontés à leurs détracteurs, plus ils se montrent irascibles. Il y a un net contraste entre le Giorgio de Rosy et le Giorgio du reste de la famille. Ce sont presque deux personnes distinctes. La mort de Giorgio s’apparente à la retraite de Fulci, ce dernier s’interrogeant sur la postérité. Sera-t-il finalement oublié en sortant du champ de vision de ses contemporains, ou bien survivra-t-il dans l’esprit de ses admirateurs ? C’est le défi proposé à Rosy, qui en découvrant l’assassin de son père permet à ce dernier d’avoir le dernier mot. Il peut ainsi quitter la scène l’esprit tranquille, sachant que son souvenir perdurera. Un raisonnement assez gonflé, mais qui colle bien à Lucio Fulci, pas du genre à disparaître tête basse. Voix profondes est un peu ses Feux de la rampe à lui, et même si le film est loin d’être parfait, il mérite amplement d’être (re)découvert, tant le réalisateur y met de lui-même et redresse la barre de sa catastrophique décennie 80, chose que bien des autres réalisateurs italiens de la grande époque n’ont pas su faire.

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