Aventure Cinéma

Viking Women and the Sea Serpent – Roger Corman

Ecrit par Loïc Blavier

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The Saga of the Viking Women and Their Voyage to the Waters of the Great Sea Serpent. 1957.
Origine : Etats-Unis
Genre : Aventure
Réalisation : Roger Corman
Avec : Abby Dalton, Susan Cabot, Richard Devon, June Kenney…

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Roger Corman a appris beaucoup de choses à beaucoup de monde, mais avant ça il avait lui-même dû apprendre… En bon autodidacte, la plupart de ses leçons furent acquises sur le tas, et Viking Women and the Sea Serpent -en compagnie de War of the Satellites– lui en apportèrent une précieuse : ne jamais s’engager sur la foi des seules promesses d’autrui ! Sollicité par Jack Rabin et Irving Block, deux spécialistes d’effets visuels qui lui présentèrent de prodigieux matte-paintings, il accepta de faire financer leurs scénarios par ses amis de l’American International Pictures. Se chargeant lui-même de réaliser les choses, il dût vite se rendre à l’évidence : d’une part les effets spéciaux seraient loin de la magnificence escomptée, mais en plus, pour Viking Women and the Sea Serpent, le scénario exigeait des moyens beaucoup plus importants que ce que l’AIP pouvait fournir, ne serait-ce qu’en termes de durée de tournage. Dix jours en tout et pour tout, c’est ce dont Corman disposait pour mettre en boîte un film se voulant une fresque épique avec des séquences de drakkars balancés sur les flots par les remous d’un serpent géant. Il manqua d’ailleurs à cette occasion de noyer son casting féminin, mais (selon Abby Dalton, l’actrice principale) il ne manqua pas celle de l’enivrer à coup de brandy, histoire de réchauffer ces demoiselles entre deux arrosages à coups de sceau supposés illustrer la tempête. Rigolo, mais Corman n’est pas homme à goûter de tels imprévus et on ne le reprendrait plus à se laisser mener en bateau par des engagements tapageurs. En revanche, une fois l’épreuve passée, il retrouva son humour en allant dénicher un titre à rallonge prenant le contre-pied des conventions de l’AIP et ironisant franchement sur la légèreté du résultat final : The Saga of the Viking Women and Their Voyage to the Waters of the Great Sea Serpent.

Languissant après leurs hommes partis par-delà les mers pour découvrir de nouveaux territoires, les femmes vikings de Stonjold décident à la majorité des voix exprimées d’aller à leur recherche. Une fois en mer, leur drakkar est pris dans une violente tempête aggravée par la présence d’un terrible serpent aquatique géant, tant et si bien que les rescapées (plus un homme, embarqué en clandestin pour prouver sa valeur) échouent sur une terre inconnue, régie par la main de fer du despotique Stark. Tout laisse à penser que les mâles vikings sont retenus là en esclavage… Disir et ses amies vont donc s’employer pour les retrouver et les libérer. Mais attention à la perfide Ingolf, seule brune de l’équipe dont l’inimitié envers Disir n’est un secret pour personne…

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A bien y regarder, il est vrai que Viking Women and the Sea Serpent pouvait paraître à sa sortie comme le film le plus ambitieux qu’ait réalisé Corman jusqu’ici. De ses rudimentaires intrigues habituelles, il passe sur le papier à une aventure épique mélangeant monstre géant, costumes historiques, peuples en conflit et même interventions divines. Cela ne choquerait guère de voir aboutir un tel sujet chez les gros studios d’Hollywood. Mais nous sommes chez AIP, et il ne faut pas longtemps pour savoir à quoi s’en tenir : la première scène nous montre des femmes vikings un peu trop chichement vêtues pour les froides contrées qu’un tournage dans les environs de Los Angeles peine à faire passer pour la Scandinavie. Il est évident que Corman ne s’est jamais soucié de donner à son film un quelconque caractère hérité de la mythologie nordique. Le serpent géant ou « monstre du Vortex », qui dans l’absolu aurait pu être le Jörmungand promis à un combat apocalyptique avec Thor, n’est qu’un pantin que Corman a toutes les peines du monde à rendre crédible (il fut en fait construit à taille trop réduite, faussant les perspectives). De même, l’invocation de Thor par la grande prêtresse viking n’a pas grand chose d’homérique mais ressemble à s’y méprendre à un vulgaire deus ex machina pour conclure une scène à suspense qui n’est même pas le climax. Ne parlons pas non plus des vikings eux-mêmes, composés de bellâtres imberbes rejoints par leurs sentimentales dulcinées. Quoique tous sont blonds… Sauf Ingolf, brune comme Stark et ses gens et qui du coup joue à la traîtresse de service. C’était facile, Corman l’a fait et il a poussé le vice jusqu’à confier le rôle à une Susan Cabot qu’il associe une fois de plus à ce type de personnage antipathique quoique en un sens assez ambigu, voire fragile. Aussi clichée qu’elle puisse paraître au sein de la filmographie conjointe de Corman et de Cabot, Ingolf est néanmoins le personnage encore le plus intéressant d’un lot qui relève du cliché tout court. En jouant double jeu, sa tâche n’était il est vrai pas très difficile face à ses collègues blondes comme les blés et composées d’anonymes, de celle qui se recherche un compagnon (ce sera le clandestin joué par Jonathan Haze, qui passe son temps à faire des cabrioles pour lui en mettre plein les yeux), de la frêle jeune fille cherchant à s’affirmer (June Kenney, elle aussi habituée à ce type de personnages) et bien sûr de la chef aussi brave que sensible. Et tout ce beau monde dans des tenues sexy dont Corman exploite le potentiel suggestif sans sortir du cadre rigide imposé par le code Hays encore en vigueur. Bref, les vikings, il s’en fout, la fresque ce sera pour une autre fois et le serpent géant, vu la difficulté à l’utiliser, va se limiter à deux scènes. Viking Women and the Sea Serpent se tourne sans honte vers de la série B ne disposant même pas de cet espèce d’exotisme que Corman aimait utiliser de temps à autres…

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Derrière les hautes prétentions héritées du scénario qui lui a été refourgué, Corman tente autant que faire se peut de placer ses propres ingrédients, dont l’attrayant casting féminin n’est que la partie la plus évidente, celle qui met en relief à la fois les charmes des actrices ainsi qu’un attrait déjà vu (dans Swamp Women, par exemple) pour les femmes fortes à même de dominer les éléments masculins. Ce qu’elles font donc ici, toutes trempées qu’elles soient dans les clichés, du fait de l’inexistence pratiquement complète de leurs hommes enchaînés dans les mines de l’infâme Stark, ce méchant d’opérette pourvu d’un héritier chouineur. Mais elles ne constituent pas le seul élément purement cormanien. Toute la structure du film provient d’une même école et permet de différencier le travail d’un vulgaire tâcheron de celui de Corman. Ici comme dans ses autres films de l’époque, une fois qu’il a bien fait comprendre que nous ne seront pas face à un chef d’œuvre du septième art, il se permet de foncer tête baissée. D’où une succession de péripéties hautement improbables qui densifient le film, par ailleurs très court (une heure), et lui accole aussi ce petit ton décomplexé qui caractérise bien de ses films. Chemin faisant, Corman laisse passer des énormités (rarement des bagarres auront parues aussi factices !), mais qu’importe : il n’a pas beaucoup de temps et veut malgré tout satisfaire un minimum son public, ou du moins lui éviter l’ennui. D’où les rebondissements, les bagarres, les poses suggestives et autres artifices (y compris le fameux serpent géant) qui enchaînés de la sorte permettent envers et contre tout de prendre tout de même du bon temps en se plongeant dans un film purement calibré pour les doubles programmes des années 50. Bien sûr, sur ce créneau Corman a déjà fait beaucoup mieux, plus drôle et moins approximatif techniquement, mais cette fois il partait de plus loin. Face aux difficultés de tournage, il s’est adapté, avec pour objectif de sauver les meubles. Y est-il tout à fait parvenu ? Bien évidemment que non. Verser plus ouvertement dans l’humour et la dérision -comme il l’a fait avec le titre- lui aurait permis de réussir davantage tout en tirant parti de ses personnages foncièrement débiles. Il manque donc ce brin d’humour qui, avec un peu plus de temps et un passage entre les mains des scénaristes kamikazes habituels de Corman (un Charles B. Griffith aurait très bien fait l’affaire) aurait pu faire de Viking Women and the Sea Serpent l’équivalent aventure de ce que Not of this Earth fut à la science-fiction au sein de sa filmographie.

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