Cinéma Horreur Polar

Une nuit en enfer – Robert Rodriguez

From Dusk Till Dawn. 1996.
Origine : États-Unis
Genre : Ail et tequila
Réalisation : Robert Rodriguez
Avec : Harvey Keitel, George Clooney, Quentin Tarantino, Juliette Lewis, Ernest Liu, Salma Hayek.

Branle-bas de combat chez les flics, les agents du F.B.I et les rangers du Texas, lesquels s’associent pour débusquer Seth et Richie Gecko, partis dans une cavale sanglante rejoindre le Mexique. En chemin, les deux frangins prennent des civils en otage, Jacob Fuller et ses enfants Kate et Scott, les contraignant à les emmener à bord de leur camping-car. Une fois la frontière traversée sans encombres, tout ce petit monde s’arrête au Titty Twister, un bouge qui a l’avantage d’ouvrir jusqu’à l’aube et où les Gecko ont rendez-vous avec le dénommé Carlos, garant de leur nouvelle existence. La nuit promet d’être chaude et alcoolisée quand, au détour d’un spectacle de danse, tout le personnel du bar se révèle être des vampires. Le massacre peut alors commencer.

Au cours des années 90, les gros studios ont tenté de renouer avec les grands mythes du fantastique sous un angle plus « respectable », autrement dit en enrôlant des réalisateurs et/ou des acteurs prestigieux et en leur octroyant des budgets confortables. Ont ainsi été revisités le vampirisme (Dracula de Francis Coppola, Entretien avec un vampire de Neil Jordan), le mythe de Frankenstein (Frankenstein de Kenneth Brannagh) et la lycanthropie (Wolf de Mike Nichols), avec l’ostentation du film en costumes pour les trois premiers et une approche plus minimaliste et contemporaine pour le film de Mike Nichols, lequel sombre néanmoins dans le ridicule dès qu’il verse ouvertement dans le fantastique. Excepté celui de Coppola, pour lequel j’éprouve une sympathie particulière jusque dans ses excès, ces films n’auront pas durablement marqué l’esprit, faute de vouloir sortir d’un certain conformisme. Une nuit en enfer, titre français magique répondant à une marotte des distributeurs de l’époque qui depuis le troisième Die Hard agrémentaient d’une dimension infernale tout et n’importe quoi (Les Ailes de l’enferUne pluie d’enferUne virée en enfer, …), a été pensé contre ces films de studios, souhaitant renouer avec l’esprit frondeur des bonnes séries B et donc sans faire la fine bouche face à l’horreur. Aux manettes, nous retrouvons la coqueluche du moment, Quentin Tarantino, lequel a rédigé le scénario sur une idée du maquilleur Robert Kurtzman, et Robert Rodriguez, jeune réalisateur impétueux à la mexicanité hautement revendiquée. Tous deux ont débuté leur carrière en 1992 – le premier avec Reservoir Dogs, le second avec El Mariachi – et outre cette coïncidence calendaire, ils partagent une sensibilité et des goûts communs. Fort logiquement, Une nuit en enfer prend les allures d’un terrain de jeu propice à leurs marottes, oscillant entre les univers de chacun.

Pour assister au déferlement de violence perpétré par des hordes de vampires d’origine aztèque vendu par le synopsis, il nous faut nous armer de patience. Pas moins de 45 minutes sont nécessaires pour que les personnages atteignent le Titty Twister, et 10 minutes de plus avant que l’élément fantastique se révèle. Avant cela, l’entame du film ne dépareillerait pas au sein de la filmographie de Quentin Tarantino. Les personnages s’avèrent extrêmement bavards, les clins d’œil à son univers se multiplient (les Gecko mangent des hamburgers Big Kahuna, fument des clopes d’une marque particulière présente dans tous ses films contemporains et son fétichisme des pieds prend ici une tournure spectaculaire) et Harvey Keitel répond toujours présent. Et pour accentuer la filiation, Richie, le personnage que Quentin Tarantino interprète, reprend les codes vestimentaires de ses gangsters, à savoir un costume noir sur une chemise blanche. Le benjamin des Gecko véhicule également cette violence aussi exacerbée que soudaine caractéristique de son cinéma. L’une des scènes emblématiques de Pulp Fiction, où les tueurs Jules Winnfield et Vincent Vega échappent miraculeusement aux balles avant de répliquer de manière létale, trouve son pendant pyrotechnique lors de la scène d’ouverture. Des deux frangins, Seth est le plus réfléchi, mais pas le moins violent, lorsque Richie nous apparaît comme un chien fou rendu incontrôlable par une paranoïa galopante, et donc irrécupérable. A moins qu’il ne mente sciemment afin de donner libre-cours à ses penchants violents. Imprévisible, il représente une menace constante, laquelle sous-tend toute la première partie jusqu’au passage de la frontière et le contrôle un peu lâche effectué par le garde-frontière, premier des trois rôles tenus par Cheech Marin dans le film. Particulièrement bavarde, cette première partie s’attache à nous présenter les personnages dont Jacob, pasteur en plein doute existentiel, à la façon d’un road-movie aux allures de western. Le Mexique représente toujours cet eldorado pour bandits sans pour autant que le gouvernement mexicain n’exige l’édification d’un mur afin d’éradiquer ces intrusions. A l’échelle du film, la frontière illustre tout simplement le point de bascule d’un univers réaliste à un univers fantastique.
Le Titty Twister apparaît comme l’ultime mise à l’épreuve de Jonas, lequel paye en quelque sorte pour ses pêchés. On ne tourne pas impunément le dos à dieu. Un lieu de débauche où l’alcool coule à flot, les danseuses-serveuses se trémoussent seins nus (enfin, presque toute) et où les bagarres éclatent pour le plus futile des motifs sans que quiconque ne vienne y mettre un terme. Dans le chaos ambiant, il perd momentanément toute autorité sur ses enfants, lesquels se laissent pervertir par la gouaille des frères Gecko. Kate écluse sa tequila comme une grande lorsque Scott ne sait plus où donner de la tête, frétillant du popaul devant cet étalage de corps féminins. Tout est trop beau et trop parfait jusqu’à cette danse de Santanico Pandemonium où Salma Hayek irradie de sensualité. Il s’agit là du dernier moment de calme avant la tempête, laquelle prend la forme d’une explosion de violence aussi rigolarde que colorée. Les vampires à la sauce Robert Rodriguez n’ont plus rien de ces créatures victoriennes un peu guindées qui rechignent à saloper la moquette au moment d’assouvir leur soif de sang. Les vampires aztèques mordent la chair à pleine dent, arrache allègrement les membres de leurs victimes ou s’amusent à les envoyer valser dans le décor. En outre, ils arborent tous un faciès qui leur est propre, des visages et des corps monstrueux au service du chaos. Les équipes de Kurtzman, Nicotero et Berger ont abattu un travail colossal, faisant preuve d’une inventivité de tous les instants. Si l’on excepte l’usage du morphing, l’effet alors à la mode, Une nuit en enfer s’impose en véritable ode au latex et au gore qui tâche. Des effets spéciaux qui n’ont pas pris une ride et constituent le principal atout d’une deuxième partie qui remise toute logique au placard (si le pieu s’avère toujours l’arme la plus efficace pour terrasser les vampires, il n’apparaît plus utile de viser systématiquement le cœur) au profit d’une joyeuse symphonie macabre au cours de laquelle Fred Williamson – l’une des figures majeures de la blaxploitation – et Tom Savini s’en donnent à cœur joie. Ils bénéficient chacun de leur moment de gloire, le premier en improvisant sur un épisode sanglant de sa guerre du Vietnam à mi-chemin du Quint des Dents de la mer et du Colonel Kurtz d’Apocalypse Now, et le second par une scène du plus haut comique où il découvre les mutations de son corps. Ils servent d’heureux contrepoint aux atermoiements familiaux des Fuller à base d’amour filial, de retour de la foi et de sens du sacrifice. On peut également regretter que Robert Rodriguez n’aille pas plus avant de l’exploration de l’établissement, se limitant à une succursale remplie de marchandises en tous genres, pour mieux nous surprendre lors du mouvement panoramique sur lequel se clôt le film.

Une nuit en enfer se présente comme la parfaite synthèse du cinéma respectif de Robert Rodriguez et de Quentin Tarantino. On en retrouve tous les tics mais sans le côté poseur de l’un et la frénésie contre-productive de l’autre. Il y a encore de la fraîcheur chez ces deux réalisateurs encore à l’aube de leur carrière et leur plaisir s’avère communicatif. Le film n’est pas exempt de défauts, notamment au niveau du rythme, mais offre un vrai plaisir régressif parfaitement assumé. Le film connaîtra deux suites (Une nuit en enfer 2 : Le Prix du sang de Scott Spiegel et Une nuit en enfer 3 : Le Fille du bourreau toutes deux sorties en 1999) que les deux hommes se contenteront de produire puis plus récemment une déclinaison en série télé de 3 saisons, celle-ci pleinement assumée par Robert Rodriguez qui l’a créée et en a réalisé 7 épisodes.

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