Cinéma Fantastique

Twixt – Francis Ford Coppola

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Twixt. 2011.
Origine : Etats-Unis
Genre : Inclassable
Réalisation : Francis Ford Coppola
Avec : Val Kilmer, Bruce Dern, Elle Fanning, Ben Chaplin…

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Écrivain au creux de la vague spécialisé dans les histoires de sorcellerie, Hall Baltimore arrive à Swann Valley pour une séance de dédicaces. Celle-ci lui vaut de rencontrer Bobby LaGrange, le shérif local et écrivain à ses heures, qui aimerait s’associer à lui à l’occasion de son prochain roman. Pour titiller sa curiosité, le shérif lui évoque le cas de cette jeune fille du coin, retrouvée morte dans de curieuses circonstances, et qu’il soupçonne d’être un vampire. D’abord réticent, le rêve qu’il fait cette nuit-là –assorti des admonestations de son épouse– le convainc que cette petite bourgade recèle suffisamment de mystères propices à l’écriture d’un nouveau roman.

Roi du monde –ou presque– durant les années 70 (les Parrain 1 et 2, Conversation secrète, Apocalypse Now, excusez du peu !), Francis Ford Coppola est quelque peu redescendu de son piédestal lors de la décennie suivante à la faveur des lourds échecs financiers de Coup de cœur (1982) et Cotton Club (1984). Par la suite, pour pouvoir maintenir sa maison de production American Zoetrope à flot, il a dû se plier à quelques compromissions comme la mise en chantier du Parrain 3e partie (1990), qu’il ne souhaitait pas. Puis, après deux films indignes de son talent (le larmoyant Jack – 1996, et l’anonyme L’Idéaliste d’après John Grisham – 1997), Francis Ford Coppola a pris ses distances avec le cinéma pour se consacrer à sa production viticole et à ses hôtels. En 10 ans, seule la ressortie de Apocalypse Now dans sa version redux (2001) a permis de refaire parler d’un cinéaste qui en coulisses, butait toujours sur sa grande œuvre, le projet fou et démesuré Megalopolis. Et puis en 2007, sans crier gare, il revient aux affaires avec L’Homme sans âge, film étrange et un peu fourre-tout qui renoue par bien des aspects avec le côté serial du cinéma populaire des années 30 à 50. Il nous montre un cinéaste totalement décomplexé, et qui semble recouvrir une seconde jeunesse. Désormais adepte de la caméra HD et des tournages à l’économie, Francis Ford Coppola donne un tour étrange à sa carrière, qui semble le ramener à ses débuts cormaniens tout en l’amenant à poursuivre ses expérimentations en tous genres.

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Ainsi, Twixt lui permet de se confronter à la 3-D, procédé tellement en vogue à l’heure actuelle qu’il justifie pour une poignée de réalisateurs la ressortie de certains de leurs films. Plutôt que d’en habiller l’intégralité de son métrage, Francis Ford Coppola préfère ne la concentrer que sur quelques scènes précises annoncées au préalable par des panneaux, considérant qu’à la longue, l’œil finit par s’habituer au relief au point de lui ôter tout intérêt. Ce n’est pas faux, mais il faut reconnaître que cela oblige le spectateur à s’adonner à une peu pratique gymnastique. Il ne faut donc pas chercher plus loin la quasi absence de copie du film en 3-D. A ce titre, je ne peux m’empêcher de voir dans ce choix un joli pied de nez de la part d’un cinéaste qui, sous couvert de suivre la mode du moment, soumet les distributeurs et les gérants de salles à un joli casse-tête : proposer ou pas Twixt en 3-D, telle est la question. Naviguant constamment entre rêve et réalité, le film n’a de toute manière guère besoin de ce gimmick (comme aucun autre film, d’ailleurs) pour rendre plus lisible la frontière entre ces deux états. Coppola en use de suffisamment d’autres (scènes oniriques en noir et blanc desquelles percent quelques pointes de rouge –sang, de préférence–, apparitions fantomatiques…) pour qu’il soit impossible au spectateur de se perdre dans cet « entre-deux » désignée par le titre. D’ailleurs, tel n’est pas le but du cinéaste. Au contraire, tous ses partis pris visent à accentuer le côté factice des scènes nocturnes, point d’achoppement des diverses critiques qu’essuie le film.
Francis Ford Coppola démarre son film à la manière d’un film d’horreur classique avec cet étranger qui débarque dans une petite bourgade dont l’histoire a été noircie par un horrible fait divers. On sent poindre derrière cette ville à l’aspect trop tranquille de sombres mystères inavouables qui ne demandent qu’à ressortir à la faveur d’une enquête embrumée. Il plane au-dessus de Swann Valley une ambiance étrange à la David Lynch avec notamment ce beffroi aux sept cadrans qui donnent tous obstinément une heure différente, ou encore cet insubmersible shérif qui rêve de gloire entre deux mangeoires pour oiseaux bâtis de ses mains. Or, il apparaît rapidement que le réalisateur se fiche éperdument de Swann Valley et de ses habitants. Il leur préfère le parcours intérieur de son personnage principal Hall Baltimore, dont les pérégrinations s’inscrivent davantage en marge de la ville (les bois alentours, le camp de gothiques sis au bord du lac) qu’en son sein. De fait, l’énigme relative au cadavre qui occupe la morgue locale passe au second plan, bien qu’elle ait droit à une résolution aussi déconcertante qu’efficace. Déconcertant est d’ailleurs le terme qui sied le mieux au film. Le récit semble ainsi avancer sans ligne directrice, au gré des nuits agitées de Hall Baltimore où voisinent les spectres de la jeune V et de Edgar Allan Poe en personne, lointain et célèbre pensionnaire de l’hôtel désaffecté dans lequel s’est déroulé le drame. La première personnifie la source d’inspiration de l’écrivain lorsque le second incarne son maître à penser. Hall oscille donc régulièrement entre les deux, acquérant les grandes lignes de son roman à venir en écoutant l’histoire de V, et la meilleure façon de la mettre en forme de la bouche de l’écrivain gothique. Se faisant, Hall procède à un cheminement intérieur qui l’amène à trouver au plus profond de lui ce qui pourrait le rattacher à V afin de créer un lien intime avec ce qu’il écrit. Nous touchons là au cœur du film. A travers ce processus créatif décrit comme un travail de l’inconscient, Coppola crée une porosité entre réalité et fiction. En plaçant la thématique de la perte au centre de son film, le réalisateur fait de Hall Baltimore un alter ego dont le trauma reprend presque à l’identique le drame qu’il a lui-même vécu au mitan des années 80. Twixt prend alors des allures d’exorcisme pour un cinéaste pas non plus épargné par les périodes de vaches maigres.
Toutefois, en dépit d’une thématique et d’une ambiance particulièrement mortifères, Twixt n’est pas un film morbide, et encore moins un film d’horreur. Coppola pose un regard plutôt amusé sur les affres de la création, bien aidé par un Val Kilmer qui excelle dans l’incarnation de l’écrivain en bout de course, plus inspiré par sa bouteille de whisky que par l’écran désespérément blanc de son ordinateur. Son monologue nocturne face à ce dernier demeure un grand moment de drôlerie lors duquel l’acteur s’en donne à cœur joie. Pour autant, le film ne sombre jamais dans le ridicule, quoiqu’en disent ses détracteurs, laissant poindre une sourde mélancolie. Outre la notion de perte, il est également question d’enfermement aussi bien physique que psychologique. A l’instar de Francis Ford Coppola dont on attend de chacun de ses films qu’il soit un chef d’oeuvre, Hall Baltimore demeure prisonnier de son succès initial. Il est donc contraint à écrire peu ou prou les mêmes romans à base de sorcellerie sous peine de ne pas obtenir les avances nécessaires à la pérennité de son couple. Pour satisfaire son public et ses employeurs, il doit s’astreindre aux mêmes recettes, quitte à en perdre le goût pour l’écriture. On imagine sans peine Francis Ford Coppola en être aussi passé par là, sauf qu’aujourd’hui, il en est revenu. Désormais, il ne cherche plus à épater coûte que coûte la galerie par sa maestria, mais avant tout à se faire plaisir. Cela passe par diverses expérimentations, mais surtout par une liberté recouvrée. Il ose tout, même l’usage désuet du split-screen, ou encore l’utilisation d’effets spéciaux numériques loin d’être invisibles. Pourtant, sous ses dehors volontairement factices, Twixt transpire d’une poésie gothique enivrante qui nous accompagne longtemps après l’ironique mot de la fin.

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Déroutant, drôle, fascinant, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire Twixt, que d’aucuns considèrent comme étant l’exact contraire. Pour ma part, je considère ce film comme un véritable enchantement, toujours surprenant, mon premier coup de cœur de l’année. Un bien bel objet qui démontre que les grands cinéastes n’ont jamais fini de nous étonner.

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