Cinéma Thriller

Traitement de choc – Alain Jessua

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Traitement de choc. 1973.
Origine : France
Genre : Enquête curative
Réalisation : Alain Jessua
Avec : Annie Girardot, Alain Delon, Robert Hirsch, Michel Duchaussoy…


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Alain Jessua est un cas part dans le cinéma français puisque, malgré ses succès, il n’a en tout et pour tout réalisé que neuf films dont le dernier –Les Couleurs du diable– remonte à 1997. Lorsqu’il se lance dans la réalisation de Traitement de choc, il sort de cinq années de galère. Fort du succès public et de prestige de son précédent film Jeu de massacre (co-prix du scénario à Cannes en 1967), Alain Jessua se lance dans un ambitieux projet de science-fiction, qu’un producteur italien s’engage à financer. S’ensuit plusieurs années où il se retrouve ballotté d’hôtel en hôtel à la suite de cet homme, sans que ses promesses de financement ne se concrétisent. Agacé et complètement épuisé, il laisse tomber et rentre en France où il suit une cure de thalassothérapie pour se remettre de ses émotions. Son séjour lui fournit le point de départ d’un récit d’épouvante se déroulant dans l’un de ces centres. Il s’évertue alors à trouver des financiers pour pouvoir concrétiser son nouveau projet, étape laborieuse s’il en est. Et c’est là qu’intervient Annie Girardot, à l’époque une grande vedette, dont l’envie d’interpréter le premier rôle contribue à accélérer le processus. Fort d’une tête d’affiche, bientôt rejointe par une deuxième en la personne de Alain Delon, Alain Jessua a désormais les coudées franches pour donner le premier tour de manivelle de ce qui constitue son troisième film.

Souffrant d’une déception sentimentale, Hélène Masson (Annie Girardot) intègre l’institut de thalassothérapie du renommé docteur Devilers (Alain Delon). Sur place, elle y retrouve son grand ami Jérôme (Robert Hirsch) et une ribambelle de personnes issues de la haute société qui, comme elle, accuse mal le poids des ans. Son séjour démarre sous les meilleurs auspices, tout le monde se montrant très aimable à son égard, jusqu’au jour où Jérôme est retrouvé mort au pied d’une falaise. Accusant le coup, Hélène est à deux doigts de quitter l’institut puis se ravise, bien décidée à percer les nombreux mystères qui enveloppent ces lieux.

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Autant voire davantage récit policier que d’épouvante, Traitement de choc prend également au fil des minutes des allures de conte moral. Dans les intérieurs aseptisés et froids de l’institut s’égaillent une dizaine de personnes issues de la haute société, des privilégiés qui viennent chez le docteur Devilers comme d’autres partiraient en pèlerinage pour raviver leur jeunesse. Incapables d’affronter le temps qui passe et ses ravages, ils deviennent pour ainsi dire esclaves de leur apparence et du traitement que leur administre le docteur et ses employés, certains suivant ces cures depuis une bonne décennie. Ce sont des personnes entièrement centrées sur elles-mêmes, qui n’ont que faire de ce qui se passe alentour, gobant tout ce qu’on leur dit à partir du moment où cela ne remet pas en cause la suite de leur traitement. Au milieu de cette assistance, le docteur Devilers est perçu comme un dieu auquel on ne refuse rien, même pas sa propre épouse. Il vit à l’écart de l’institut, dans une grande bâtisse qui lui sert à recevoir ses patients en entretien privé voire très privé, et s’adonne de temps à autre à son pêché mignon, le pilotage de son avion de tourisme. A bord, il s’amuse à frôler les têtes de bétail comme celles de ses patients, les éparpillant selon son bon vouloir, jouissant de sa position de maître d’œuvre et de sa toute-puissance. Il ne craint pas la justice des hommes puisque sur son île, Belle-Ile pour être précis, il agit à sa guise, bénéficiant d’une totale impunité issue du pacte quasi faustien qu’il passe avec ses patients. Juge, commissaire, avocat, entrepreneur, tous font appel à ses services. Ils ne sont pas dupes de ce qui se trament mais se font les complices volontaires d’un système entièrement voué à leur bien-être. Si face à eux, Devilers joue la proximité, en aparté il se gausse de leur dépendance au paraître, de cette superficialité que la société met en exergue comme un étendard. Dans la peau de cet homme cynique et péremptoire, Alain Delon baigne dans son élément, n’oubliant pas non plus d’accentuer son côté charmeur, ce qui achève de faire du docteur Devilers une sorte de prédateur ultime, dénué de tout scrupule et de toute pitié.
Dans ce contexte, Hélène Masson jure un peu et fait figure de petit grain de sable venant gripper la belle mécanique de ce centre de thalassothérapie. Femme seule et indépendante, elle s’est construite toute seule à la force du poignet, trônant aujourd’hui à la tête d’une florissante affaire spécialisée dans le textile. Elle partage avec les autres patients un compte en banque bien rempli et cette peur de vieillir, mais pas leur nombrilisme qui confine à l’autisme. Elle ne peut rester insensible devant l’état de fatigue très avancé de certains des domestiques Portugais. Alors que ses voisins de traitement les dédaignent, Hélène noue le contact, leur parle, s’intéresse à eux. C’est une parvenue qui n’oublie pas d’où elle vient et qui ne se considère pas au-dessus des autres. Malgré tout, Alain Jessua se refuse à la sacraliser. Seule la mort de Jérôme, suivie des réactions peu amènes des autres pensionnaires à l’égard du défunt, la conduisent à aller au-delà des apparences. Sans ça, elle n’aurait pas insisté et se serait fondue dans le moule comme les autres, profitant pleinement des bienfaits de la cure dans une totale décontraction et un total abandon à son séduisant médecin. Si mystère il y a, celui-ci ne concerne pas tant les intentions du docteur Devilers, puisque ce dernier se dévoile à Hélène avec une évidente délectation, que ses méthodes. C’est dans celles-ci que se retrouve l’ambition première de l’auteur, celle de concocter un film d’épouvante. Il est alors question d’anthropophagie et du mythe selon lequel tout homme se nourrissant de la chair d’un autre homme en acquerra toute la force et la vitalité. L’analogie avec le capitalisme si chère à notre époque -les plus forts se nourrissent sur le dos des plus faibles- est évidente, même trop tant Alain Jessua se plaît à l’appuyer au travers de dialogues trop explicatifs. Si le jeu du chat et de la souris auquel s’adonne Devilers aux dépens de Hélène s’avère sûrement stimulant pour les deux comédiens principaux, leurs échanges conduisent le film à se vider très vite de son aura mystérieuse pour laisser place à une vaine montée dans l’horreur qui se conclue par un plan gore aussi amusant qu’il est dispensable.

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Solidement réalisé et correctement interprété, Traitement de choc échoue néanmoins à répondre aux espérances de son auteur. Si conte moral il y a, comme dans tous ses films, celui-ci demeure trop cousu de fil blanc pour être réellement percutant. Quant à l’épouvante, son côté sommaire l’empêche de susciter ne serait-ce qu’une once d’angoisse chez le spectateur. La figure du médecin maléfique est finalement un grand classique auquel Alain Jessua ne parvient pas à donner une seconde jeunesse. Et finalement, plus que ses agissements, c’est le consentement de ses patients qui interpelle, cette forme d’hypocrisie qui les amène à nier la souffrance d’autrui puisque de celle-ci découle leur bien-être. Et comme de bien entendu, leur position haut placée les place à l’abri de toutes retombées. Ce sont finalement eux les grands méchants de l’histoire, Devilers n’agissant que comme un vulgaire commerçant, offrant ses services en fonction de la demande. Hélène mène un combat perdu d’avance dont l’issue fait peu de doute.

Autre époque, autres mœurs, Traitement de choc s’est vu à sa sortie affublé d’une interdiction aux moins de 18 ans sur la base d’une scène proprement anodine, le bain dénudé de l’ensemble des patients et de leur bon docteur. Et bien malgré ça, ou peut être grâce à ça, Alain Delon étant très apprécié de la gent féminine, le film a bien marché. Comme quoi, au cinéma, on a beau s’échiner à travailler le fond, il suffit le plus souvent d’une image pour occulter tout le reste. Il en résulte, à son grand dam, qu’Alain Jessua est plus à son avantage lorsqu’il se cantonne au divertissement que comme moraliste.

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