Cinéma Drame Histoire

Titanic – James Cameron

Ecrit par Loïc Blavier

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Titanic. 1997.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame historique
Réalisation : James Cameron
Avec : Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Billy Zane, Kathy Bates…

Le Titanic et le cinéma, c’est une grande histoire… Il faut dire que la destinée du paquebot contenait en elle-même suffisamment d’éléments propices à attirer les cinéastes de tous bords. Le plus gros et luxueux des navires qui se vautre en plein Atlantique dès son voyage inaugural, le manque de canots de sauvetage, la présence de célébrités à bord, les secours qui arrivent trop tard, le dernier voyage de son capitaine, les musiciens qui continuent de jouer pendant le naufrage, le destin brisé de gens venus d’un peu partout pour tenter d’aller se construire une vie meilleure au nouveau monde… N’aurait-elle pas été basée sur des faits réels que cette histoire aurait certainement parue trop énorme. Il est donc plus que logique que le cinéma se la soit réappropriée régulièrement, et parfois n’importe comment. Rien que dans l’année qui suivit le naufrage en 1912, trois films furent dédiés au Titanic, dont un avec l’une des survivantes. Puis tous les dix ans environ, de nouvelles versions virent le jour, à la télévision comme au cinéma, plus ou moins attachées à la véracité des faits. On peut même trouver une superproduction nazie avec pleins d’allemands qui démontrent leur bravoure, et un film de guerre froide qui va inventer la présence d’un minerai super rare perdu dans l’épave pour justifier les manigances entre américains et soviétiques. Enfin, d’autres films suivent la destinée de personnes bien précises. Cependant, outre les années suivant le naufrage, la période la plus propice aux films traitant du Titanic fut la décennie 1990. Pourquoi ? Et bien parce qu’en 1985, l’épave fut localisée, et qu’à partir de ce moment-là, les connaissances sur le naufrage se firent plus précises. Ainsi, dans les deux années qui précédèrent le film de Cameron, un documentaire IMAX (avec Leonard Nimoy à la narration) vit le jour, et une transposition avec du beau linge (George C. Scott, Catherine Zeta-Jones, Tim Curry) se fit connaître à la télévision. Mais ce n’était que broutille face au monument concocté par James Cameron. A l’époque le film le plus cher jamais produit, plus gros succès mondial (et souvent national, notamment en France) en termes d’entrées cinéma, bardé de 11 oscars (ce qui n’était plus arrivé depuis Ben-Hur en 1959), doté de la bande originale la plus vendue de l’histoire, difficile de faire plus « massif » que le film de James Cameron. Dans ces cas-là, les réactions les plus souvent entendues sont les plus passionnées : il y a les adeptes inconditionnels qui bouffent du Titanic à toutes les sauces, et il y a ceux qui, lassés du battage ou par esprit de contradiction, font partager leur dédain pour tout cet engouement en se basant sur des éléments divers (certains s’en prennent surtout à la démesure culturelle prise par le film, d’autres s’attardent sur le côté artistique et mercantile). C’est en tout cas une preuve que le film n’est plus une simple production cinématographique, mais bien un phénomène de société. Déjà célébré pour Abyss et les deux Terminator, Cameron accède avec Titanic à un rang encore supérieur, celui du réalisateur qui en raison de son aura peut se permettre d’attendre dix plombes entre deux films. Avec quelques panouilles entre-temps quand même, qui dans le cas de Cameron font le lien entre Titanic et Avatar (le réalisateur ayant testé différents procédés techniques de 3D, par exemple sur un documentaire concernant l’épave du Titanic). Désormais, Cameron est considéré comme un révolutionnaire, et le temps mis à concevoir Avatar, film d’une nature particulière, entérine son nouveau statut.

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Et pourtant, Cameron ne s’est pas fait que des amis avec Titanic. Ses fans de la première heure ont été pas mal déçus de le voir célébré avec un tel film, catégorisé mélodrame. Lui, l’inventeur du Terminator et le concepteur des aventures les plus échevelées des Aliens, plaît désormais à la ménagère de moins de 50 ans autant qu’à la minette de 15 ans. Ce serait pourtant oublier que la carrière de Cameron l’a naturellement amené à Titanic. Au fil de ses oeuvres, depuis le très noir et très punk Terminator en 1984, il a accordé une place de plus en plus importante aux sentiments, et à la naïveté. Ripley faisait mine de devenir une mère de substitution dans Aliens, les extra-terrestres délivraient des messages pacifistes dignes d’une parodie de miss France dans Abyss et le Terminator du Jugement dernier faisait office de figure paternelle au jeune John Connor, en plus de lui avoir permis de retrouver sa môman (passons sur True Lies, film un peu à part). Le hic, c’est que Cameron n’a jamais su réussir à retranscrire ses penchants mélodramatiques sans tomber dans la facilité. En cela, il fait un peu penser à Steven Spielberg, surtout si l’on considère que tout comme Spielberg, il peut se révéler génial lorsqu’il se concentre sur autre chose. Mais quand il décide de faire un film purement mélodramatique, il y a de quoi être inquiets. Toutefois, l’avantage de Titanic, c’est que tout mélodramatique qu’il se veuille, il n’en est pas minimaliste pour autant. Le naufrage n’est pas qu’une simple toile de fond : il influe sur la destinée des deux personnages principaux. Et au niveau de la reconstitution, Titanic est bel et bien excellent. Cameron a poussé ses recherches très loin, allant jusqu’à avoir recours à deux historiens, à faire un tour du côté de l’épave. Les décors monumentaux recréent le Titanic et son ambiance dans les moindre détails, jusqu’au mobilier, aux costumes, à l’organisation spatiale des compartiments. L’étiquette et les manières de la bourgeoisie d’époque ont également bénéficié d’un soin tout particulier. Le naufrage est également spectaculaire, et les effets spéciaux, pourtant pléthoriques, ne se font jamais remarquer (difficile de distinguer le numérique, employé par exemple pour les scènes de foule). Le respect du cours des évènement est quasi total. Bien sûr, on pourra toujours arguer que telle ou telle chose ne s’est pas passé exactement ainsi. Le morceau final joué par les musiciens dans les derniers moments de l’évacuation n’a probablement pas été « Plus près de toi, mon Dieu », le canot de sauvetage qui est revenu repêcher d’éventuels survivant n’est pas le bon -d’ailleurs la réalité a été encore plus romancée que dans le film-, l’attitude de certains membres d’équipage est parfois avérée mais attribuée aux mauvais personnages, les causes exactes de la mort de certaines personnes demeurent inconnues alors que Cameron ne laisse aucun doute à leur sujet, et enfin, certaines répliques appelées à passer à la postérité sont invérifiables… mais d’autres semblent bien avoir été prononcées, comme le « Nous nous sommes habillés au mieux, nous sommes prêts à couler comme des gentlemen » de Guggenheim. Mais bon, il faut bien admettre que tout cela n’est que détails, et que de toute façon certaines choses restaient encore floues au moment où le film fut tourné. Cameron réussit à être très informatif sur la vie à bord du Titanic, sur toute la traversée du paquebot jusqu’à son naufrage, mais aussi sur l’ambiance qui régnait au moment du naufrage. Sur tous ces points, chapeau… On sent que le réalisateur aime véritablement son bateau, et il le montre avec un regard légèrement enfantin, émerveillé, axé sur la démesure et la sensation d’être tout petit face à ce monument. C’est le même genre de regard que Spielberg portait sur ses dinosaures dans Jurassic Park. Est-ce que le réalisateur en fait trop ? Certaines fois, oui, mais il peut se le permettre, et cela n’est jamais artificiel.

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Par contre, Titanic ne peut décemment pas être un documentaire. Trois heures d’un fait divers, aussi énorme fut-il, cela est inconcevable. Car après tout, jusqu’au naufrage, chacun vivait sa vie normalement, et on aurait mal vu Cameron se lancer dans une étude sociologique. Il lui faut donc des personnages, et des choses qui arrivent à ces personnages. En d’autres termes, il lui faut un scénario venant se greffer sur l’Histoire. Et c’est là que réside la difficulté pour un réalisateur habitué à foirer ses mélodrames. Car cette fois, au moins jusqu’au naufrage, rien ne lui permet de se rattraper aux branches. Pas d’aliens, pas de Terminator pour faire contrepoids aux sentiments. Et, c’était couru d’avance (il n’allait quand même sublimer le Titanic pour prendre des sagouins indignes du paquebot pour héros), c’est là que le réalisateur se plante dans les grandes largeurs. Son choix d’insérer des personnages purement fictifs peut se comprendre : en prendre de véritables aurait pu remettre en cause la reconstitution de la catastrophe. Par contre, inventer une telle histoire d’amour est indigne des efforts accomplis dans cette reconstitution. Sans le luxe de cette dernière, le film n’aurait été qu’un téléfilm sentimental à diffuser l’après midi en période de fêtes. Cameron base cette romance sur un clivage de classe, le bateau complet représentant cet antagonisme au début du XXème siècle : en bas, les prolétaires qui vivent entassés au milieu des rats, et en haut, la bourgeoisie et l’aristocratie qui vivent dans le grand luxe. L’équipage (donc l’incarnation de l’ordre politique) est aux petits soins pour les plus riches, et peine à dissimuler son mépris pour les pauvres. Cameron ne se donne même pas la peine de montrer les prolétaires : c’est une classe homogène, ne contenant que des gens gentils, extravertis et festifs. Il ne s’attarde donc que sur les plus hautes classes, ce qui est tout de même un peu hypocrite pour quelqu’un qui de toute évidence prend le parti des plus pauvres. Le standing des gens de la haute est bien plus convenable que celui de ceux d’en bas, qui n’aurait pas permis d’exploiter toute la beauté du Titanic. Pour employer un vocable marxiste-léniniste, Cameron prend un point de vue petit-bourgeois : tout en prenant la défense du prolétariat face aux plus snobs des aristocrates et des bourgeois, il ne se mêle pas à lui, et ne raisonne que par des critères moraux… comme les bourgeois qu’il dénonce, sauf que son point de vue est progressiste. Il s’apparente en fait à celui que porte le personnage (non fictif) de Molly Brown, joué par Kathy Bates, pleine de compassion pour le prolétariat, gênée par l’arrogance de sa propre classe, mais qui ne cherche quand même pas à supprimer les différences de classes, et encore moins à révolutionner les choses, elle qui vient tout juste d’intégrer la bourgeoisie (les autres lui font bien sentir qu’elle a encore du travail à faire avant d’être respectée). En fait, malgré ce que Cameron laisse paraître, le prolétariat n’existe pas dans le film : il n’a aucun esprit d’initiative et ne dépend que du bon vouloir de certains bourgeois, cette classe étant elle-même divisée entre « bons » et « méchants ». Cela part indéniablement de bons sentiments (soyons honnêtes, il ne fallait pas demander Le Cuirassé Potemkine non plus), mais franchement très maladroits. Ainsi, si certains bourgeois sont bons et d’autres sont mauvais, c’est uniquement le fruit de leur propre volonté, et le déterminisme social n’existe pas. L’exemple le plus frappant est de loin celui de Cal Hockley (Billy Zane), petit ami du personnage de Kate Winslet, qui s’inscrit dans la tradition simpliste des pourris intégraux. Conçu pour justifier la rébellion de Rose, il est haïssable au-delà du possible. Vaniteux, considérant Rose comme sa propriété, émettant des jugement artistiques à l’emporte-pièce que l’Histoire démentira, rabaissant en permanence Jack et le prolétariat, menteur, parfois violent, il se sauvera même comme un lâche (corruption, utilisation d’un enfant…). Vraiment trop salaud pour être crédible, ne serait-ce qu’une seconde, surtout que Billy Zane affiche en permanence une mine sournoise toute en sourcils froncés. Cal est doublé de son protecteur joué par David Warner (qui avait déjà joué dans une reconstitution sur le Titanic en 1979), ex flic défendant avec zèle sadique les intérêts de son maître. L’émissaire de la White Star Line et sa recherche des gros titres qui le pousse à demander la pleine vitesse du paquebot est également du nombre des pourris, tout comme la mère de Rose. Mais cette dernière finit par avouer que le mariage forcé qu’elle conçoit pour sa fille est surtout un moyen de préserver son rang. Une tentative de montrer que tous ces gens ne sont que le produit de leur époque et de leur éducation, mais qui ne couvre qu’une scène. Un développement plus grand, et si possible appliqué également pour Cal, aurait pu éviter à Titanic de sombrer dans le manichéisme simpliste. Du côté des bourgeois gentils se trouvent le personnage de Kathy Bates déjà évoqué, ainsi que l’architecte du navire, conscient du raté de sa construction et assumant pleinement sa responsabilité. D’autres personnages se retrouvent écrasés entre les gentils et les méchants : le capitaine, les membres de l’équipage chargés de l’évacuation… Laissant paraître une certaine ambiguïté, ils n’ont pourtant aucune place pour exister entre le couple Jack / Rose et l’infâme Cal. Ce sont les sacrifiés de Titanic.

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Passons maintenant au sommet d’une structure qui se veut pyramidale (le bateau comme un tout, puis avec ses clivages de classes, puis avec ses contradictions inter-classe), avec les intérêts principaux du film, Jack et Rose… Un sujet pas tellement vaste, puisque les personnages sont eux aussi simplistes au possible. Lui est l’antithèse de Cal : c’est un homme bon, sympathiquement espiègle, dévoué, tolérant, et même un peu artiste sur les bords. Il sauve un enfant (qui meurt aussitôt qu’il a été rendu à son père, tout le monde ne peut pas être aussi brillant que Jack), montre la voie à ses amis prolétaires en défonçant une grille fermée à clef (aucun d’entre eux n’y auraient pensé, dites donc) et bien sûr sait se sacrifier en galant homme. Cameron en fait tout simplement un saint. Et un minet. Car Leonardo Di Caprio, toujours propre sur lui, la mèche devant les yeux, est ici calibré pour devenir le chouchou des midinettes. Il lui faudra bien des films avec Scorsese pour se détacher de cette image qui ne lui est pas entièrement imputable : son personnage a après tout été écrit ainsi. De son côté, Rose incarne le désir de liberté d’une jeune fille brimée à la fois par l’étiquette puritaine de sa classe, mais aussi par une société patriarcale (entre elle, Molly et les aveux arrachés à sa mère, le film est un chouïa féministe). Elle aspire à la liberté qu’incarne l’insouciant Jack, et sous son influence, elle se montre de plus en plus réfractaire à Cal et à sa mère. Ce qu’elle apprendra, elle le mettra à profit au cours du naufrage, envoyant balader Cal une bonne fois pour toute (en se souvenant de la leçon de crachats de Jack) et refusant définitivement d’obéir à sa mère. Elle sera sauvée par Jack « de toutes les façons dont on puisse être sauvé« . Le pire dans tout cela est que Rose et Jack s’isolent complètement du monde, achevant de rendre caduque les sympathies de classes affichées par le réalisateur : Rose se libère de sa propre classe, mais ne fraye pas pour autant avec celle de Jack (à part quand elle est bourrée et qu’elle guinche au milieux des buveurs de tous pays). Et Jack laisse tomber ses amis comme des malpropres pour ce qui aurait pu être une simple drague pour décrocher le coup d’un soir, mais qui est en fait une « grande histoire pour la vie » comme peuvent en éprouver les adolescents. Ils vivent dès lors dans leur bulle pleine de féérie, faite de simagrées à la proue du navire face au crépuscule (et au réveil de Céline Dion), et plus rien ne compte que leur amour juré-craché. Avec cette histoire, Cameron se montre d’une puérilité assez consternante qui fait d’autant plus regretter que le réalisateur ne se soit pas attardé sur les personnages un peu plus matures. Et, comme si il en avait conscience, il la met un peu en veilleuse le temps de procéder à la retranscription du naufrage proprement dit. Naufrage pendant lequel les deux amoureux transis arrêtent enfin de jacasser et se mettent à l’ouvrage, ce qui amène les plus belles scènes les concernant spécifiquement : parvenir à s’enfuir de la troisième classe, envahie par la montée des eaux, au milieu des couloirs étroits. Seul instant qui nous rappelle que Cameron est bien plus dans son élément dans les films d’action que dans la romance.

Enfin, terminons en évoquant l’introduction et la conclusion du film (plus quelques scènes intermédiaires), évoquant les évènements actuels. Le récit fait de cette histoire est celui de Rose, désormais centenaire, qui est toute heureuse de pouvoir contempler des objets trouvés par des scientifiques dans l’épave du Titanic, dont le fameux portrait nu croqué d’elle par Jack en 1912. Pourquoi avoir fait du film un vaste récit dans le récit ? Certainement pas pour se dédouaner des erreurs commises sur la retranscription, Cameron étant bien trop respectueux de l’Histoire pour se décharger sur une centenaire fictive. Par contre, cela pourrait excuser le trop grand romantisme fleur bleue de l’histoire d’amour, vue dans les souvenirs d’une vieille femme qui idéalise ainsi cette histoire trop courte. Le fait que l’on sache dès le début que Jack n’a pas survécu souligne de surcroît la romance, qui se doit dès lors d’être intense pour mieux émouvoir. Et puis présenter Rose à 100 ans revient aussi à montrer à quel point ses quelques jours avec Jack ont transformé sa vie : elle qui était proche du suicide (c’est d’ailleurs en l’empêchant de sauter par dessus bord que Jack a fait sa connaissance) est désormais une honorable vieille femme, prise en charge par sa petite fille. En dévoilant ses souvenirs pour la première fois, en faisant passer Jack à la postérité (son nom a toujours été inconnu du fait qu’il s’est embarqué sur le Titanic à la place d’un autre) elle est désormais prête à finir sa vie avec le poids du souvenir en moins… dont « le Coeur de l’océan », ce joyau qui est l’ultime symbole du séjour sur le Titanic, et que les scientifiques voulaient en fait retrouver. Car ce qui l’attend est encore mieux : la mort, et les retrouvailles avec Jack. Inutile d’en écrire plus, ceci suffisant déjà amplement à montrer que tout ceci est bien cucul (d’ailleurs à ce stade, il y a déjà longtemps que les auditeurs de la vieille Rose ont versé leur larmichette). Titanic est loin d’être un chef d’œuvre, loin s’en faut. L’incapacité de Cameron à gérer des sentiments et des rapports sociaux s’y étale au grand jour. Heureusement que la reconstitution historique est un succès, sans quoi le ratage aurait été complet. Et précisons que ce jugement n’est pas une réaction vis à vis de la renommée du film.

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