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Tideland – Terry Gilliam

tideland

Tideland. 2005

Origine : Canada / Royaume-Uni
Genre : Drame
Réalisation : Terry Gilliam
Avec : Jodelle Ferland, Brendan Fletcher, Jeff Bridges, Janet McTeer…

Sept ans après avoir échoué à concrétiser quoi que ce soit (le foirage le plus célèbre étant bien entendu L’Homme qui tua Don Quichotte), Terry Gilliam fit son retour avec non pas un mais deux films sortis à moins d’un an d’intervalle ! Le premier, Les Frères Grimm, tendait à montrer un Gilliam relativement assagi, signant un film certes non dépourvu de qualités mais indéniablement consensuel de la part de l’auteur de Brazil, L’Armée des 12 singes et Las Vegas Parano. Le second, Tideland, allait-il valider l’incroyable thèse d’un Gilliam “rangé” ? Pas du tout ! Prenant le contre-pied total des Frères Grimm, Gilliam opte pour un film produit et réalisé en dehors des États-Unis, l’adaptation d’un coup de cœur du cinéaste pour un livre sorti en 2000 signé Mitch Cullin qui allait connaître bien des soucis pour sa future distribution en Amérique.

C’est que Tideland, formellement comme foncièrement, est très loin des sentiers battus. Il s’agit de l’histoire de Jeliza-Rose (Jodelle Ferland), petite fille d’un couple de toxicomanes dont la mère va décéder d’une overdose. Prenant la poudre d’escampette de leur appartement miteux, son père Noah (Jeff Bridges) l’emmène avec lui dans une vieille maison familiale au beau milieu de vastes champs. Après peu de temps, Noah aussi succombera à une overdose, livrant la petit fille à elle-même, avec pour seule compagnie ses têtes de Barbies et des voisins pas très nets : l’attardé Dickens (Brendan Fletcher) et sa sœur, l’inquiétante Dell (Janet McTeer).

Une histoire peu conventionnelle car ouvertement sordide. Gilliam, prenant comme influence Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll, y raconte la longue descente aux pays des atrocités d’une petite fille dont l’innocence et le manque de compréhension des réalités contribuent à accroître la noirceur d’un film qui ne recule devant aucun tabou. C’est pourtant cette innocence qui contribue à maintenir un semblant d’équilibre chez Jeliza-Rose, qui assiste tout de même à la mort de sa mère, à celle de son père (qui reste une bonne partie du film à pourrir dans son fauteuil), à la fréquentation d’un attardé vivant sous la coupe de sa sœur, qui avec son penchant à la taxidermie sur des cadavres humains pourrait aussi bien être la mère de la famille du Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper. Gilliam se ne prive pas face aux tabous, et il rendra le film encore plus cruel en maniant l’innocence de sa jeune héroïne de façon à ce qu’elle s’attire elle-même dans la gueule du loup, dans des scènes à la limite de la pédophilie. Épousant le point de vue de Jeliza Rose, le réalisateur emprunte un peu le même mode de narration totalement déconnecté de la réalité qui était celui de Las Vegas Parano.

En lieu et place des hallucinations comiques de deux junkies en vadrouille dans la cité du jeu, il adoptera un point de vue féerique d’une petite fille mal éduquée (son habitude à voir son père dans un état léthargique, qui la conduit à ne pas se rendre compte de la mort) à la recherche d’amis qui, dans sa logique, se doivent d’appartenir au monde des contes et légendes. Dickens sera ainsi un capitaine de sous-marin cherchant à mettre à bas le grand “monstre requin”, là où l’homme est en fait une version psychotique de Don Quichotte, prenant un train pour un requin et se préparant à porter l’assaut. La petite fille et le fou partageront donc tout deux une même vision décalée du monde, dangereuse pour l’un comme pour l’autre, et qui les fera se rapprocher perversement l’un de l’autre dans une logique de princesse et de prince charmant devant composer avec la présence d’une belle-mère quelque peu sorcière incarnée par Dell, psychopathe toujours vêtue de noir. A grand renfort de mouvements de caméra tarabiscotés, d’éclairages surréalistes et saturés, la narration se fait donc par les yeux de Jeliza-Rose, enfermant le spectateur, qui lui est conscient de la réalité, dans la peau d’une gamine n’ayant aucune échappatoire à une vie atroce que du reste elle ne peut percevoir ainsi, n’ayant jamais connu autre chose. Les visites naïves qu’elle rend à son père mort, puis pourrissant, puis enfin “empaillé”, sont ainsi des scènes instaurant un véritable malaise, qui peuvent tout autant se voir comme une forme particulièrement corsée d’humour noir.

Pour autant, si Gilliam réussit ce qui constitua certainement son intention primaire, c’est à dire parvenir à recréer la vulnérabilité d’une petite fille déconnectée de la réalité, il serait un peu hâtif d’affirmer que Tideland marque le vrai retour du cinéaste. Certes le film est radical, certes Gilliam se montre aussi imaginatif dans l’approche de son sujet qu’il ne le fut pour Las Vegas Parano, mais pourtant, cette volonté d’en rajouter toujours davantage dans le malsain condamne le film pendant un certain temps à tourner à vide, à se répéter sans rien ajouter. Les deux heures peuvent ainsi sembler bien longues… Un défaut particulièrement gênant, qui laisse en outre à penser que le film aurait gagné davantage d’intensité à resserrer son intrigue. Ceci dit, Tideland montre si il en était besoin que Gilliam possède de beaux restes…

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