Cinéma Horreur

The Ward – John Carpenter

Ecrit par Loïc Blavier

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The Ward. 2010.
Origine : Etats-Unis
Genre : Come back
Réalisation : John Carpenter
Avec : Amber Heard, Mamie Gummer, Mika Boorem, Jared Harris…

Pour avoir incendié une maison et en raison de son comportement erratique, la jeune amnésique Kristen (Amber Heard) est placée dans le service psychiatrique du docteur Stringer (Jared Harris). Un endroit inquiétant, où Kristen et les quatre autres patientes sont traquées par un fantôme aussi mystérieux que dangereux.

A l’heure où les plus grandes figures de la série B semblent avoir fait une croix sur leur lustre passé, John Carpenter a pris la décision la plus sage. Plutôt que de réaliser des épisodes de séries télévisées indignes de son talent (Joe Dante et Hawaii 5-0, quand il ne fait pas les épisodes de Halloween des Experts : Manhattan), plutôt que de radoter ses succès passés (George Romero et ses zombies), plutôt que de réapparaître épisodiquement au service d’un autre réalisateur (Larry Cohen), plutôt que de ruiner sa réputation en alignant les horreurs (Tobe Hooper), il a pris sa retraite totale. Depuis Ghosts of Mars en 2001, il a complétement disparu des radars et il le revendique : se jugeant trop vieux pour s’embêter à frayer avec une industrie qui le désabusait de plus en plus, estimant qu’il avait déjà assez bossé comme ça, qu’il a désormais suffisamment d’argent et que de toute façon la vague de remakes lui en apporte encore sans qu’il n’ait rien demandé, il préfère se la couler douce et se livrer à ses hobbies de retraité, à savoir les jeux vidéos et la NBA. La seule entorse à ce farniente fut la série Masters of Horror réunissant d’autres collègues désœuvrés. Carpenter réalisa un épisode pour chacune des deux saisons, mais contrairement aux habitudes qu’il avait prises lors de sa période active, il ne rédigea pas les scénarios, ne composa pas la musique et pour être mauvaise langue ne fit même pas son boulot de metteur en scène pour Piégée à l’intérieure. Imaginée autour d’une table et d’un bon repas, la série ressemblait plus à des retrouvailles d’anciens combattants qu’à une mobilisation préludant une reconquête par les anciens maîtres. Tant et si bien que l’on n’attendait plus John Carpenter. L’annonce de son retour avec The Ward, son premier long-métrage pour le cinéma en dix ans, avait donc de quoi intriguer. Le mystère ne demeura pas longtemps : un simple coup d’œil à la fiche technique du film nous apprend que cette fois encore, Carpenter est venu en se contentant de mettre les pieds sous la table, ou presque. Aucun investissement personnel, bien au contraire : jusque dans ses interviews (il faut les lire : certaines réponses sont d’un cynisme jubilatoire !), il affirme avoir accepté The Ward car ce dernier ne demandait pas un temps de tournage très long et qu’en plus il avait lieu dans un unique lieu de tournage, au milieu d’un casting de jolies filles. Ci-git l’idée d’un retour motivé par un projet sensationnel.

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En gros, The Ward n’est donc qu’un huis-clos surnaturel. Carpenter a déjà œuvré dans le genre avec son prodigieux Prince des ténèbres. Mais la comparaison ne tient plus dès lors que l’on se penche d’un peu plus près sur son film de 2010 : là où 25 ans plus tôt il donnait vie à une menace métaphysique venant titiller l’imagination, Carpenter se contente à présent d’un simple fantôme. Il ne va même pas jusqu’à réaliser un film de maison hantée : son spectre est avant tout physique et ne se livre pas aux habituels exercices de poltergeists. Un peu plus, et il n’aurait pu être qu’un simple tueur caché dans les recoins de cet hôpital. S’il évite ce statut, cela ne provient pas tant de son indéniable appartenance à l’au-delà (c’est un cadavre en décomposition apparaissant quand bon lui semble) qu’à l’insistance de Carpenter pour dresser un climat fantastique. Situant son film dans les années 60, il en profite pour utiliser -un peu facilement- les méthodes médicales barbares (électrochocs) et les conditions d’internement et d’hygiène moins réglementées de l’époque qui lui permettent de créer un cadre de film d’horreur pur et dur (par opposition aux slashers, plutôt basés sur le réalisme cru). Ce qui s’inscrit un peu dans le mouvement de ces remakes qui s’ancrent dans les années 60 ou 70 pour dépayser quelque peu le spectateur. Cela dit, si ce n’est pour quelques scènes The Ward ne s’inscrit pas dans la veine du film poisseux dont sont friands les réalisateurs actuels. Du moins pas dans le sens où il se voudrait « radical » à la Massacre à la tronçonneuse version Nispel. De gore il n’est pratiquement pas question ici. Quelques sévices par-ci par-là, avec de temps en temps des flashbacks nous dévoilant une jeune femme enchaînée, chose que l’on impute immédiatement au passé de Kristen. Il conviendrait de parler plutôt de noirceur et d’atmosphère, représentation des tourments que vit Kristen. Elle a beau se trouver dans un service psychiatrique, elle n’est pas folle pour autant, pas plus que ne le sont ses camarades d’infortune. En revanche, elle n’a aucune perspective d’avenir autre que l’enfermement dont la seule sortie serait les quatre pieds en avant suite à la mauvaise rencontre du fantôme auquel le Dr. Stringer n’accorde aucune réalité. La retenue dont font part les autres patientes, qui visiblement cachent également un secret, contribue aussi à isoler le personnage dont la vision sinistre et menaçante du monde se répercute dans les éclairages et la mise en scène, très soignés et amplifiés par une musique qui bien que Carpenter ne l’ait pas signée n’en est pas moins efficace, dans un genre « ritournelle » assez classique. Tout ceci est bel et bon, mais malgré tout un constat s’impose : niveau originalité, on repassera. Même si le film est bien troussé, il n’a vraiment pas grand chose d’autre à proposer. Tant et si bien qu’après le énième travelling lent dans les couloirs sombres, on finit par se convaincre que Carpenter a vraiment traité cela par dessus la jambe.

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Si le je-m’en-foutisme du réalisateur se confirme dans les répétitions de la mise en scène, il ne laissait déjà guère de doutes face à un scénario extrêmement faiblard. Peut-être est-ce même l’une des raisons de ces redondances de travellings : faute d’avoir quelque chose à cadrer, autant balancer la poudre aux yeux. Comme on l’a vu, le fantôme n’a pas recours aux phénomènes paranormaux propres aux films de maisons hantées. Il doit apparaître pour agir, ce qu’il ne fait guère, ne laissant ainsi à Carpenter d’autre choix que d’insister sur l’atmosphère lugubre pour annoncer ses venues qui se font attendre. Cela fait illusion un temps, mais le manque de concret finit par se faire sentir, trahissant les efforts du réalisateur pour concevoir son cadre propice. La mise en scène n’est pas la seule à se répéter : les nombreuses tentatives d’évasion sont autant de moyens d’insuffler artificiellement un peu de piment. Cela vire à l’absurde. Les flashbacks entretiennent quant à eux le mystère du passé de Kristen que l’on aurait tendance à oublier, faute de voir se dessiner la trame avec suffisamment d’entrain. Quant aux tensions entre patientes et avec les gardiens (une vieille bique et un gros bras), elles ne varient pratiquement jamais sauf peut-être pour la dénommée Emily, seule du lot à révéler une esquisse de profondeur (mention spéciale à la consternante ado-fillette et son doudou lapin : on a connu traumatisée plus subtile). On pourra toujours se consoler en se disant que l’on a au moins évité les caractérisations des films de « Women in prison » avec les timides, les dures et les braves, mais cela n’en rend pas les filles plus attachantes pour autant.
Le pire est toutefois atteint avec le fantôme lui-même, cet être agressif et pourrissant : non seulement sa présence manque de consistance, mais en plus ses apparitions prennent quasi systématiquement la forme de la soudaineté. C’est à dire qu’elles cherchent à provoquer le sursaut par leur imprévisibilité supposée et parfois ratée puisqu’à la longue, en remarquant les partis-pris de la mise en scène on les voit venir de loin. Voici une conception au mieux très paresseuse de la peur au cinéma, au pire hors-sujet : ce genre de sursauts se justifie davantage dans des films au second degré que dans des films d’épouvante. Ce qui serait en temps normal juste mauvais se révèle désolant de la part du réalisateur de Halloween, film qui justement arrivait à rendre la présence de Michael Myers autrement plus palpable que ne le font les excès de The Ward pour son fantôme.
Par charité et par volonté de ne pas gâcher la découverte et la bouche bée qu’elle entraîne, je n’évoquerai pas trop le final abominable à base de twist éculé, censé renverser le regard sur ce qui a précédé mais qui ne fait que relier les tenants et les aboutissants jusqu’ici entr’aperçus. On pourra conspuer ce final et considérer qu’il sabote le film (on pourra aussi dire que c’est un bras d’honneur de Carpenter à son public équivalant à celui que Russell fait à Van Cleef dans New York 1997), mais d’une part il n’a de toute façon pas grand chose à saboter et d’autre part l’intérêt de The Ward ne s’est jamais vraiment placé sur la découverte du passé de son héroïne. Ces interrogations ne furent à mon sens qu’un prétexte à une immersion dans un asile macabre, et les révélations ne sont que secondaires.

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On peut se demander pourquoi John Carpenter est revenu aux affaires avec un projet aussi dénué d’intérêt. Piégée à l’intérieur mis à part, les quelques autres échecs de sa carrière n’étaient pas aussi prononcés, ou du moins ne pouvaient mettre en cause l’intégrité du réalisateur. Ici, et à la différence d’un Joe Dante qui en 2009 livra un The Hole tout aussi modeste mais pourtant bien plus abouti, l’impression qu’il donne est vraiment qu’il n’a pas envie de revenir. Comme si, lassé de se voir poser la question, il avait sciemment décidé de pondre une ineptie pour refroidir les sollicitations. Pour protéger un réalisateur admiré, on trouve les excuses que l’on peut, sans forcément y croire…

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