Cinéma Polar

The Longest Nite – Patrick Yau

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An hua. 1997.
Origine : Hong Kong
Genre : Polar
Réalisation : Patrick Yau
Avec : Tony Leung Chiu-Wai, Lau Ching-Wan, Maggie Siu, Hoi Pang-Lo…

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A Macao, les gangs dirigés par Mr K et Mr Lung se mènent un combat sans merci depuis quelques années. Excédé, le chef de triade Mr Hung aimerait que cela cesse et obtient des deux hommes que la paix soit désormais de mise. Cependant, la rumeur court qu’un contrat sur la tête de l’un des deux caïds a été lancé. Fondée ou non, celle-ci a tôt fait d’électriser l’atmosphère et de mettre sur le qui-vive les membres des deux gangs. Sam, un flic corrompu au service de Mr K, tente d’identifier l’éventuelle taupe à l’origine de cette rumeur. Et plus il avance dans son enquête, plus il doit se rendre à l’évidence : il est le dindon de la farce autour duquel se referme inexorablement un piège bien préparé.

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1997 est une année charnière pour l’industrie cinématographique hongkongaise. Année de la rétrocession du pays à la Chine, elle marque une période de flottement due au départ de la plupart des réalisateurs majeurs (Tsui Hark, John Woo, Ringo Lam, Kirk Wong), ainsi que de quelques unes des stars locales (Chow-Yun Fat, Michelle Yeoh, Jackie Chan), tous partis tenter leur chance aux Etats-Unis. La production cinématographique locale se retrouve à la peine, se cherchant désespérément de nouvelles figures de proues pour maintenir le navire à flot face à la concurrence des pays voisins (Corée du Sud, Thaïlande). Mais celles-ci se font rares, d’autant que certains réalisateurs comme Gordon Chan (Fist of legend, Beast cops), dont quelque espoir avait été placé en eux, ne parviennent pas à faire oublier les expatriés. Et c’est finalement d’un obscur réalisateur que viendra le salut.
Johnnie To est dans le milieu depuis le début des années 80 sans s’être jamais trop fait remarquer, si ce n’est en 1988 avec la sortie de The Big heat, polar âpre réalisé de manière collégiale avec Andrew Kam Yeung. Produit par l’incontournable Tsui Hark, le film en porte incontestablement la patte (il aurait d’ailleurs également participé à sa réalisation), laissant donc le jeune Johnnie To dans l’ombre. Ce n’est qu’avec la rétrocession et le départ des figures de proue du cinéma hongkongais que le bonhomme va affirmer son style, notamment via la création de sa propre société de production, Milky Way Image Company. En tant que réalisateur ou simple producteur, Johnnie To se spécialise dans le polar, genre particulièrement porteur à Hong Kong. Il impose un style moins flamboyant que celui de ses illustres pairs, ne se basant plus tant sur les codes du film de samouraïs que sur les codes du polar « melvillien ». A l’action débridée, il préfère un rythme plus languide, presque à contretemps de récits à la violence latente mais qui n’éclate qu’avec parcimonie ou de manière inattendue. De ses films essentiellement nocturnes ressort pour ma part une attitude des plus poseuses, qui rend son cinéma particulièrement indigeste et vain. Des scories qu’on retrouve dans The Longest nite, et qui expliquent pourquoi on peut lire ici ou là que Johnnie To ne se serait pas contenté de son seul rôle de producteur. Alors Patrick Yau, simple homme de paille ou réalisateur sous influence ? La question n’a en soi pas tellement d’importance tant le film lui-même semble loucher à droite à gauche.
Les auteurs de The Longest nite ont choisi de ne pas surfer sur l’actualité, déroulant une intrigue de polar mâtiné de thriller détachée de toutes considérations géopolitiques. Néanmoins, le choix de Macao comme lieu de l’action, autre territoire encore européen au sein de l’enclave chinoise (la rétrocession n’aura lieu que deux ans plus tard), témoigne d’une légère désapprobation vis-à-vis de la nouvelle donne politique. Au-delà de ce clin d’œil géographique, Patrick Yau met en place un polar de facture classique à la narration inutilement alambiquée. L’intrigue se décline sous la forme d’un piège se refermant inexorablement sur le personnage de Sam, le flic véreux. On pourrait penser que ce piège découle de sa posture instable, à la fois flic et voyou, alors que cet aspect est à peine effleuré. Dans un camp comme dans l’autre, Sam s’ébat en toute tranquillité, semblant y jouir de la même autorité. Il n’éprouve aucun scrupule à jouer sur les deux tableaux, rudoyant les témoins réfractaires comme les petites frappes avec le même détachement sadique. Sam est un beau salaud qui ne pense qu’à son propre intérêt, lui-même lié à celui de Mr K, son employeur. Mais il s’agit surtout d’un pantin, jouet d’une machination qui le dépasse et sur laquelle se concentre le film. Ainsi ce pauvre flic n’a aucune consistance et n’est pas des plus perspicaces puisqu’il ne découvre le pot aux roses que tardivement, au contraire du spectateur qui lui a déjà saisi le fin mot de l’histoire depuis un bail. Il faut dire que les indices s’accumulent, à l’image de ce cadavre sans tête trouvé chez lui, et qui ne semble émouvoir personne parmi les forces de l’ordre. Dès lors, Sam a toute latitude pour mener sa mission à bien, ne devant subir aucune pression d’une éventuelle enquête parallèle à son sujet. Et c’est donc à une succession d’interrogatoires corsés et d’opérations punitives, avec force dégradations physiques (ongles arrachés, corps roués de coups, mains écrasées,…), que nous sommes tout d’abord conviés. The Longest nite semble vouloir s’inscrire dans la veine de ces polars « hard boiled » dont la sécheresse du traitement fait écho à la dureté des situations. Or Patrick Yau se laisse aller à quelques plans tape-à-l’œil qui trahissent des envies esthétisantes (Tony jouant avec une super balle dans sa cellule, avec gros plan sur la poussière qui s’éparpille, par exemple), motivées par une action entièrement nocturne (sursaturation de la lumière à la clé). Et c’est finalement la recherche esthétique qui l’emporte sur toute tentative de description crue du petit monde de la pègre macanaise. Sam n’est pas le seul pantin de l’histoire. Tous les personnages sont des marionnettes au service d’un véritable ballet nocturne aux influences multiples. Tony, par exemple, n’est là que pour servir de contrepoint factice au personnage de Sam. Rouage parmi d’autres de la mécanique conspiratrice, il n’a pas plus d’importance que Sam dans la réalisation de la machination qu’on tente de nous faire avaler. C’est le problème de ces histoires au sein desquelles tout le monde se révèle être partie prenante de la machination en cours. Avec autant de moyens et d’hommes à sa disposition, on se demande pourquoi le grand ordonnateur s’épuise à concocter un tel scénario alors qu’il aurait pu arriver au résultat escompté avec davantage de simplicité. En ce sens, The Longest nite prend des allures de baudruche surgonflée dont les enjeux, bien minces, ne suffisent pas longtemps à entretenir l’illusion.

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Polar basique au carrefour d’influences asiatiques et nord américaines, The Longest nite ne parvient jamais à trouver une dynamique qui lui soit propre. Mieux -ou pire, c’est selon-, on retrouve cette même dualité exprimée à travers un jeu de miroirs des deux personnages principaux dans le film de Patrick Yau que dans Volte Face de l’expatrié John Woo, réalisé la même année. A la différence notable que chez John Woo, ce jeu de miroirs se justifie pleinement et apporte une dimension supplémentaire au récit (seule bonne idée d’un film par ailleurs risible), alors que chez Patrick Yau, il n’est qu’accessoire. C’est ça, The Longest nite : une sorte de polar branché bourré d’artifices qui ne contentera que ceux qui sont prêts à s’émerveiller à peu de frais.

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