Cinéma Horreur

The Demon – Percival Rubens

Ecrit par Loïc Blavier

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The Demon. 1981.
Origine : Afrique du sud / Pays-Bas
Genre : Slasher boer
Réalisation : Percival Rubens
Avec : Jennifer Holmes, Zoli Marki, Cameron Mitchell, Peter J. Elliott…

Drame chez les Parker : la jeune Emily est kidnappée, tandis que sa mère manque d’être étouffée. Le coupable est un inconnu, que le père de famille (Peter J. Elliott) n’a pu rattraper, bien qu’il ait pu sauver sa femme. Pour retrouver leur fille et son tortionnaire, tâche que la police est incapable de mener à bien, les Parker engagent Bill Carson (Cameron Mitchell), un ancien colonel de l’armée américaine qui prétend disposer de dons pour la voyance.
Pendant ce temps là, le kidnappeur a tué quelques personnes, et commence à épier les faits et gestes de Mary (Jennifer Holmes), une institutrice vivant seule avec sa cousine Jo (Zoli Marki).

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De l’Afrique du sud de l’apartheid, peu de productions nous sont arrivées, tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce qu’il en était du cinéma local. Encore plus difficile est de savoir quel était le statut du cinéma d’horreur. C’est donc forcément un peu par curiosité que l’on se lance dans la vision d’un film comme The Demon, dont le sujet s’il nous était venu d’une industrie cinématographique moins recluse n’aurait pas vraiment incité au visionnage. Un tueur masqué, le début des années 80… Ni plus ni moins qu’une énième démarcation d’Halloween. Ce qui en soit révèle que les réalisateurs locaux n’étaient pas imperméables aux influences étrangères. Une autre déduction s’impose lorsque l’on regarde les crédits du film : puisqu’il fut produit, écrit et réalisé par le seul Percival Rubens (lequel réalisera en 1983 un sous Mad-Max 2 nommé Survival Zone, trouvable en VHS en France), il y a des chances pour que The Demon soit une œuvre faite au forcing, sans soutien majeur des autorités locales. Des aides bataves sont bien parfois mentionnées, mais difficile de savoir dans quelle mesure Rubens a été aidé. Enfin, l’absence d’acteurs noirs ainsi que la censure subie par le film (à l’image de ce qui se faisait dans l’Espagne franquiste, il y eut une version domestique puritaine et une version internationale avec scènes de nus) laissent à penser que l’on ne pouvait pas faire n’importe quoi. Pour autant, il ne faut pas non plus imaginer que Percival Rubens est un cinéphile sorti de nulle part pour concrétiser ses rêves de cinéaste à la seule force de sa détermination. L’homme n’est pas un novice, et il réalise des films depuis presque 20 ans. Il s’est même payé le luxe en 1971 de diriger deux acteurs occidentaux bien connus : Tippi Hedren et John Saxon dans Mister Kingstreet’s War. Du coup, si l’on peut mettre les défauts de son film sur le compte de l’inexpérience en matière d’horreur et de l’aveuglement envers ses modèles occidentaux, on ne peut les justifier par les simples contraintes budgétaires et politiques. Un scénario reste un scénario, et à moins que l’on vienne à apprendre que son film a subi des amputations de grande ampleur, le sien ne fait pratiquement aucun sens. Non pas que l’on ne peut y deviner une certaine cohérence dans l’idée générale, mais parce que la narration est bourrée d’impasses et d’inconsistances, quand ce n’est pas purement et simplement de bêtises.

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Rubens a voulu réaliser un slasher sérieux, par opposition à ceux qui flirtent avec le second degré pour se limiter au seul catalogue de meurtre. Son Demon se veut inquiétant. Ainsi, le tueur marche dans les pas de Michael Myers en étant complétement déshumanisé. Et même plus encore que la création de John Carpenter. Le titre parle de lui-même : bien qu’il ne fasse rien qui sorte du cadre des lois de la physique, cet assassin (dont le look est assez classique : masque à la Myers, vêtements noirs et gant griffu -avant Freddy !-) n’est peut-être pas humain. L’ambiguïté demeure sur la nature du « démon » : nous ne savons strictement rien sur lui, ni son nom, ni son passé, ni ses motivations. Il ne parle pas, il reste une silhouette menaçante, y compris pour les rares fois où nous le voyons dans son antre (lieu sombre où il respire comme un asthmatique en découpant des photos coquines ou en nettoyant son masque dans un évier crasseux). A l’image du Dr. Loomis dans Halloween, le voyant Bill Carson est là pour en rajouter une couche. Ce qu’il fait plus que de nécessaire, ses répliques choc étant particulièrement gratinées (« Il est moins qu’un homme et plus qu’un homme, bien plus« ). Le personnage se distingue d’ailleurs par son manque criant de crédibilité, allant de ses dialogues à ses méthodes pour le moins saugrenues (dont une scène de transe surjouée à l’extrême). Là où Loomis rendait la figure de Myers encore plus sinistre, Carson, en plus de se ridiculiser lui-même, aurait au contraire tendance à le faire passer pour un tueur de bas étage, ce qui est assez dommageable dans la mesure où le démon avait un potentiel certain. Pour ne rien arranger, Rubens ne sait que faire de ce personnage et de l’enquête qu’il est censé mener pour retrouver Emily Parker. Voilà une intrigue principale qui vire à la sous-intrigue et au récit parallèle (il n’y a jamais aucun contact entre le versant « Carson » et le versant « Mary » du scénario) et qui se dénoue à mi-film sans que cela n’ait apporté la moindre chose au scénario. On se demandait où allait Rubens en gérant ainsi deux intrigues de front… La réponse est sans appel : nulle part, puisqu’il se débarrasse de l’une des deux avec une maladresse flagrante (de moins en moins de scènes pour Carson et les Parker, jusqu’à ce que Rubens fasse passer ce qui n’est plus qu’une poussière d’intrigue sous le tapis).
Reste donc l’autre partie, celle de Mary persécutée. Là encore, l’influence de Carpenter est énorme. Telle Laurie Strode, Mary se sent épiée et distingue une silhouette qui l’observe, au loin. Pendant pas mal de temps, Rubens ne nous propose rien d’autre que cela, ainsi que les amourettes de l’héroïne et de sa cousine. L’ennui est bien là, et ce ne sont pas les subterfuges du réalisateur qui vont l’empêcher de s’installer jusqu’au climax. Au nombre de ces subterfuges, on trouve le meurtre d’un groupe de badauds qui n’avaient rien demandé à personne ainsi que de nombreux partis pris de mise en scène relevant du cliché. Coups de fils nocturnes, fausses frayeurs (un chat…), plans mélancoliques récurrents de l’océan butant sur des rochers, éclairages sombres jusqu’à devenir opaques, visions subjectives, soudains emballements stridents de la BO et autres bruitages excessifs prolifèrent. Le problème est en fait le même que pour le personnage de Bill Carson : Rubens à tendance à en faire des tonnes alors qu’il ne se passe rien. Comme s’il cherchait à forcer la main de son public pour que celui-ci se sente angoissé. Peine perdue. La surenchère d’effets conduit là encore à faire dévier le film de sa ligne sérieuse. Le dérapage tourne à la sortie de piste lors du climax, pour lequel Rubens s’en tient à sa mise en scène « carpenterienne » mais qu’il encombre d’absurdités que même un slasher rigolard hésiterait à utiliser. Citons l’héroïne qui après avoir rampé à poil dans le grenier s’habille du rideau de douche et du bonnet de bain pour la dernière confrontation, ou encore ces intermèdes chez le voisin qui regarde à sa fenêtre, coupant ainsi l’intensité qui bon gré mal gré commençait à se développer.

Extrêmement brouillon, mal rythmé, incohérent et en outre dénué de gore (bien qu’il dispose d’un gant à la Freddy, le tueur préfère l’asphyxie par sac en plastique), The Demon est un slasher dont l’amateurisme saborde la seule qualité potentielle, à savoir ce tueur mystérieux. Son refus de faire dans le second degré est louable tant cela aurait pu apparaître comme une solution de facilité, mais du coup le retour de bâton lui fait bien mal : en plus d’être mauvais, il est assez pénible à suivre. On ne peut guère trouver de circonstances atténuantes à Percival Rubens.

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