Cinéma Horreur

Territoires – Olivier Abbou

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Territories. 2010.
Origine : France / Canada
Genre : Horreur frontalière
Réalisation : Olivier Abbou
Avec : Roc LaFortune, Sean Devine, Michael Mando, Nicole Leroux…

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De retour d’un mariage au Canada, cinq amis empruntent une petite route de campagne à travers bois pour regagner les États-Unis. En chemin, ils sont sommés de s’arrêter par deux gardes-frontières. Le nom à consonance arabe du conducteur associé à la découverte de quelques grammes de haschich dans leurs bagages ont tôt fait d’envenimer une situation qui frôlait déjà l’inacceptable. Le cauchemar des noceurs ne fait que commencer.

Depuis le début des années 2000, une nouvelle génération de cinéastes tente vaille que vaille de redonner une impulsion au genre horrifique en France. Cette génération, nourrie au vidéoclub, dispense des références quasiment identiques, desquelles émane une sorte d’esprit de chapelle. De fait, leurs films ressemblent le plus souvent à un conglomérat d’influences mal digérées pour un résultat des plus médiocres. Il ne faut donc guère s’étonner du peu de succès de films qui semblent avant tout destinés à un public ciblé auquel on adresse jusqu’à plus soif des coups de coude entendus. Olivier Abbou, auteur de la mini-série horrifique Madame Hollywood, partage lui aussi ces influences mais se défend, à l’inverse de ses petits camarades, de vouloir refaire servilement les productions américaines… tout en avouant son adoration pour l’aspect politique de bon nombre de films des années 70. Tourné au Canada avec des acteurs du cru, Territoires se fait donc fort de traiter de son époque sous couvert d’un film d’horreur.

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Le point de départ de Territoires est propre à de nombreux films d’horreur de type survival, à savoir un groupe d’individus n’ayant rien demandé à personne qui se fait enquiquiner par une bande de dégénérés. Ici, les dégénérés sont au nombre de deux, et ne présentent aucun signe extérieur de perversion. Au contraire, la peur qu’ils inspirent naît de leur apparente normalité et du fait qu’ils sont convaincus de leur bon droit. Ainsi, la longue scène de l’interpellation prend un tour glaçant tant le mur de leurs certitudes ne saurait souffrir d’aucun effritement, bâti sur la foi d’un patriotisme aveugle. Dans une société toujours meurtrie par les profondes blessures du 11 septembre, les deux hommes prennent à cœur leur rôle de dernier rempart face aux menaces extérieures, que ne peut qu’incarner ce conducteur répondant au nom de Jalil Adel Kahlid, pourtant citoyen américain. Le calvaire à suivre de Jalil est de ses compagnons agit en écho à celui des nombreux prisonniers du camp de Guantanamo, dont le spectre plane sur tout le film avec insistance. Olivier Abbou ne se contente pas d’évoquer une situation persistante, il la surligne jusqu’à en faire le cœur de son film sans pour autant se départir d’une certaine redondance qui nuit au récit. Une fois qu’on a compris où il voulait en venir, Olivier Abbou ne propose plus rien d’aussi perturbant que la scène d’ouverture. S’il évite de se vautrer dans la mode du torture porn –dont Saw est la figure de proue– en jouant davantage la carte de la suggestion que de l’horreur craspec, il s’enferme dans son parti-pris de coller au plus près de la réalité des camps. En dépit d’une mise en scène à l’arrache et de l’utilisation d’une pellicule à gros grains censé nous donner l’impression de visionner des images volées, le réalisme souhaité quant aux sévices infligés aux prisonniers se heurte à quelques conventions du genre. Ainsi, Olivier Abbou ne peut s’empêcher d’aérer son récit, notamment par des incursions chez les deux agents de la douane volante, qui s’avèrent être deux vétérans de la guerre d’Irak (période George Bush père) passés par Guantanamo et aujourd’hui au chômage. Ils nous sont dépeints comme deux inadaptés qui préfèrent vivre en autarcie dans une cabane perdue au fond des bois plutôt qu’au contact d’une société qu’ils considèrent pourrie de l’intérieur. Encore une fois, le réalisateur pêche par un surcroît d’explications là où il aurait été préférable de laisser des zones d’ombre. De fait, dépourvu de mystère, Territoires n’a plus que son jusqu’au-boutisme à faire valoir, qu’il décline sans dévier de sa ligne jusqu’au plan final.
Territoires tranche avec le tout-venant actuel par son refus de placer les victimes en héros de l’histoire. Elles ne sont que les outils de la démonstration du réalisateur, dépourvues de toute caractérisation autre qu’accessoire (ainsi, le statut d’avocate de Leslie Goldberg sert uniquement les ressorts dramatiques de la première scène) et de toute évolution. De même, leurs interactions occupent une portion congrue de l’intrigue, et ne nourrissent nul conflit généralement de mise dans ce genre d’histoire. La seule péripétie dont les victimes sont le moteur tourne court et n’influe en rien la suite d’un récit dont le dernier acte se déroule –presque– sans eux. Un dernier acte dont la curieuse orientation démontre l’impasse des partis-pris du réalisateur. N’ayant plus vraiment matière à accompagner plus avant le calvaire des victimes, il choisit d’offrir un point de vue extérieur en la personne du détective Rick Brautigan, mandaté pour retrouver les disparus. A la suite de ce personnage, le film tente un virage aux confins du fantastique peu convaincant. Si l’introduction de ce personnage offre la perspective d’une fin classique avec sauvetage à la clé, son utilisation fleure bon le remplissage. Caractérisé de manière maladroite –un junkie solitaire qui souffre d’être séparé de sa fille–, Rick Brautigan ne brille en outre pas par son professionnalisme, n’hésitant pas à faire usage de son arme à feu en dépit de la discrétion qu’il convient d’adopter lorsqu’on agit en terrain inconnu. Au-delà de ces considérations d’ordre pratique, son irruption entérine l’échec d’un film qui n’aura jamais su maintenir la tension instaurée lors de la scène d’ouverture, donnant la désagréable sensation d’un délayage un peu vain.

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Pour sa première, et à ce jour unique, incursion au cinéma, Olivier Abbou n’a pas su choisir entre film d’horreur et pamphlet politique. Si ses intentions étaient louables, elles pâtissent au final d’un ton trop didactique. Hormis lors d’un dernier acte nébuleux qui frôle le hors-sujet, Territoires ne laisse aucune latitude quant à l’interprétation de ce qui se déroule à l’écran. Le film donne la désagréable impression de nous prendre par la main, avec de régulières piqûres de rappel, pour être certain que nous ayons bien saisi son propos. Dommage, car la qualité d’un film se joue aussi sur ses zones d’ombre.

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