Biopic Cinéma Histoire

Tchapaïev – Serge Vassiliev & Georges Vassiliev

Ecrit par Gilles Vannier

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Чапаев. 1934.
Origine : U.R.S.S.
Genre : Biographie / Historique / Guerre / Comédie
Réalisation : Serge Vassiliev & Georges Vassiliev
Avec : Boris Babotchkine, Boris Blinov, Leonid Kmit, Varvara Myasnikova…

L’histoire retrace un épisode des premières années de la guerre civile. Tchapaïev, l’homme au bonnet de fourrure, commande un détachement de partisans de l’Armée rouge luttant contre les blancs de Kolchak. Un groupe de travailleurs et Furmanov, le nouveau commissaire politique, viennent lui prêter main forte. L’hostilité s’installe entre les deux chefs, Tchapaïev supportant mal de devoir se plier à l’autorité de Furmanov. La situation se dégrade quand ce dernier fait arrêter le lieutenant de Tchapaïev, coupable de pillage. Mais le fougueux chef des partisans se réconcilie avec Furmanov quand il réalise que cette sanction, suivie de la restitution du bétail volé, leur assure l’appui des paysans. Se servant de pommes de terre pour indiquer les positions, Tchapaïev explique sa tactique. Après avoir étouffé une révolte dans ses rangs, il arrête les plans définitifs du prochain engagement. La bataille commence.
Du haut de la colline, Tchapaïev observe l’imposant déploiement de forces de l’armée blanche qui s’avance, comme à la parade, vers ses lignes. Les partisans qui attendent l’ordre de tirer sont saisis d’inquiétude devant cet impressionnant spectacle. Mais malgré leur supériorité matérielle, les Blancs sont finalement vaincus à l’issue d’une furieuse bataille. Suivent quelques jours de répit pendant lesquels le mitrailleur de Tchapaïev, Petka, et sa fiancée Anna, jeune ouvrière qu’il a formée comme artilleur, prennent un repos mérité. Mais au cours d’une attaque surprise les choses vont se renverser. Mort et massacre seront au rendez-vous, même si Anna aura le temps d’avertir des troupes de l’Armée rouge, lesquelles tenteront de mettre en déroute les contre-révolutionnaires…

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L’effet produit par le film à l’avènement du parlant en Union soviétique fut aussi fort que celui du Cuirassé Potemkine (1925) à l’époque du cinéma muet. Projeté dix ans après le chef-d’œuvre d’Eisenstein, Tchapaïev s’inspirait d’événements réels évoqués dans leurs lignes générales. Son sujet est le personnage – et le destin – d’un héros de la guerre civile, qui avait mené avec succès les partisans de l’Armée rouge contre les Blancs de Kolchak en Sibérie, en 1918 et 1919, avant de tomber sur le champ de bataille. Son thème principal est le conflit entre deux fortes personnalités : celle du rude paysan et celle du commissaire politique détaché auprès de lui pour l’aider et le conseiller ; après le heurt initial, le film retrace le développement de l’amitié entre les deux hommes.
C’était le commissaire lui-même, Dimitri Furmanov, rappelé avant le combat final, qui avait raconté ses aventures sous forme de roman, en modifiant seulement les noms des personnages impliqués dans l’histoire. Le grand succès remporté par le livre incita la veuve de Furmanov à le proposer en 1932 pour une adaptation cinématographique. Le projet fut aussitôt accepté par le studio Lenfilm qui le confia à deux cinéastes amis, Serge et Georges Vassiliev (qui n’étaient pas frères mais cousins éloignés).

Ceux-ci avaient fait leurs premiers pas au cinéma au milieu des années 20 et ils avaient réalisé, en 1930, La Belle au bois dormant, qui n’a pas laissé un grand souvenir. Ils accueillirent donc la proposition de Lenfilm avec enthousiasme et le résultat fut un succès extraordinaire… un film plein d’humour et de vitalité qui exaltait le patriotisme et où la confrontation psychologique entre les deux protagonistes était rendue par un jeu expressif et efficace tandis qu’un relief puissant et spectaculaire était donné à la description de la bataille. Il en résulte une impression de fraîcheur et de spontanéité qui ne fut atteinte qu’au prix de peines infinies ; il suffit de penser que l’adaptation et les prises de vue exigèrent plus de deux ans de travail et que certaines scènes furent écrites plusieurs fois avant d’être définitivement approuvées.
Tchapaïev fut choisi pour la célébration de l’anniversaire de la Révolution en 1934 ; il fut aussi l’attraction du quinzième anniversaire de la naissance officielle du cinéma soviétique en 1935 et, un mois plus tard, du festival international du film de Moscou. Ce n’est pas uniquement parce qu’il reçut l’approbation officielle du Kremlin que Tchapaïev fit la conquête des spectateurs, mais aussi parce qu’il s’agit d’un film facilement aimable.
Les personnages en sont crédibles : ils ne montrent pas seulement leur courage mais aussi leur peur, leur faiblesse, leur force, leur folie et leur sagesse ; l’amour et la joie se mêlent au sacrifice et aux souffrances.

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On peut également parler de réussite collective et accorder aux cadrages et au montage la qualité de transcender l’histoire ici illustrée. L’important reste néanmoins les hommes et c’est ainsi qu’on créa un type de héros moderne qui eut sa vie propre. Certains critiques à l’époque, évoquèrent également une première victoire du réalisme socialiste sur l’œuvre expérimentale d’Eisenstein et sur celle des principaux théoriciens du montage.
C’est un fait que, lorsque Tchapaïev fit son apparition, le monde culturel soviétique se trouvait à la veille d’une grande et longue bataille idéologique. Au premier congrès général des écrivains soviétiques, Maxime Gorki avait formulé le concept de « réalisme socialiste » qu’il opposait au « réalisme critique » de la littérature du XIXe siècle qui, à son avis, mettait seulement en lumière les imperfections de la société. Gorki louait le « réalisme socialiste » parce qu’il était créateur et que, en suivant l’évolution du peuple, il l’aidait à conquérir le bien-être, l’amour et une vie nouvelle, à transformer toute la terre en une merveilleuse demeure où le genre humain ne formait plus qu’une seule grande famille.
Rôle politique et fonction sociale se confondent dans cette conception du réalisme dont les genres les plus opposés – tragédie ou conte de fées – peuvent s’accommoder pourvu qu’ils contribuent à renforcer la confiance et l’espoir dans l’avenir. De tels critères, qui pouvaient s’appliquer au Cuirassé Potemkine, seyaient encore mieux au plus « réaliste » Tchapaïev qui, d’ailleurs, dans plus d’une séquence, avait su retenir les leçons d’Eisenstein.

Les années suivantes, d’âpres controverses opposèrent « réalisme socialiste » et « formalisme » – véritable pêché mortel aux yeux des responsables du cinéma soviétique – mais il n’y eut jamais de conflit entre les théoriciens et ceux qui aimaient Tchapaïev, sans doute parce qu’il dépasse largement la plupart des films que les étroites velléités du réalisme socialiste jdanovien maintenaient au ras du sol…
Eisenstein, enfin, loua sans réserve l’œuvre de ses anciens élèves, y voyant un exemple et un modèle achevé de ce que devrait être un film de cette « troisième époque du cinéma soviétique » qu’il prophétisait.

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