Action Cinéma Science-Fiction

Robocop – Paul Verhoeven

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Robocop. 1987.
Origine : Etats-Unis
Genre : Action fantastique
Réalisation : Paul Verhoeven
Avec : Peter Weller, Nancy Allen, Ronny Cox, Kurtwood Smith…

Lorsqu’il réalise La Chair et le sang en 1985, Paul Verhoeven ambitionne de s’attaquer au marché américain. Un choix somme toute logique dans la mesure où l’État hollandais lui fait de plus en plus de difficultés pour subventionner ses films qu’il juge trop indécents. Paul Verhoeven souhaite élargir son auditoire et, pour cela, il démarche des studios hollywoodiens pour obtenir les fonds nécessaires à la confection de son nouveau film. Il obtient gain de cause auprès du studio Orion, qui lui permet en sus de réaliser son film en dehors du territoire américain, une condition primordiale pour un réalisateur très attaché à son Europe natale. L’échec du film l’incite à changer sa position. Comme il désire toujours autant réaliser des films susceptibles de plaire au public américain, il se dit qu’il lui faut faire l’effort de partir s’installer aux Etats-Unis afin de mieux en saisir la culture. C’est ce qu’il fait en cette même année 1985 et, deux ans plus tard, son premier film américain voit le jour : Robocop.

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La ville de Détroit est en proie à une vague d’insécurité sans précédent. Totalement submergée, la police de la ville souffre également d’un vent de grève qui souffle en son sein du fait de sa privatisation au profit de l’OCP (Omni Consumer Product), une grande entreprise qui pèse de tout son poids dans l’économie de la ville. Elle s’est donnée pour mission de pacifier le vieux Détroit avant de donner le coup d’envoi de la mise en chantier de Delta city, la ville de demain. Pour cela, elle a confié à Dick Jones -vice président de la société- la création d’un agent de police robotisé. Celui-ci, le ED 209, souffre de quelques défauts dommageables reportant à plus tard sa commercialisation pour le plus grand bonheur de Bob Morton, un jeune arriviste dont le lancement du projet Robocop obtient le feu vert au nez et à la barbe de Dick Jones. Il ne lui reste plus qu’à trouver un volontaire…

Coup d’essai, coup de maître pour Paul Verhoeven qui a obtenu pour son premier film 100% américain un succès d’autant plus inattendu qu’il dispose d’un sous texte à l’ironie mordante. Toujours frondeur, il a pris un malin plaisir à orienter son film vers une critique acerbe des années Reagan, le tout judicieusement nimbé d’un habillage de série B d’action du plus bel effet. Robocop nous dépeint un univers des plus crédibles qui, si il demeure une vision quelque peu exagérée de la société américaine de l’époque, n’apparaît jamais clairement comme futuriste (aucune datation n’est précisée). Davantage qu’une vision de notre futur, on peut voir en ce Détroit une époque parallèle à la nôtre, à l’instar de ce que Robert Zemeckis nous proposera dans Retour vers le futur II avec cette ville aux mains de Biff Tannen. Le Détroit du film est une ville malade, totalement gangrenée par les bouffées de violence d’une population au bout du rouleau. L’insécurité est reine et le danger se tapit dans les moindres recoins. Dans ce contexte, la police se retrouve rapidement submergée et perd tout aspect dissuasif, devenant la cible privilégiée de psychopathes comme Clarence Boddicker, spécialisés dans l’éradication de flics. Comme un aveu d’échec, la municipalité de la ville a cédé le contrôle des forces de police à l’OCP, qui décide de gérer cette entité comme si il s’agissait d’une quelconque entreprise. Cette société se fiche comme d’une guigne des agents de police qui, pour elle, ne constituent que les rouages interchangeables d’un mécanisme qui vise à terme à faire d’elle la grande puissance dirigeante de la ville. Que les assassinats de policiers viennent à se multiplier et c’est le président de l’OCP qui s’en frotte les mains, la situation légitimant la mise en oeuvre de ses projets de policiers robotisés. Le calcul est simple : en contribuant à la pacification des rues du vieux Détroit, l’OCP s’attire les faveurs de la population et, par extension de la municipalité de la ville qui n’a plus qu’à s’incliner devant son efficacité, ce qui lui fournit sur un plateau les clés du chantier du nouveau Détroit. Ainsi, l’OCP s’achèterait une vertu en donnant d’elle-même une image chaleureuse et généreuse alors que ses dirigeants ne visent qu’à leur enrichissement personnel et à leur toute puissance. Paul Verhoeven brocarde allégrement tous ces yuppies lors de la présentation du projet ED 209 initié par Dick Jones, le vice président de la société. Nous assistons là à un véritable bal de faux-culs aux sourires de façade vissés au visage et toujours prompts à applaudir à la moindre parole émanant de la bouche du président de l’OCP. Ils ne font pas de sentiments, n’hésitant jamais à se tirer dans les pattes dès que possible. Ils éprouvent beaucoup plus de tristesse à l’idée de perdre des millions de dollars qu’en voyant l’un de leur collègue se faire massacrer sous leurs yeux à cause d’un prototype fabriqué à la hâte. Dans cette quête aux profits permanente qu’est le capitalisme, le facteur humain importe peu. A son corps défendant, l’officier Alex Murphy devient le symbole de cette déshumanisation.

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L’entame du film a de quoi dérouter tant celle-ci est concise et directe. Nous avons à peine le temps de faire la connaissance de Murphy que celui-ci se retrouve d’urgence envoyé à l’hôpital, plus mort que vif. Difficile alors pour nous autres spectateurs de nous attacher un tant soit peu à ce personnage. Et pourtant, Paul Verhoeven y parvient, grâce essentiellement au statut de martyr qu’il lui confère. Dans cet univers que nous savons violent et sans pitié, il réussit tout de même à nous clouer à nos fauteuils lors de la mise à mort de Murphy -proprement insoutenable- qui se situe entre le peloton d’exécution et la crucifixion pure et simple. Crucifixion, le mot est lâché. Car oui, Murphy, dans son parcours, renvoie à l’image du Christ, conformément au souhait de Paul Verhoeven. Ressuscité, il revient prêcher la bonne parole, mais une bonne parole dictée par l’OCP. Toute figure christique qu’il est, Robocop se refuse à tendre l’autre joue après qu’on lui ait déjà meurtri la première. Il répond à la violence par la violence à l’image de la société qui l’a enfanté, menant une véritable croisade contre le crime, avec tout ce que ça présuppose en sang versé. Devenu Robocop, Murphy perd toute sa liberté au profit de son constructeur et employeur contre lequel il lui est impossible de se retourner. Il incarne l’image typique de l’employé modèle aux yeux des sociétés capitalistes : il travaille 24 heures sur 24, ne remet jamais en cause ses directives et ne se plaint pas. Il devient un parfait esclave. Néanmoins, même au plus fort de sa déshumanisation, nous percevons toujours une petite lueur de l’homme qu’il a été avant. A partir du moment où Clarence Boddicker l’achève d’une balle dans la tête, nous vivons les scènes suivantes à la place de Murphy/Robocop. Nous assistons de l’intérieur à son passage de l’être de chair et de sang à celui de robot, ne perdant pas une miette des décisions qui sont prises sur son compte, comme autant de témoignages de la cruauté de la situation. Sa souffrance devient la nôtre et, comme lui, nous sommes offerts aux regards des gens tel un animal de foire. Lors de ces scènes, Paul Verhoeven réduit la distance entre nous et le personnage principal du film, tant et si bien que nous sommes prêts à prendre fait et cause pour Murphy alors même qu’il nous était complètement étranger peu de temps auparavant. Alors que tout le monde ne voit en lui que Robocop, nous (et aussi l’officier Lewis, soyons justes), nous percevons derrière la cuirasse l’homme qu’il fut. Film d’action oblige, Paul Verhoeven enchaîne les scènes visant à mettre en valeur les capacités de Robocop. Toutefois, il ne perd jamais de vu la thématique de son film. Ces scènes obligées, il les expédie sans trop donner dans l’image iconique pour pouvoir mieux, par la suite, entamer le chemin de croix de Murphy / Robocop.
Robocop, policier robotisé en lutte contre la pègre, se découvre très vite un ennemi encore plus coriace : lui-même. Peu à peu, les souvenirs de l’homme qu’il a été affluent à son cerveau, au point de perturber une machine prétendument bien huilée. Chaque souvenir lui rappelle ce qu’il a perdu et qu’il ne pourra jamais retrouver compte tenu de son nouvel état. Cette douloureuse prise de conscience fait écho à une réplique de Emile, l’un des acolytes de Clarence, qui niait tout intérêt à l’immortalité. L’immortalité, c’est justement ce que l’OCP a offert à Murphy. Mais celle-ci s’accompagne des souffrances qu’occasionne la perte des êtres chers, de son identité et de son libre-arbitre. Tout le restant de son existence, il vivra avec cette sensation d’un beau gâchis. Il devient une figure tragique, condamnée à vivre en marge des gens qu’il aime alors qu’il n’avait rien demandé. Sans le savoir, en signant les papiers faisant don de son corps à la science, il a signé un pacte avec le diable capitaliste ! Il ne s’appartient plus et demeure totalement prisonnier de sa fonction de policier. Aux yeux de tous, il n’est désormais plus qu’une machine, symbole du progrès et de la volonté de l’OCP d’éradiquer le crime, mais aussi celui de la faillite des forces de police, impuissante face à la violence de l’opposition. Passé l’émerveillement de la nouveauté, Robocop ne suscite pas que des cris de joie sur son passage. Dick Jones souhaite toujours imposer son ED 209 à la face du monde, et les agents de police peinent à reconnaître en Robocop l’un des leurs. Tout cela le condamne à l’isolement, un isolement rendu encore plus palpable lorsqu’il se fait copieusement mitrailler par ces mêmes forces de police auxquelles il est censé appartenir. Loin d’égaler en force brute l’exécution du début, cette scène compense par l’émotion qu’elle suscite devant ce qu’on peut considérer comme une seconde mort. Murphy est décédé, Robocop aussi, place à Murphy/Robocop ! Ce dernier est maintenant fixé, il ne peut plus compter que sur lui-même (… et sur Anne Lewis. C’est que j’aurais un peu tendance à l’oublier !). Que le dernier acte se joue sur les lieux mêmes où Murphy a été descendu n’est pas anodin. En procédant ainsi, Verhoeven boucle la boucle. Là où Murphy a cessé légalement d’exister, Murphy/Robocop s’ouvre à sa nouvelle existence, n’hésitant pas à tomber le masque et à révéler ainsi sa double identité : un homme dans une machine. Il n’oublie pas qui il a été mais assume pleinement celui qu’il est devenu : un être complexe, hybride, dont les réflexes robotisés ne l’empêchent pas de céder à des pulsions vengeresses pour le coup bien humaines.

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Complexe, le film de Verhoeven l’est ! A la fois pur film d’action (ça dégomme sec !) et très comics dans l’esprit (les origines du héros, sa némésis…), Robocop se fend d’un discours satirique assez osé pour un film destiné au plus grand nombre. Ces flashs d’informations télévisés entecoupés de publicités en disent long sur le pouvoir grandissant de l’argent qui relègue les nouvelles du monde au rang de gentilles anecdotes racontées entre deux poignées de cacahouètes et un verre de rosé par un couple de présentateurs aux sourires et à la mise en pli impeccables. Et puis que dire de cette société déliquescente où même la police menace de faire grève ? Verhoeven dresse un tableau très noir de la société américaine telle qu’il l’a ressentie à l’époque. Loin d’avoir perdu sa pertinence, son constat se retrouve aujourd’hui dans d’autres sociétés telle la France et sa police assujettie à toute une série de quotas à respecter, comme n’importe quelle entreprise. L’envie prononcée de Paul Verhoeven de réaliser des films américains avait de quoi en inquiéter plus d’un, surtout au regard de ses œuvres passées, loin de faire dans les compromissions. Force est de reconnaître qu’il a franchi l’obstacle avec brio, réalisant un film aussi spectaculaire dans la forme qu’il est passionnant dans le fond. Après un départ aussi tonitruant, la carrière américaine de Paul Verhoeven s’annonçait sous les meilleurs auspices. La réalité ternira quelque peu ce tableau, ce qui donne à Robocop un surcroît de valeur.

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