Cinéma Polar

Rendez-vous avec la mort – Michael Winner

Appointment with Death. 1988.
Origines : Royaume-Uni/Etats-Unis/Israël
Genre : Héritage meurtrier
Réalisateur : Michael Winner
Avec : Peter Ustinov, Lauren Bacall, Piper Laurie, Carrie Fisher, Jenny Seagrove, John Gielgud.

Usant du chantage, Emily Boynton obtient de l’avocat de la famille l’entièreté de l’héritage de feu son mari, au grand dam de ses quatre enfants. Afin d’apaiser leur courroux, elle les emmène en voyage. Loin d’apaiser les tensions, ces vacances impromptues tendent à exacerber le ressentiment des enfants, au point que certains d’entre eux envisagent sérieusement de mettre fin aux jours de leur mère. Alors forcément, lorsque Emily est retrouvée sans vie, tous les regards se tournent vers sa progéniture. Hercule Poirot, en congés dans la région, est alors mandaté par le Colonel Carbury pour démêler le vrai du faux dans cette affaire.

Au moment de la sortie de Rendez-vous avec la mort, Hercule Poirot/Peter Ustinov n’avait plus élucidé de crimes sur grand écran depuis Meurtre au soleil en 1982. Entre-temps, il s’en est allé concurrencer l’inspecteur Columbo sur son terrain, la télévision, le temps de trois enquêtes. Pour étonnant qu’il soit, son retour dans les salles tient à la volonté du duo Menahem Golam – Yoram Globus de jouer dans la cour des grands. A la tête de la Cannon, les deux hommes n’ont de cesse de vouloir créer un empire, dilapidant leur argent sans compter. C’est ainsi que les deux compères en sont venus à racheter les droits de quelques titres porteurs dont ceux de Superman (Superman IV– 1987) et du Justicier dans la ville (Le Justicier de New York – 1985, Le Justicier braque les dealers – 1987), sans grand succès, il faut bien le reconnaître. Têtus, ils se lancent néanmoins dans l’adaptation d’un roman d’Agatha Christie, forts d’une prestigieuse distribution, alors que la mode tend davantage vers le polar pur et dur. Pas à un paradoxe près, ils confient sa réalisation à Michael Winner, davantage connu pour son style rentre-dans-le-lard que pour ses talents d’esthète.
Les adaptations des enquêtes d’Hercule Poirot se suivent et se ressemblent. Le programme en est simple. La première partie du film s’emploie à nous présenter les divers personnages comme autant de suspects potentiels pour l’enquête à venir. Hercule Poirot, toujours aussi adepte de luxueuses croisières en dépit du mal de mer qui le tenaille, promène son air narquois et soupçonneux, captant de-ci de-là des bribes de conversations susceptibles de constituer des mobiles tout à fait acceptables. La victime désignée se nomme Emily Boynton (oui, encore une femme), une marâtre qui gère ses enfants comme elle gérait les détenus dont elle avait la garde (elle a officié une quinzaine d’années en tant que gardienne de prison), gardant à tout instant un œil sur eux. Elle ne leur témoigne aucun amour et n’en attend aucun en retour. Elle ne souhaite susciter que crainte et respect. Néanmoins, derrière ses airs autoritaires affleure une faiblesse, sa peur de la solitude. Priver ses enfants de leur héritage revient à s’assurer de leur présence à ses côtés puisque aucun d’eux n’a jusqu’à présent été fichu de s’émanciper. Cette mainmise s’étend jusqu’à sa belle-fille, Nadine, dont elle s’attache les services en tant qu’infirmière personnelle.
Une fois encore, le personnage de la victime polarise tellement l’attention que l’intrigue accuse un sérieux coup de mou une fois le crime passé. N’en déplaise à Hercule Poirot, sa seule présence ne suffit pas à relancer l’intérêt pour une enquête qui se résume à une succession d’interrogatoires auprès de personnages tous plus insignifiants les uns que les autres. Seule Lady Westholme surnage quelque peu du marasme ambiant par son franc-parler. A bien des égards, elle partage quelques points communs avec la défunte dont celui d’avoir épousé un homme bien né. Lord Westholme ne lui a pas seulement offert une nouvelle identité mais aussi un nouveau destin puisque ce mariage lui a ouvert les portes du Parlement anglais. C’est donc en qualité de haut dignitaire qu’elle effectue ce voyage, prenant bien soin de masquer ses origines américaines sous des tonnes d’affectations. Cependant, elle fait partie de ces quelques personnages, à l’instar de l’archéologue Miss Quinton et du docteur Sarah King, qui paraissent totalement étranger à l’intrigue, une pièce rapportée présente seulement pour gonfler artificiellement le nombre des suspects… et nourrir le versant romantique du film. Sevré d’action – en tout et pour tout, il ne s’autorise qu’une brève course-poursuite dans les rues de la ville – Michael Winner se concentre sur les histoires de cœur de ces messieurs-dames. Alors pendant qu’Hercule Poirot récolte nonchalamment les témoignages de chacun, les couples se font et se défont en guise de passe-temps. Ainsi, Nadine fricote avec l’avocat de la famille afin d’attiser la jalousie de Lennox, son conjoint. Ce même avocat qui s’amourache de l’archéologue à la faveur d’une nuit à la belle étoile impromptue. Enfin, Ray, le second fils Boynton, s’enflamme pour les beaux yeux de Sarah King, au point de vouloir braver l’autorité maternelle. Tout cela fleure bon le remplissage, et comme le récit se montre particulièrement chiche en péripéties, le temps paraît bien long alors qu’il s’agit de l’adaptation la plus courte. Même Peter Ustinov n’amuse plus guère dans un numéro désormais rôdé et auquel il peine à redonner un soupçon de fraîcheur. Plus que jamais, il campe un Hercule Poirot qui ne se distrait que par les enquêtes. Une sorte de vautour qui vole en cercle autour des bourgeois, toujours prompts à s’entre-tuer. Il n’agit pas tant pour rendre justice que pour le plaisir de remonter le fil des ressentiments de chacun et, in fine, de se donner en spectacle lors de la traditionnelle démonstration de son sens aigu de la déduction. Cabot, il n’hésite pas cette fois-ci à jouer la scène des révélations en deux temps, convaincu – à raison – que le ou les coupables ne tenteront rien (ou si peu) pour lui mettre des bâtons dans les roues. Le bonhomme suscite une telle attraction que même ceux qu’il cherche à confondre ne rateraient ça pour rien au monde. C’est beau, la célébrité.

La présence de Michael Winner sur un tel projet avait de quoi susciter la curiosité. La déception n’en est que plus grande tant son adaptation ne diffère guère des précédentes signées John Guillermin et Guy Hamilton. Plutôt qu’apposer sa patte à un univers un brin compassé, il s’est laissé submerger par lui, rendant une copie particulièrement neutre. Il n’a sans doute pas eu les coudées franches mais on aurait pu espérer de sa part un peu plus de tonus. Pour la Cannon, le bilan n’est pas plus fameux puisque bien loin de renflouer ses caisses, Rendez-vous avec la mort la rapproche encore un peu plus de sa fin.

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