Cinéma Drame Fantastique

Pique-nique à Hanging Rock – Peter Weir

Ecrit par Loïc Blavier

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Picnic at Hanging Rock. 1975.
Origine : Australie
Genre : Drame fantastique
Réalisation : Peter Weir
Avec : Anne-Louise Lambert, Rachel Roberts, Margaret Nelson, Helen Morse…

Les mots manquent pour définir ce superbe Pique-nique à Hanging Rock réalisé par celui qui n’était alors qu’un débutant : Peter Weir, qui n’avait alors à son actif que l’étrange Les Voitures qui ont mangé Paris. En tout cas, le bonhomme est depuis devenu un réalisateur justement reconnu à Hollywood pour des films qui aussi bons soient-ils n’égalent pas celui-ci, que je considère tout simplement comme son meilleur. Un film qui date donc de sa période australienne, et qui en plus d’aider à asseoir la réputation de son auteur a grandement aidé l’industrie cinématographique australienne à sortir du marasme.

Pique-nique à Hanging Rock se passe en l’an 1900, et tourne autour de la disparition durant un pique-nique scolaire de trois jeunes femmes élèves d’un pensionnat et d’une de leur professeur. Tout simplement évaporées au milieu des pierres escarpées sur les côtes du Hanging Rock, un imposant rocher au milieu de la brousse australienne. Leurs camarades de pique-nique, l’administration de leur pensionnat, la police et quelques jeunes hommes vont essayer des les retrouver.

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Autant le dire tout de suite : ils n’y parviendront pas, et le mystère de cette disparition ne sera jamais résolu. Peter Weir verse ici dans un climat de mystère profond, qui pourtant, s’il est tout proche du genre fantastique, ne verse pas dans les traditionnels clichés. L’esthétique du film est très bucolique, et fait la part belle à des images dignes de peintures impressionistes. De grandes étendues de gazon impeccablement tondu, un ciel bleu d’une grande pureté et une luminosité constante sont les marques de fabrique d’un film qui de plus, renforce son côté doucement daté par un contexte victorien dressé avec beaucoup de subtilité. Respect des convenances, jeunes filles timides, jeunes hommes galants, vêtements d’une blancheur éclatante. Tout ça en fait un film en apparence très paisible, et donne au tout une atmosphère toute particulière, que Weir appuie davantage en misant sur un scénario (inspiré d’un livre de Joan Lindsay) qui jamais ne verse dans le sensationalisme. Le rythme est lent, posé, en totale harmonie avec ce que le réalisateur nous donne à voir. Et pourtant, il y a bien des choses qui pèsent sur cette intrigue. Avant tout, bien entendu, le Hanging Rock. Si la vie en société australienne nous fait songer à de l’impressionisme, en revanche, lui, nous plonge tout droit dans le romantisme et dans son versant pictural : le sublime. Cette nature immense, fascinante et effrayante, qui menace des hommes dont la société ne vaut guère mieux que celle de n’importe quels animaux sur Terre. L’homme est écrasé par le poids de la nature, par l’imposant rocher, qui semble avoir toujours été là et qui comme le suggère la disparition des filles au milieu de ce massif bloc, est supérieur aux hommes. Weir filme le Hanging Rock à grand renfort de contre-plongées, mais aussi en s’arrangeant pour ne jamais le montrer dans son ensemble dans un seul plan, renforçant ainsi l’impression d’écrasement qu’il veut donner au spectateur. Les peintres du sublime ne visaient pas autre chose, en plaçant leurs éléments naturels (volcans, océan, montagnes) de façon à ce qu’ils occupent pratiquement toute la surface de leurs toiles, laissant juste ce qu’il faut de ciel bleu pour que le spectateur se sente oppressé par ces forces de la nature.

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Et au milieu de ce Hanging Rock ont donc disparues trois jeunes femmes et une de leur professeur, le jour de la Saint-Valentin. Parmi les trois filles, une réapparaîtra plus tard dans le film, ayant oublié tout ce qu’il s’est passé. Tout juste sait-on -et c’est un avantage par rapport aux autres personnages- que ces filles savaient dors et déjà qu’elles allaient disparaître (voir le très beau plan où la plus belle d’entre elles salue une dernière fois une autre de ses professeurs). On sait aussi qu’elles ont commencé à se déshabiller au fur et à mesure qu’elles sont montés dans le rocher, nous mettant ainsi sur la piste d’une éventuelle « fusion », par quelque moyen que ce soit, avec la nature et sa pureté. Mais on n’en saura à vrai dire pas plus quand à leur destinée. L’ascenscion des filles (qui étaient à l’origine quatre, mais l’une d’entre elles, trop vulgaire, s’est arrêtée en chemin) est marqué par un grand aspect solennel, qui peut être une piste d’élévation divine, mais qui à vrai dire est contredite par la disparition de la professeur (qu’on ne verra pourtant pas), une femme très stricte et donc peu semblable au romantisme de ses élèves. Weir entretient le mystère, le laisse peser sur tout son film, et avait même préparé son coup en faisant s’arrêter les montres des personnages et en faisant s’endormir la plupart d’entre eux au milieu du pique-nique, avant que les futures disparues et leur grasse accolyte lâcheuse ne se mettent à gravir le rocher.

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Déjà bien solide, le film ne s’arrête pas là. La disparition des filles entraînent beaucoup de spéculations dans le microcosme de leur pensionnat, parmi la police et chez deux garçons qui ont presque été les derniers à voir les filles : ils furent frappés par leur beauté, et notamment par celle de Miranda, décrite par la professeur survivante comme « un ange de Botticelli » (encore une référence à la peinture). Ces garçons tenteront de percer le mystère de Hanging Rock. Le premier, tellement opressé par l’atmosphère ambiante, s’effondre, et l’autre trouvera ainsi la troisième fille, qui à vrai dire après avoir été retrouvée semble avoir perdu l’envie de continuer sa vie morose. Car c’est là l’autre point important du film de Weir : la disparition des filles illustre la volonté d’échapper à un système victorien rigide et matérialiste. Et du reste, l’une des pensionnaires, privée de pique-nique, deviendra plus ou moins le personnage central de la seconde partie du film. Abandonnée par ses parents et par son tuteur, considérée avec peu d’égards par ses professeurs, et désormais livrée à elle-même après la disparition de sa seule amie, elle sera un des élément déclencheur de la chute de tout le pensionnat, dont la vie commence à s’écrouler à l’aube du scandale provoqué par les évènements de Hanging Rock. Mais elle sera aussi elle-même en plein écroulement, elle qui a n’en pas douté aurait également été happée par le rocher, mais qui doit désormais faire face à toute les injustices de la vie victorienne. Et pourtant, Weir, tout comme quand il illustre la disparition des filles, ne tombe pas dans la surrenchère, et c’est très subtilement et sans artifice dans les dialogues qu’il parlera de cette progessive désintégration sociale des anciens compagnons des victimes (?) du Hanging Rock.

Pique-nique à Hanging Rock est, on peut le dire, un chef d’oeuvre. Une mise en scène brillante renforcée encore par une musique très enivrante (de la flûte de pan), une esthétique issue de références picturales notables, et des propos intelligents et subtiles, destinés autant à la reflexion qu’au côté sensitif… Tout y est. C’est décidémment le meilleur film de Peter Weir, c’est un film indémodable à voir absolument, et dont on ne peut se lasser. Peter Weir, dans son film suivant La Dernière Vague, frappera également très fort, illustrant son profond respect pour la culture ancestrale de son pays natal, l’Australie, pour sa nature et ses aborigènes, mais le mystère sera un brin moins pénétrant et un peu plus sombre et amer que dans Pique-nique à Hanging Rock.

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