Biopic Cinéma Guerre

Patton – Franklin J. Schaffner

Ecrit par Loïc Blavier

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Patton. 1970.
Origine : Etats-Unis
Genre : Biopic historique
Réalisation : Franklin J. Schaffner
Avec : George C. Scott, Karl Malden, Stephen Young, Michael Strong…

Blockbuster en son temps, Patton connut une production mouvementée, menée par le producteur Frank McCarthy, un ancien soldat de l’armée américaine au moment de la Seconde Guerre mondiale, qui servit notamment sous les ordres du général George C. Marshall, un des proches collaborateurs du général Patton. Bien sur, pour un tel biopic reposant entièrement sur les épaules de la tête d’affiche, la principale tâche de McCarthy fut de trouver un acteur capable d’incarner Patton. Le toujours prompt au patrotisme John Wayne se proposa, mais fut refusé. A l’inverse, d’autres acteurs refusèrent le rôle. Il s’agit de Rod Steiger, Lee Marvin, Robert Mitchum et Burt Lancaster. Que du beau linge. Ce fut finalement George C. Scott, déjà ahurissant dans le rôle du général « Buck » Turgidson dans le Dr. Folamour de Stanley Kubrick en 1964 qui hérita du rôle. Doté d’un acteur principal, il fallut ensuite trouver un réalisateur, pour travailler sur un script signé Francis Ford Coppola et Ed North, d’après les mémoires et biographies de quelques proches de Patton. Là aussi, problème. John Huston (Le Trésor de la Sierra Madre), Henry Hathaway (Le Renard du désert, à propos de Rommel, l’adversaire de Patton), et Fred Zinneman (Tant qu’il y aura des hommes), tous refusèrent. William Wyler (Ben Hur) accepta, mais quitta le film à la suite de désaccords à propos du scénario avec George C. Scott. C’est donc Franklin J. Schaffner, tout droit sorti du succès de sa Planète des singes, qui s’y colla.

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Le résultat est un Patton délaissant pratiquement toutes les scènes de guerres, évacuées via des images d’archives ou de journaux d’informations télévisés d’époque, au profit de l’étude de la personnalité atypique de son personnage principal. Le début du film annonce ainsi la couleur : Patton, sur fond d’un gigantesque drapeau américain, délivre un speech à ses hommes sur la nécessité de combattre les nazis jusqu’à la mort. Pas de place pour les trouillards ou les sensibilités fragiles. Tout le reste du film illustrera ce comportement jusqu’au boutiste d’un Patton qui ne vit que pour la guerre, et qui ne comprend rien -et ne veut rien comprendre- au jeu politique d’Eisenhower et de son ami le général Bradley (Karl Malden). Incapable de comprendre la stratégie politicienne, que ce soit pour ménager la fierté britannique (Montgomery, présenté comme un boulet que Patton doit se traîner en permanence) ou soviétique (les russes sont exclus par Patton du futur européen), le général ne voit que ce qui se trouve dans son champ de vision. Une vision pragmatique que le génie militaire de Patton, incontestable, viendra renforcer. Ainsi, si ce n’est pour sa victoire contre l’Afrika Korps de Rommel, ses deux principales victoires dans le film, à savoir le débarquement en Sicile et la spectaculaire traversée de la France avec la Troisième Armée (jusqu’à la bataille des Ardennes), ont été acquises de façon houleuse. Non pas sur le terrain, mais dans les coulisses, avec Eisenhower (jamais montré dans le film, ce dernier fait office de figure de dominateur impérial) et le général Bradley. C’est que Patton devait encore une fois être freiné. Par Montgomery, qui en Sicile devait être le premier à libérer la ville de Messine, et en France par un ravitaillement impossible, puisqu’encore une fois les autres armées se révélèrent incapables de suivre la cadence infernale de la troisième armée. Sans compter que les progressions de Patton s’accompagnèrent d’un grand sacrifice en termes de pertes humaines. Chose à laquelle Patton n’attribuait que peu d’importance. Son manque de délicatesse le conduisit même, toujours via le processus politique, à être humilié en public. Un évènement symbolisera ainsi le manque de tact et surtout l’énorme exigence de Patton envers ses hommes : après avoir insulté, giflé et menacé de son arme un soldat en pleine crise de nerf, le général sera forcé de produire des excuses publiques. Ce qu’il fit, ostensiblement à contre-cœur et à demi-mot, mais qui ne l’empêcha pas d’être mis sur la touche temporairement et avec une légère hypocrisie (envoyé à Calais, son rôle passif était officiellement de faire croire à l’ennemi que le débarquement allié se produirait sur les plages du Pas-de-Calais). Chose intolérable pour le général, qui par la suite tentera de faire amende honorable en essayant de respecter les choix politiques. Mais que cela soit en face-à-face avec ses supérieurs, ou bien en public face à des civils, son tempérament reprendra toujours le dessus, créant autant de scandales et de tensions.

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Et pourtant, paradoxalement, derrière ses volontés pragmatiques, Patton se révèlera aussi être profondément idéaliste. Son érudition par rapport à l’histoire et plus spécifiquement aux choses de la guerre jouera un grand rôle. Contrairement à ce que ses différents speechs peuvent laisser penser, Patton ne semble en effet pas particulièrement anti-nazis, pas plus que sur la fin de la guerre (et du film) il n’est anti-communiste, malgré sa volonté de continuer la guerre aux côtés des troupes allemandes restantes -ce qui prouve bien qu’il n’était pas l’anti nazi qu’il semblait paraître lors de l’ouverture du film – dans le but de battre l’Union Soviétique. Pierre Desproges disait « qu’en temps de paix, le kamikaze s’étiole. N’ayant nul porte-avion sur lequel s’abattre, il se sent inutile à la société. » Il en va de même pour le Patton. La fête organisée à la fin de la guerre avec les soldats et généraux de l’Armée Rouge prouve bien son exaspération face à ce climat de fête, qui plus est face à un ennemi potentiel. Son but est avant tout de faire la guerre. Et pour ce faire, la mobilisation des troupes est indispensable. La diabolisation de l’ennemi est donc nécessaire, et il ne se prive pas d’en avoir recours. Mais au plus profond de lui, la guerre est davantage un art qu’un moyen pour résoudre les conflits politiques. C’est ainsi qu’il fera de nombreuses références aux événements historiques et militaires qui ont eu lieu en Afrique du Nord et en Sicile, lieu de batailles antiques privilégiés des grecs, des romains, et surtout des carthaginois. Ainsi, son plan de débarquement en Sicile via Palerme sera autant motivé par la stratégie militaire que par ses références grandioses à l’antiquité et au prestige des lieux. Son souhait d’envahir l’île par le nord et par Palerme s’accompagne de la fierté de voir son nom rajouté à ceux des conquérants d’une ville dont l’histoire comprend de nombreuses occupations. Ce que certains allemands, aussi romantiques (l’un d’eux possède une photo de Patton, qu’il regarde, admiratif) que fins psychologues, comprendront dans leur QG de Berlin, sans que pour autant leur compréhension de la personnalité de Patton ne soit utilisée. En Afrique du Nord, nous voyons également Patton visiter avec nostalgie les champs de batailles antiques. Car Patton croit en la réincarnation et affirme avoir été présent lors des plus grands événements militaires de l’histoire (y compris, comme il l’affirmera en Corse, à Austerlitz, d’où sa fierté d’avoir libéré le territoire natal de Napoléon). Il récitera également des poèmes à la gloire de la guerre, et cherchera même à préserver les tombes des soldats américains tombés en Afrique du Nord. Car Patton, aussi dur soit-il avec ses hommes, peut également les admirer. Admirer et respecter profondément ceux qui sont morts au combat, mais aussi, en France, ceux de sa troisième Armée qui luttent vaillamment sans dormir, sans manger, malgré des conditions météorologiques difficiles. Il respectera également profondément le maréchal Rommel, et admettra difficilement que sa victoire sur les Afrika Korps fut acquise en l’absence du renard du désert, rentré en Allemagne officiellement pour raisons de santé. En d’autres termes, Patton est un militaire certes très habile, mais également un militaire d’un autre âge. Car aussi doué soit-il, il appartient bel et bien à la vieille (antique ?) école. Il ne croit pas en l’aviation (à raison, dans le film, puisque celle-ci, anglaise de surcroît, ne parvient jamais à protéger efficacement les troupes au sol). Il ne croit pas non plus aux nouvelles armes, avec bien entendu en point de mire la bombe atomique. Non pas à cause des dégâts qu’elle provoquerait, mais parce qu’elle rendrait obsolète les vieilles méthodes de guerre. Ce qui serait une catastrophe pour un homme encore profondément lié aux guerres antiques, à tel point qu’il se prend à rêver d’un duel d’homme à homme avec Rommel dont l’issue déciderait à elle seule l’issue de la guerre.

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Patton le film est-il, comme l’a suggéré Oliver Stone, un film faisant l’apologie de la guerre à tel point qu’il aurait contribué à influencer Nixon dans son choix d’intensifier la guerre au Vietnam ? Et bien il est assez difficile de répondre à cette question. D’un certain côté, Patton est effectivement un film qui peut encourager à la guerre. Non pas en glorifiant les actes de bravoure des soldats, ni en soulignant la nécessité des conflits, mais bien en adoptant tout du long le point de vue d’un homme qui considère la guerre comme un art. Du fait du charisme de Patton (saluons d’ailleurs la performance de George C. Scott, qui, n’aimant pas le principe de compétition entre acteurs, refusa de recevoir son Oscar), de son discours idéaliste et de son génie militaire rendant la guerre relativement facile, il est en effet permis d’être séduit par l’idée de se mêler soi-même à ces événements historiques que sont les guerres. On peut ainsi constater dans le film que toutes les décisions prises par le général, aussi politiquement problématiques et aussi désavouées soient-elles par les autorités, sont des succès. Chose qui laisse à croire que la guerre n’est pas aussi ardue, si elle est menée par des hommes capables. Mais d’un autre côté, les événements en décalage avec la vision de la guerre qu’a Patton, les contraintes politiques et technologiques, les nouveaux types d’armement, tout cela rend obsolète la conception romantique de la guerre selon Patton. L’époque n’est plus aux combats d’hommes à hommes, mais elle est à la guerre motivée et menée par des enjeux politiques primordiaux (dont la technologie découle en droite ligne : la mise au point de l’arme nucléaire n’a-t-elle pas été pressée par la nécessité entre autres de libérer le Japon avant les soviétiques ?). Clémenceau a déclaré « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée exclusivement aux militaires« . Patton, est l’exact opposé de ce principe. Un militaire brillant, mais aux conceptions d’un autre âge. Ses succès militaires jouent en sa faveur, mais ils ne font pourtant pas le poids face aux impératifs contemporains.

Le film s’achève sur la quasi fin de la guerre pour Patton. On s’interroge sur le devenir d’un homme comme Patton en temps de paix. Jamais le film ne nous a montré ni parlé du général en dehors de la guerre, en dehors du contexte militaire. Si le film s’arrête là, la réalité historique est éloquente : le général George Smith Patton Junior, surnommé par ses hommes « le vieux, sang et tripes » est mort à la fin de 1945, en Allemagne, après avoir de nouveau fait parler de lui suite à ses déclarations anti-communistes (et relativistes par rapport aux nazis, disent certains), qui lui ont valu encore quelques problèmes avec les autorités et le public, en dépit des efforts de Einsenhower (véritable filet de Patton) pour calmer le jeu.
Le film de Franklin J. Schaffner, tout blockbuster qu’il fut, n’est cependant pas un film de guerre standard. Un scénario somme toute très intimiste, centré sur un seul homme certes, mais un homme au milieu d’évènements historiques gigantesques. La vision d’un homme vivant pour et par la guerre. Un homme fascinant, pouvant entraîner le dégoût aussi bien que la sympathie (voir également son franc-parler et son langage de charretier), et qui du coup, puisque la vision de Patton est la seule à être exposée dans le film, entraîne son biopic dans les mêmes paradoxes que ceux qui entourent sa propre personne.

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