Cinéma Polar

Meurtres dans la 110e rue – Barry Shear

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Across 110th street. 1972.
Origine : Etats-Unis
Genre : Polar
Réalisation : Barry Shear
Avec : Anthony Quinn, Yaphet Kotto, Anthony Franciosa, Paul Benjamin…

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Grimés en agents de police, deux noirs s’emparent d’une forte somme d’argent, propriété de la Mafia locale, non sans avoir au préalable assassiné toutes les personnes en présence. Ayant rejoint leur complice garé au bas de l’immeuble, ils agrémentent leur fuite des cadavres de deux vrais représentants de l’ordre. Possédant toutes deux de bonnes raisons de ne pas laisser ces meurtres impunis, la Mafia et la police se lancent dans une course effrénée pour attraper les voleurs. Et à ce petit jeu, la police n’est pas la plus rapide…

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Meurtres dans la 110e rue est un film qui défie les apparences. Si l’on se fie à l’affiche –Anthony Quinn partageant la vedette avec Yaphet Kotto–, le film de Barry Shear pourrait très bien vouloir jouer sur les terres du buddy movie. Bien que tous deux flics, les deux hommes ne partagent pas la même vision de leur métier. Le Capitaine Frank Mattelli (Anthony Quinn) est un vieux de la vieille quelque peu violent et raciste, aimant travailler seul, et qui voit d’un très mauvais œil l’introduction de considérations politiques dans cette enquête. De son côté, le lieutenant Pope (Yaphet Kotto) incarne la nouvelle génération, ajoutant à une compréhensible ambition le souci de l’intégrité. Flic noir dans une société encore profondément raciste, il met un point d’honneur à se montrer irréprochable en toutes circonstances.
Une fois ces deux caractères posés, on s’attend à ce que le réalisateur fasse son miel de leur antagonisme dans la lignée de films antiracistes comme La Chaîne ou Dans la chaleur de la nuit. Or il n’en est rien. Les relations entre les deux hommes n’occupent qu’une portion congrue du récit, celles-ci se limitant le plus souvent à un dialogue de sourds. De par la hiérarchie imposée par les édiles de la ville, le Capitaine Mattelli doit pour cette affaire se tenir au service du Lieutenant Pope, intronisé maître des opérations. Plutôt que de faire cavalier seul, il choisit de se conformer à ses directives tout en empiétant largement, et de manière insidieuse, sur les plates-bandes du Lieutenant. Par son attitude intrusive, il signifie à son supérieur de circonstance tout le mépris qu’il entretient à son égard, faisant bien peu de cas de ses méthodes, tellement persuadé que le vieux briscard qu’il est n’a plus rien à apprendre. Il en résulte des rapports glaciaux entre deux individus au caractère bien trempé, aucun ne souhaitant céder ne serait-ce qu’un pouce de terrain à l’autre. Leur houleuse collaboration fait écho à celle liant la mafia italienne à son pendant afro-américain. Là aussi, il est question de pré carré que chacun des deux partis défend bec et ongle. La 110e rue du titre prend valeur de frontière –ou de no man’s land– entre eux, bien que les italo-américains ne ratent jamais une occasion de rappeler leur suprématie sur Harlem. C’est d’ailleurs du contrôle de ce quartier dont il est question ici, bien plus que le fait de récupérer l’argent, qui ne sert que de prétexte à la mafia pour réaffirmer son leadership. Nous assistons donc à une guerre des gangs qui ne dit pas son nom, plus feutrée, presque en sourdine puisqu’elle se joue sous couvert d’une collaboration bilatéralement consentie. Tout le film est bâti sur cet équilibre instable, les personnages s’observant les uns les autres en chiens de faïence. Une violence sourde parcourt le récit, libérant par instant de brefs éclats de brutalité qui témoignent de la frustration que chaque personnage porte en lui. C’est le Capitaine Mattelli, qui voudrait donner l’image d’un bon flic alors qu’il touche des pots de vins depuis deux ans ; c’est encore Nick di Salvio, petite main de la mafia italienne qui fait preuve d’un sadisme sans retenue à l’encontre des voleurs, jouant là sa dernière carte pour s’affirmer au sein de la familia ; ou bien Jim Harris, qui ne se fait plus d’illusion sur son avenir, condamné aux petits boulots merdiques par son âge et son épilepsie, se jetant à corps perdu dans ce coup aussi osé que suicidaire.
Meurtres dans la 110e rue nous dépeint une galerie de personnages au bout du rouleau et désespérés. Pourtant, Barry Shear ne cède jamais à la sensiblerie, jetant sur eux le regard d’un froid observateur. Les concernant, il ne s’embarrasse guère de leur créer un quelconque bagage. Ils existent pour ce qu’ils sont, non pas pour ce qu’ils ont été ou pourraient être. Seul Jim Harris –meurtrier et instigateur principal du vol– bénéficie d’un peu de compassion via ses rêves d’ailleurs en compagnie de sa fiancée. Il se fait alors le symbole des habitants de Harlem, quartier qui au début des années 70 se trouvait en pleine déliquescence, berceau d’une population particulièrement pauvre et de plus en plus clairsemée. En dépit des apparences, il n’y a donc ni bon ni méchant dans cette histoire, juste des hommes en souffrance dans un environnement des plus délétères. Le final prend d’ailleurs place dans l’un des nombreux immeubles délabrés de Harlem, scellant le destin d’une poignée de personnages dans un élan métaphorique : les décombres environnant symbolisant ceux d’une vie entière vouée à l’échec.

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Téléaste chevronné, il compte à son actif la réalisation de nombreux épisodes de séries télés allant des Agents très spéciaux aux Rues de San Francisco, Barry Shear réalise ici un polar sec et nerveux qui ne dépareille pas au sein de la cohorte de bons films que le genre a engendré durant les années 70. Son style rentre-dedans et particulièrement mobile –entre le grain et une caméra en constant mouvement, le film préfigure le style des créations à venir de Steven Bochco– confère toute sa tension à un récit particulièrement explosif. Inconfortable, parfois déroutant, Meurtres dans la 110e rue bénéficie en outre de la solide interprétation de Anthony Quinn, par ailleurs producteur exécutif du film. En peu de scènes, il réussit à traduire à merveille toute l’instabilité de son personnage, passant de l’arrogance à la honte en un clin d’œil. Un colosse aux pieds d’argile, en somme.

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