Cinéma Horreur

Messiah of Evil – Willard Huyck & Gloria Katz

Ecrit par Loïc Blavier

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Messiah of Evil. 1973.
Origine : Etats-Unis
Genre : Épouvante
Réalisation : Willard Huyck & Gloria Katz
Avec : Marianna Hill, Michael Greer, Joy Bang, Anitra Ford…

Enfermée dans un asile, Arletty (Marianna Hill) se remémore avec terreur l’expérience qui fut la sienne dans la ville de Point Dune. Selon elle, les évènements survenus dans cette petite bourgade côtière trop tranquille sont les prémices de ce qui attend l’humanité. L’avertissement qu’elle adresse à ceux qui l’écoutent (c’est à dire pas beaucoup de monde, puisque le film demeure largement inédit en Europe) est donc le récit de son aventure. Tout démarra lorsqu’elle se rendit à Point Dune pour rendre une visite à son père, qui n’avait plus donné de nouvelles depuis un certain temps. Sur place, la ville est pratiquement déserte, et les quelques habitants ne sont pas très bavards. Elle s’oriente alors dans la direction d’autres étrangers, un homme et deux femmes venus en ville pour en apprendre plus sur la légende qui hante Point Dune. Elle les découvre en train de faire parler un vieux clochard au sujet de la malédiction, et elle les quitte sans être plus avancée. Par contre, le clochard lui aura demandé discrètement de tuer son père et de brûler son cadavre, si d’aventure elle venait à le retrouver. Quelques heures plus tard, Thom (Michael Greer) et ses deux greluches s’incrustent dans la maison d’Arletty au motif qu’ils se sont fait expulsés de leur motel consécutivement à la découverte du cadavre du clochard. Sans personne d’autre pour lui tenir compagnie, Arletty accepte la présence des ces invités.

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Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les deux scénaristes de formation que sont Willard Huyck et Gloria Katz font de leur premier film l’exact contraire d’une œuvre bavarde et romancée. Messiah of Evil est un vrai film de metteur en scène et quiconque ne serait pas au courant de l’identité des deux auteurs pourrait très bien le prendre comme le fruit d’un réalisateur déjà expérimenté. Mais non, Huyck et Katz n’avaient jamais bénéficié de collaborations avec un quelconque mentor. Et pourtant, Messiah of Evil est bien un film fort peu porté sur la narration, dont l’intrigue se réduit à une vague histoire de ville hantée fortement inspirée par Le Cauchemar d’Innsmouth de H.P. Lovecraft. Comme chez le reclus de Providence, la fin est dévoilée au tout début, et le développement n’est qu’un vaste flash back basé sur l’étrangeté d’une ville dénigrée par ses voisins (le pompiste aux abords de Point Dune remplaçant l’employé de gare près d’Innsmouth) dont le secret est levé dans les deux cas par un vieil alcoolique qui finira par payer sa langue trop pendue. Encore moins que Lovecraft Huyck et Katz usent des rebondissements : quasiment tout ce qu’il y a à savoir des évolutions du récit se fait par une voix off, souvent la voix du père de Arletty intervenant lorsque celle-ci trouve les notes de son père. Ainsi est raconté ce qui est advenu de ce père absent, confronté à l’innommable. Arletty ne fait que suivre le même chemin. Et tout comme chez Lovecraft, la véritable nature des étranges habitants importe peu : le spectateur la devine très vite, encore qu’il reste tout de même quelques points éclaircis dans un climax dont l’efficacité réside justement dans la force avec laquelle toutes les réalités sont balancées à la figure des protagonistes qui eux n’avaient pas encore compris de quoi il en retournait. En fait la seule ébauche de suspense ayant trait aux personnages tient dans la personnalité de Thom, le seul à disposer d’une caractérisation digne de ce nom. Pendant qu’Arletty passe son temps à se demander ce qui se passe, et que les deux autres femmes étalent leur hédonisme inconscient (elles auraient aussi bien pu figurer dans les slashers -ou plutôt dans les gialli, si l’on tient compte de l’époque-), Thom reste quelqu’un de très obscur. Son port altier, son comportement d’aristocrate décadent, sa façon de s’imposer auprès d’Arletty, son goût pour tout ce qui touche aux légendes funestes, tout ceci porte la suspicion sur lui. Pourtant rien ne viendra confirmer ces doutes… Une rumeur existe aux Etats-Unis selon laquelle le montage final du film aurait éjecté une sous-intrigue le concernant, et que Thom serait en fait le « dark stranger », c’est à dire la figure maléfique à l’origine de la malédiction de Point Dune. Laquelle dérive d’une histoire de pacte maudit, comme dans Le Cauchemar d’Innsmouth

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Mais là où Loveraft utilisait sa plume pour créer une angoisse essentiellement atmosphérique, Huyck et Katz se servent de tous les moyens techniques mis à leur disposition. Il y a déjà un énorme travail effectué sur l’image. La maison du père d’Arletty, artiste de profession, regorge d’œuvres en trompe l’œil qui privent les spectateurs de repères. Que ce soit cette énorme toile représentant un escalator, les nombreuses représentations de bonshommes sinistres en taille réelle ou les nombreux miroirs, toutes les créations du père d’Arletty jouent sur des perspectives en trois dimensions que les deux réalisateurs ne se privent pas de mettre en avant en choisissant systématiquement les endroits idéals pour placer leur caméra. Ainsi la maison semble truffée de portes d’accès à des mondes sortant du rationnel. Reflétés dans un miroir, les portraits d’hommes en plein pied semblent prendre vie et observer Arletty et ses invités. Cet univers surréaliste met mal à l’aise, et si l’on rajoute l’inquiétante personnalité de Thom, la maison n’est définitivement plus un cocon protecteur. Elle semble attendre le retour de la « lune rouge », évènement qui selon les écrits du père d’Arletty consacrera le Mal. Messiah of Evil baigne dans ce sentiment d’attente devant l’inéluctable, et les personnages eux-mêmes y participent, influencés par la sinistrose ambiante. Compte tenu des méfiances qui règnent entre tous, les dialogues sont rares et le groupe est souvent désuni, ce qui amènent les deux femmes proches de Thom à vouloir sortir de cette ambiance étouffante pour se plonger dans la ville quasi fantôme. Il règne à Point Dune un silence de mort, qu’une légère musique électronique rend inquiétant. Il est rare d’y rencontrer un habitant, mais lorsque cela se produit il n’y a guère lieu de s’en réjouir. Pour ne pas faire sortir le spectateur de l’incertitude, Huyck et Katz prennent bien soin de ne pas faire faire de vagues à ces habitants, qui apparaissent de prime abord au mieux comme des gens peu sympathiques, au pire comme des dérangés. Mais jamais comme des menaces, du moins pas quand ils sont esseulés. Et pourtant, malgré leur inaction, ils sont impressionnants, notamment ce noir albinos mangeur de rats atteint de strabisme. Les autres sont de véritables zombies : blafards, déambulant toujours au loin, ils ressemblent beaucoup au premier zombie rencontré dans l’ouverture de La Nuit des morts-vivants. Messiah of evil ne propose que peu de scènes choc jusqu’à son climax. Deux moments forts sont tout de même à signaler : l’une dans un supermarché, l’autre dans un cinéma. Toutes deux ont beau être « choc », elles ne rompent pas pour autant avec le rythme contemplatif : la première culmine lorsqu’une des feux filles (seule) découvre quelques citadins en train de se faire un festin au rayon « boucherie » du magasin, et la seconde (la meilleure) lorsque la seconde fille prend place dans une salle où elle est petit à petit entourée de ces zombies d’autant plus inquiétants qu’ils sont dans les ténèbres, tandis qu’elle-même est au centre de la salle, en pleine lumière (scène surréaliste au possible). Il y a bien des mises à mort, mais elles ne valent pas grand chose comparées au spectacle des habitants zombifiés vivant dans un silence absolu pervertissant des endroits généralement bien vivants. Point Dune est un lieu profondément vicié, l’avant garde d’un monde sinistre où il n’existe aucun abris. Précurseur du Frayeurs de Fulci Messiah of Evil est une démonstration de mise en scène « arty » adaptée au cinéma d’épouvante, et il n’aurait fallu qu’un peu plus de profondeur à son scénario pour en faire un monument du film de trouille. Il est en tout cas incompréhensible que ce film, tombé dans le domaine public dans son pays d’origine, n’ait jamais été distribué en France. Ses réalisateurs ont pourtant bénéficié d’un haut patronage, puisqu’ils ont réalisé le présent film en sachant qu’ils avaient déjà été embauchés par leur ami George Lucas pour American Graffiti et qu’encore plus tard tard ils furent chargés du scénario d’Indiana Jones et le temple maudit… Une collaboration qui les mènera jusqu’à l’écriture d’Howard the Duck et sa réalisation par Willard Huyck. Lucas en prit ombrage et leurs carrières respectives en furent pratiquement brisées nettes.

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