Cinéma Polar

Magnum Force – Ted Post

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Magnum Force. 1973.
Origine : Etats-Unis
Genre : Polar
Réalisation : Ted Post
Avec : Clint Eastwood, Hal Holbrook, Mitch Ryan, David Soul…

Malgré ses aspects politiques qui provoquèrent un petit scandale et valurent à Clint et son réalisateur Don Siegel d’être accusés de fascistes, la première aventure de l’inspecteur Harry est un succès. Elle rapporte 4,5 fois son budget d’origine rien que sur le territoire américain et contribue à donner à Clint Eastwood le statut de star. Une suite est donc mise en chantier. On retrouve donc Clint Eastwood dans le rôle titre, John Milius signe l’histoire et collabore avec Michael Cimino (qui n’est pas encore le réalisateur talentueux que l’on connait et qui réalisera l’année suivante son premier film, Le Canardeur, avec dans le rôle principal, Clint Eastwood…) pour écrire le script du film. Le film est à nouveau produit par l’association de la Warner et de la Malpaso Company, la société créée par Clint lui même en 1968. Mais pour la mise en scène, Don Siegel est remplacé par Ted Post, qui avait déjà dirigé Clint dans une vingtaine d’épisodes de la série télé Rawhide et également dans la toute première production de la Malpaso Company, le western Pendez-les haut et court.

A San-Francisco, un gangster est abattu dans sa voiture peu après avoir été acquitté dans une affaire de meurtre. L’inspecteur Harry Callahan, qui est toujours en porte-à-faux vis-à-vis de sa hiérarchie, réintègre le département des homicides en compagnie de son nouveau co-équipier Early Smith pour enquêter sur l’affaire. Bien vite, il soupçonnera un policier d’être le coupable des nombreuses exécutions sommaires de truands…

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A l’instar du premier film, où le scénariste s’était inspiré des meurtres du « Zodiac », tueur en série qui sévissait à l’époque du film, Milius utilise un fait divers brésilien relatant les exactions sanglantes des « escadrons de la mort » qui avaient pour but de « nettoyer les rues » des criminels, pour rédiger l’histoire de ce second film mettant en scène notre inspecteur. Bien que clairement réactionnaire, Milius n’en est pas moins habile, et il utilise ce fait divers autant pour ancrer le film dans un contexte réaliste aisément identifiable par les spectateurs (les journaux et les informations télévisées ayant alors largement relaté cette affaire des escadrons de la mort) mais également pour répondre aux accusations dont avait été victime L’Inspecteur Harry. Une manière de dire aux critiques « vous voulez voir des vrais fascistes ? En voilà !» et de faire apparaître Harry comme définitivement du coté du Bien, par contraste avec les méchants de l’histoire. Ce stratagème établi, Magnum Force se présente comme un film encore plus politique que son prédécesseur. Les questions de la justice et de l’application de la loi figurent au centre de ce nouveau film qui se permet à nouveau de poser des questions fondamentales sur le sujet.
Pourtant, l’inspecteur Harry est resté le même que dans le précédent film, à savoir un policier expéditif, qui n’hésite pas à faire parler la poudre et à franchir les limites posées par la société, mais dont l’efficacité est indéniable. Harry est également un homme intègre qui, s’il refuse de se soumettre aux règles édictées par la bureaucratie, reste astreint à la loi qu’il s’est juré de faire appliquer.
Face à lui un groupe de policiers, émules de Charles Bronson dans Un justicier dans la ville qui décident de compenser les ratés du système judiciaire par leur propre méthode, à savoir l’assassinat sans sommation des pires crapules de la ville. Ces policiers qui apparaissent jeunes et propres sur eux dans la vie civile (l’un deux est d’ailleurs incarné par David Soul, futur Hutch de la série télévisée) mais lorsqu’ils endossent leur uniforme de motards il apparaissent comme terrifiants. Le réalisateur Ted Post joue d’ailleurs habilement sur l’imagerie fasciste quand il s’agit de les filmer, en mettant l’accent sur leur uniforme de cuir noir, mais aussi sur le casque blanc et les lunettes de soleils qui donnent à leurs visages jeunes un aspect de clones lisses et sans aspérités tel que sont les humains parfaits selon l’idéal totalitaire.
Le coté politique du film et l’antagonisme qui se crée entre l’inspecteur Harry et ces vigilantes passe aussi par les dialogues. Harry n’hésitant pas à exposer sa politique et ses principes moraux au regard de la loi et son application au grand jour. Ce qui permet à la fois de renforcer son intégrité tout en ne détruisant pas l’ambiguïté de ce personnage qui frôle si souvent la limite, ce qui le rend cinématographiquement intéressant. Ainsi dans le film on le verra à la fois clamer qu’il n’y a pas de problème à ce que les policiers fassent usage de leurs armes « du moment que ce sont les bonnes personnes qui se font descendre », et prendre la défense du système judiciaire en vigueur face à l’auto-défense qu’il qualifie de « meurtres ». L’Inspecteur Harry avait défini Callahan comme un personnage qui n’hésite jamais à s’aventurer le plus prêt possible des limites, Magnum Force nous montre qu’il ne les franchira jamais.

En ce sens, Magnum Force constitue la meilleure suite qu’il était possible de donner à un film tel que L’inspecteur Harry. Le personnage reste le même et il conserve son charisme et son ambiguïté, mais cette suite apporte de nouveaux éléments à la réflexion sur la justice que proposait le premier film. Et si Callahan est identique, il nous est néanmoins montré sous un autre angle, d’une part face aux méchants du film, mais aussi face aux femmes :
Magnum Force lève un peu le voile sur la vie sentimentale de son héros, et on le verra très affectueux avec la femme et les enfants d’un de ses amis, mais aussi céder aux avances d’une charmante créature. Harry apparaît ainsi plus humain, le personnage s’épaissit et gagne en personnalité. Au vu de ses nouveaux éléments, il faudrait être stupide pour continuer à taxer le personnage de fasciste (il fallait déjà l’être pour le faire dès le premier film, remarquez), l’habileté de Milius et Ted Post porte ses fruits.
Enfin, l’icônisation du personnage se poursuit également, via les répliques cultes assenées par l’inspecteur, mais aussi via son arme devenue légendaire. A ce titre le générique du film s’avère très réussi et installe d’emblée Harry et son flingue comme une nouvelle icône populaire.

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Car Magnum Force n’est pas uniquement un film politique mais aussi un succès de film de genre. En effet, il ne faut pas oublier que derrière le film, il y a la Warner qui produit, dès lors le film doit, comme toute séquelle qui se respecte à Hollywood, offrir plus que le film précédent. Là encore, pari gagné pour ce second film, qui parvient à être bien plus spectaculaire. Mais attention, jamais il ne s’éloigne du réalisme dans lequel baignait le premier film. Le spectaculaire se traduit ici par une intrigue à la fois plus riche en fusillades et courses-poursuites mais également par plus de suspense. Le film est très habilement construit et l’enquête qu’il nous propose de suivre s’avère dense et passionnante. Le réalisateur parvient à semer le doute quand à l’identité du méchant du film, et réserve de beaux retournements de situations. Le suspense va crescendo et culmine dans un affrontement final d’anthologie où l’utilisation du décor se fait avec brio et réserve de beaux passages de tension qui parviennent à faire plus fort que le final du premier film. Cette scène finale se pose en véritable mètre-étalon du genre. Le film n’ennuie jamais et ne se borne pas à un simple affrontement gentil contre méchants, mais nous livre de nombreuses sous intrigues ainsi que les désormais inévitables scènes de braquages où Harry intervient l’arme au poing pour faire preuve de sa désormais légendaire efficacité. Ces scènes permettent à la fois de construire l’icône populaire qu’est devenu l’inspecteur dans l’esprit du public, qui reconnaît dans ce personnage un héros semblable aux cow-boys des westerns, qui vient secourir la veuve et l’orphelin, mais également d’installer un contexte urbain où la violence est devenue monnaie courante. Magnum Force est un polar sombre comme il se doit, où l’urbanisation s’accompagne d’une hausse de la criminalité et où la population ressent une insécurité constante. Violent également, le film ne lésine pas quand il s’agit de montrer des fusillades ou des morts. La scène la plus marquante du film restant sans doute le meurtre brutal d’une prostituée à l’arrière d’un taxi, son mac lui faisant avaler de force de la soude caustique. La mise en scène du film n’hésite d’ailleurs pas à emprunter au slasher quand il s’agit de montrer les morts, mais également les meurtres commis par les motards policiers, le casque blanc et les lunettes de soleil remplissant alors le même rôle que le masque du psycho-killer. Un autre moyen de les montrer comme étant du coté des mauvais. Enfin, le film est accompagné de l’excellente musique de Lalo Schifrin, incontournable quand il s’agit de mettre un polar urbain en musique depuis qu’il a signé les partitions du précurseur du genre, Bullit. Sa musique n’hésite donc pas à prendre des accents inquiétants quand il s’agit de montrer les meurtriers. Ainsi, Magnum Force est un film qui apparaît comme relativement stylisé, et ce malgré le cachet très réaliste de l’histoire. En cela, le film s’inscrit dans la droite lignée des films noirs des années 50 et 60, qui alliaient des scénarios très documentés à l’esthétique du noir et blanc très contrasté. Les nombreuses scènes montrant le travail technique de la police augmentent encore l’aspect réaliste de son film, ainsi que les séquences d’entraînement au tir qui font preuve d’un soin documentaire qui va jusqu’au dialogue (cf, ce passage où Harry Callahan affirme utiliser un calibre 44 spécial pour avoir une meilleure maîtrise de son arme, qui fait référence à une pratique courante dans la police, les munition standard du calibre .44 étant trop difficilement contrôlable même par un tireur entraîné, ce qui conduira Remington à mettre sur le marché des munitions de calibre .44 à chargement « light » à la demande des forces de police).

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Magnum Force est un excellent polar, brutal et sans concession, qui parvient à surpasser son prédécesseur dans le cœur de certains fans de polars. Le film s’inscrit parfaitement dans le cinéma des années 70 en proposant une intrigue à la fois sombre et passionnante qui pose des questions fondamentales sur les rapports entre la société, les individus et la justice. Enfin, il participe à la création d’un personnage qui deviendra une icône du cinéma: l’inspecteur Harry est sans doute la plus célèbre figure de l’anti-héros, et de nombreux autres personnages de film lui doivent énormément.

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