Cinéma Polar

Live like a cop, die like a man – Ruggero Deodato

Ecrit par Loïc Blavier

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Uomini si nasce poliziotti si muore. 1976.
Origine : Italie
Genre : Polar
Réalisation : Ruggero Deodato
Avec : Marc Porel, Ray Lovelock, Adolfo Celi, Renato Salvatori…

En ces années de plomb, la vie suit son cours normal à Rome. Un vol à la tire dégénère et une femme, coincée par la lanière de son sac, est trainée sur plusieurs mètres jusqu’à ce que sa tête croise malencontreusement un lampadaire. Cinq frangins essayent de dévaliser un fourgon blindé. Une honnête citoyenne est prise en otage chez elle par trois cinglés… La routine. Pour essayer malgré tout d’y remédier, la police s’est dotée d’une « force spéciale » aux méthodes radicales. Au départ composée de trois hommes, cette unité se réduit bientôt à un binôme : les inséparables Fred et Tony (Marc Porel et Ray Lovelock). Le responsable de cette réduction d’effectif n’est autre que le parrain Roberto « Bibi » Pasqualini (Renato Silvestri), tête de turc de la force spéciale.

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Pour son seul et unique polar, Ruggero Deodato a de la chance : il hérite d’un scénario signé Fernando Di Leo, certainement l’un des plus grands réalisateurs et scénaristes du polar à l’italienne, si ce n’est le plus grand en concurrence avec Umberto Lenzi. Ce qui ne veut pas dire que les qualités de Live like a cop, die like a man soient uniquement redevables à Di Leo. Deodato a en effet modifié quelques éléments du scénario d’origine, dont le but principal était pour le scénariste de retranscrire la chape de plomb qui recouvrait l’Italie à cette époque, non sans une certaine originalité, puisque les deux héros devaient avoir un caractère homosexuel bien prononcé ne les empêchant pas de faire du gringue sinon plus aux femmes croisées sur leur chemin. Cet aspect demeure mais reste à l’état d’équivoque et contribue surtout à faire de Fred et Tony deux dandys, ce qui est loin d’être sans importance pour tout ce qu’il y a autour. Tout comme le western, le polar italien repose en très grande partie sur ses personnages principaux, dont les caractères donnent en général la mesure du film. Ainsi, des pitreries d’un Tomas Milian découlent des films résolument provocateurs. De la colère permanente d’un Maurizio Merli ne peut que surgir des films ultra-violents. De la souplesse d’un Fabio Testi naît des films résolument portés sur l’action (tout ceci pouvant être complémentaire au sein d’un même film). Et ici, le français Porel et l’italo-anglais Lovelock incarnent donc deux jeunes flics guillerets au profil de petits délinquants (comme ceux qu’ils traquent, ils partagent une seule moto), ce qui ne les empêche pas d’être ultra-violents. De cette singularité se constitue un ton inédit, porté sur un humour flegmatique et quelque peu sarcastique venant en porte-à-faux avec la grande violence qu’ils côtoient, et qu’ils initient plus qu’à leur tour. Di Leo avoue ne pas être grand amateur des films sécuritaires à la Lenzi, et très certainement, en nous montrant ces deux flics qui ne sont il faut bien le dire que des tueurs professionnels qui se sentent dans le monde du crime comme des poissons dans l’eau, il escomptait les assimiler tout à fait à leurs adversaires. Leur homosexualité révélée dans l’action n’aurait été qu’un moyen de montrer leur plaisir dans le crime. Sous la caméra de Deodato, le film se montre d’un humour nettement moins dérangeant, mais il ne fait pas passer cet aspect à la trappe. Il ne fait qu’en amoindrir la portée en ayant notamment recours au personnage joué par Adolfo Celi et de sa secrétaire (la rayonnante Silvia Dionisio, compagne de Deodato), le premier apportant par ses critiques sur les méthodes de ses deux agents une caution morale -toujours très hypocrite- à la police, la seconde en étant la seule à savoir remettre les deux loustics à leur place en se montrant encore plus perverse qu’eux. Comme sa sœur, du reste, mais cette fois dans les actes plus que dans les paroles, puisque Sofia Dionisio incarne la sœur du parrain, une nymphomane dont Fred et Tony n’arriveront pas à venir à bout. Il y a quelque chose de James Bond dans l’apport de Deodato : la décontraction des héros invincibles au permis de tuer, le flirt avec la secrétaire du chef, les remontrances du chef, le débauchage d’une proche du grand méchant… Mais un (plutôt deux) Bond qui collerait aux années de plomb italiennes comme l’original colle aux milieux huppés. Il s’agit d’autant de qualités ajoutées à l’intelligent matériel fourni par Di Leo, lequel ne s’est d’ailleurs à raison pas montré mécontent du résultat final.

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Et pourtant, au niveau du scénario, nous ne sommes pas loin du vide le plus complet. Plus encore que dans un Lenzi, le fil conducteur (régler son compte à Bibi Pasqualini) est régulièrement piraté par des digressions, par des règlements de compte improvisés au gré des divers crimes qui se déroulent dans les rues de Rome. Cela contribue à établir la violence banale de la ville, mais c’est aussi un moyen de configurer l’intrigue en fonction des personnages principaux. Ils agissent pour le plaisir, et quand bien même leur comparse a été assassiné par Pasqualini, ils ne perdent pas leur bonhommie et comptent bien continuer à prendre du plaisir. La séquence la plus spectaculaire et la plus révélatrice sert ainsi d’ouverture au film : sans même nous avoir été présentés par le réalisateur, Fred et Tony se lancent comme de véritables dangers publics dans une course poursuite qu’ils n’abandonneront que quand les deux fuyards auront passé l’arme à gauche. Quitte à leur donner un coup de main en toute discrétion si jamais l’accident programmé ne les tuent pas. Au nombre de leurs exactions nous trouvons aussi quelques menues tortures sur les personnes de deux petites frappes vaguement liées au parrain, plusieurs cas de corruption avec de l’argent public, de l’extorsion d’information par la force à un Alvaro Vitali toujours aussi bête que dans ses comédies sexy, des meurtres de sang froid en pleine rue, et le déshabillage de la copine du parrain (dont ils ont donc déjà renversé la sœur), qui se serait probablement transformé en viol si ils en avaient eu le temps. De l’autre côté, les bandits, du moins ceux qui se trouvent du mauvais côté de la barrière, ne sont pas en reste et pratiquent par exemple l’énucléation d’un junky endetté (scène dont la dernière partie, l’œil sorti puis écrasé à coup de talon, a été censurée). Mais leurs propres méfaits sont commis sans la riante désinvolture qui contribue à rendre Fred et Tony résolument malfaisants. Live like a cop, die like a man a la réputation justifiée d’être l’un des polars italiens les plus violents, ce qui a contribué à sa sortie à créer la polémique, tout autant que les accusations de fascisme récurrentes au genre en lui-même. Mais cette violence est paradoxalement moins impressionnante que celle d’autres polars, pour la simple et bonne raison que Deodato est parvenu à la banaliser grâce au détachement relativiste avec laquelle ses flics s’y livrent. Son incursion dans le polar est donc une grande réussite, marquant une prédisposition à la violence intelligente qu’il réutilisera dans Cannibal Holocaust, autre film où les pseudo-gentils sont en fait aussi écœurants que leurs adversaires, sinon plus.

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