Cinéma Polar Thriller

Les Inconnus de Malte – John Hough

Ecrit par Loïc Blavier

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Eyewitness. 1970.
Origine : Royaume-Uni
Genre : Chasse au môme
Réalisation : John Hough
Avec : Mark Lester, Peter Vaughan, Lionel Jeffries, Tony Bonner…

Aujourd’hui, c’est jour de fête à La Valette, qui a le plaisir d’accueillir un chef d’État africain. Les médias en font leurs choux gras, la foule se masse sur le passage du convoi, les forces de l’ordre sont sur les dents… et les tueurs ont préparé leur coup. Seul témoin : Ziggy, un gamin roublard qui s’était discrètement faufilé dans l’hôtel où le tireur -un flic- avait pris place. Se retrouvant face à face avec lui, Ziggy a pris la fuite et est parvenu à le semer pour retrouver sa sœur Pippa, qui dans l’intervalle s’est déniché un prétendant répondant au nom de Tom Jones (comme le chanteur oui, il prend d’ailleurs les devants pour couper l’herbe sous le pied des plaisantins) qui est le seul à prêter un tant soit peu l’oreille aux dires de l’enfant. C’est que Ziggy est bien connu de ses proches pour s’inventer des aventures hors du commun. Ainsi, après être revenu au phare où il vit avec sa sœur et son grand-père, Ziggy est puni pour avoir échappé à la surveillance des adultes. De sa chambre, il s’évade et part demander à une amie d’aller au commissariat pour informer les autorités de ce qu’il a vu. C’est qu’il ne voudrait pas tomber sur les tueurs. Malin, le gamin. Le message est bien transmis, mais devinez un peu à qui on demande ensuite de ramener la serviable quoique bavarde copine d’école ?

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Les Inconnus de Malte, ou l’histoire du garçon qui criait au loup. Et pas n’importe quel garçon : Mark Lester, enfant star depuis le succès de la comédie musicale Oliver ! deux ans plus tôt. Toutefois, à bien y regarder, sa présence au générique est loin de générer la même curiosité que celle de deux quasi débutants occupant les postes de scénariste et de réalisateur. Ronald Harwood déjà, qui se ferait plus tard oscariser et césariser (Le Pianiste, Le Scaphandre et le papillon), et ensuite John Hough, qui je ne sais pour quelle raison demeure honteusement méconnu en dépit d’une filmographie recelant de films modestes mais de grande qualité (Les Sévices de Dracula, La Maison des damnés, Larry le dingue Mary la garce, Incubus, American Gothic…). Étant tous deux relativement novices au grand écran après avoir fait leurs armes à la télévision, les deux hommes ont ici hérité d’un produit de commande et en ont tiré une inégale source d’inspiration. Chargé d’adapter un roman de John Harris visiblement lui-même influencé par le film Une incroyable histoire (Ted Tetzlaff, 1949), Harwood n’y a visiblement pas trouvé grand chose de croustillant. Délaissant complétement l’éventuelle incursion dans la géopolitique de fiction que laissait supposer le début du film, le point de vue avec lequel il aborde l’histoire se partage par ordre croissant de réussite (ou décroissant d’échec, c’est selon) entre le gamin fuyard, sa famille et les tueurs. De Ziggy, il n’y a pas grand chose à tirer : d’un gamin d’abord tête à claques à force de vouloir attirer l’attention, il se mue soudainement en pétochard qu’on retrouvera finalement en train de pleurer sous une table. Il passe son film à fuir et à se cacher. Si l’ambition était de le rendre adorable pour mieux inquiéter le spectateur sur son sort, c’est raté. A moins vraiment d’apprécier ce genre de personnage de gamin facétieux, on en viendra à se dire que tout cela est bien fait pour lui. Au moins contribue-t-il à mettre le film en mouvement, puisque tout le monde est toujours sur ses traces. De son côté la famille, vaguement aidée par la police qui de son côté demeure largement immobile et se questionne surtout sur l’identité des tueurs, suit le mouvement avec un temps de retard. Là encore, ces personnages sont loin d’être la panacée. La sœur (Susan George, très mal exploitée) et son copain forment ce qu’on pourrait appeler un « beau petit couple ». Au long de leurs aventures, monsieur ne fait pas que gagner définitivement le cœur de mademoiselle, il s’attire aussi la sympathie du grand-père, et ce n’était pas gagné. Car ce grand-père est un militaire à la retraite très collet monté, et il est aussi le meilleur personnage du film (à égalité avec l’un des tueurs, voir plus loin). Par son côté excentrique mais aussi capable de se débrouiller dans les moments chauds, il rappelle un peu certaines séries britanniques telles que Chapeau melon et bottes de cuir (dans laquelle Hough a commencé sa carrière). Dommage que son personnage soit aussi peu important, car il aurait apporté un peu de cet humour pince-sans-rire qui aurait fait du bien à cette intrigue globalement linéaire et sans surprise. De toute façon, pour se distinguer, tout le film aurait dû se dérouler dans cet esprit. Or, hormis le grand-père, on ne le retrouve que dans l’un des deux tueurs (le second est transparent), avec une bonne louche de sadisme en prime. Dans son rôle de flic traître, Peter Vaughan excelle. Excessivement stoïque dans son comportement, il emploie un minimum de mots mais fait passer toutes ses émotions -et pas des plus reluisantes- par son regard. La froide détermination, la réflexion, la colère, le secret… Un tueur très british mais qui ne recule pas devant les excès, la fixation sur Ziggy prenant le pas sur son bon sens. Il laisse ainsi derrière lui bien des cadavres, parmi lesquels un curé dans sa paroisse et une petite fille, la copine de Ziggy. Pas très malin tout ça, mais c’est aussi ce décalage entre sa sauvagerie suicidaire et son allure guindée qui permet d’épicer un peu le plat qu’est Les Inconnus de Malte.

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Avant de passer à la suite, une précision s’impose : il serait malvenu d’attribuer à John Hough tous les mérites du film et à Ronald Harwood tous ses défauts. La réalisation de l’un s’appuie après tout sur la base fournie par l’autre. Une fois ceci précisé, il faut bien convenir que le film se distingue surtout par ses partis-pris visuels, qui préfigurent un style de mise en scène qui éclatera dans La Maison des damnés et qui s’appuie aussi présentement sur les lieux visités par l’intrigue. L’île de Malte, où eut lieu le tournage, n’est pas utilisée à des fins touristiques : les rues étroites, les falaises escarpées et les divers bâtiments à l’architecture remarquable servent essentiellement à donner une certaine allure à l’ensemble, souvent oppressante, à partir de laquelle Hough peaufine des plans élaborés qui font hélas un peu office de cache misère sur les déboires du gamin. C’est le cas lors de la mémorable scène se déroulant dans les catacombes, dont le style visuel et l’imagerie sont dignes du cinéma d’épouvante gothique. Pas étonnant que Hough se retrouva peu après chez la Hammer. C’est aussi le cas lors de cette tonique poursuite automobile finale, qui cette fois annonce Larry le dingue Mary la garce. Mais sa plus grande réussite demeure dans le placement de sa caméra, qui réussirait presque à nous faire oublier la vacuité de l’intrigue. Friand de gros plans et de zooms, il s’arrange toujours pour ne pas les rendre envahissants à la manière des tics d’un Jess Franco. Parfaitement intégrés à ce qu’ils soulignent, ils apportent un certain malaise en étant bien souvent complétés par des plongées ou des contre-plongées et en incorporant parfois un objet ou élément d’aspect singulier (par exemple, une statue dans les catacombes) qui permet de rétrécir un champ de vision qui était déjà dérangeant. Ce procédé sera utilisé à encore meilleur escient dans La Maison des damnés, dans laquelle les ingrédients sinistres ne manqueront pas. Bref, John Hough a trouvé son style et il s’y exerce. Globalement à vide (sauf quand cela inclut aussi le personnage de Vaughan), ce qui est dommage, mais enfin… Les Inconnus de Malte a été un support anodin qui lui a au moins permis de trouver des projets plus en phase avec ses qualités. De son côté, Ronald Harwood devra patienter encore un peu avant de faire ce qui lui plait véritablement.

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