Action Cinéma

Les Guerriers de la nuit – Walter Hill

Ecrit par Loïc Blavier

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The Warriors. 1979.
Origine : Etats-Unis
Genre : Action
Réalisation : Walter Hill
Avec : Michael Beck, Deborah Van Valkenburgh, James Remar, Dorsey Wright…

Évènement à New York : tous les nombreux gangs ont déclaré la trêve pour une réunion où chacun doit envoyer neuf de ses membres. Cyrus, le chef du plus prestigieux des gangs, a une déclaration à faire. Le soir fatidique, il émet le souhait de voir tous les gangs s’unir pour former une vaste organisation supérieure numériquement aux forces de police et ainsi s’emparer de la ville de New York. Mais à la fin de son discours, Cyrus est abattu d’un coup de feu par Luther, le leader des Rogues. Seul témoin, Swan (Michael Beck), membre des Warriors, qui est immédiatement accusé par Luther. Dans une confusion renforcée par l’arrivée de la police, Swan ne peut livrer sa version des faits. Il se voit contraint de fuir en compagnie des autres Warriors, moins leur chef Cleon, déjà pris à parti par un autre gang. Pour retourner chez eux à Coney Island, c’est à dire loin de là, ils doivent traverser la ville en métro alors que tous les gangs se sont ligués contre eux et que la police est en état d’alerte.

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C’est par défaut que Walter Hill réalisa ce qui deviendra son film le plus célèbre : ne pouvant réunir les fonds pour le western qu’ils envisageaient, le réalisateur et le producteur Lawrence Gordon se replièrent sur l’adaptation d’un roman de Sol Yurick, The Warriors, publié en 1965 et lui-même basé sur l’Anabase de Xénophon. Dans celui-ci est raconté le périple des Dix Milles, mercenaires grecs engagés au Vème siècle avant Jésus-Christ par le Prince Cyrus le jeune pour s’en aller combattre Artaxerxès à Cunaxa (ce qui est un peu xlorp), probablement dans l’actuelle Irak. Défaits, leurs chefs assassinés, les Dix Mille durent retraverser tout un large territoire hostile pour retourner chez eux, sur le détroit des Dardanelles. Le parallèle entre cette Anabase et Les Guerriers de la nuit est facile à faire, surtout que le film développe la parenté plus que ne le faisait le livre (Walter Hill fut assez peu fidèle à celui-ci). Bien que le Cyrus de Hill ne joue pas le même rôle que celui de Xénophon, son nom ne fut pas choisit au hasard et il se trouve également dans le roman : c’est à son appel que les Warriors se rendirent loin de chez eux, et c’est à sa mort que les choses se gâtent. La disparition du chef de gang, le dangereux retour jusqu’à Coney Island via les territoires ennemis (et surtout leurs occupants), tout ceci est semblable à l’épopée des Dix Mille. Les Guerriers de la nuit n’est qu’une modernisation de ce sujet antique, transposé avec pertinence dans la New York City du XXème siècle et son découpage en turfs. Les quartiers sont autant de mini royaumes dirigés par des souverains à la tête de familles appelées « gangs ». Bref ce New-York « non officiel » est régressif : au lieu de l’unité que proposait justement Cyrus il est divisé en une multitude de territoires comme le furent les continents de l’antiquité au moyen-âge avant l’apparition des nations modernes. Voilà une lecture intéressante de New York à la fin des années 70, période où la grosse pomme était encore rongée par la criminalité. Hélas Hill ne va pas au-delà de ces rapprochements historiques : il n’aborde ni l’histoire de New York, toujours propice à cette sociologie particulière (cf. le Gangs of New York de Scorsese) et il n’essaye pas non plus d’en analyser les raisons. Les Guerriers de la nuit colle toujours à son sujet de base. Presque rien ne le dépasse, pas même l’intrusion chez les Warriors de Mercy (Deborah Van Valkenburgh), une jeune femme paumée qui colle aux basques de Swan depuis la première confrontation des Warriors avec un autre gang, les Orphans, eux-mêmes des paumés se prenant pour des durs. Jeune femme comblant le vide de sa vie par des excès divers, elle est très proche de s’ouvrir à Swan lorsqu’avec lui elle se retrouve dans les tunnels du métro. C’est à peu près la seule scène analytique de la situation de cette jeunesse des gangs, et elle se termine en baiser, laissant entendre que Swan se retrouve lui-même dans les paroles de Mercy. Plutôt qu’un véritable discours (les échanges sont beaucoup trop sommaires pour cela), il s’agit en fait de l’officialisation d’une romance qui pendait au nez des deux personnages depuis leur rencontre. Un peu comme si Hill avait soudain prit peur de faire passer le côté psychologique et social au dessus de la considération spectaculaire, Les Guerriers de la nuit ayant été conçu dans cette optique (son budget fut d’abord très mince avant de s’élever par nécessité). La même remarque est valable pour le pseudo-conflit entre Swan et Ajax, le rebelle du groupe remettant en question l’identité du leader par défaut : Hill se désintéresse très vite de cette tension interne et trouve un subterfuge pour se débarrasser de cet enjeu envahissant. Ce qui n’est pas plus mal si l’on considère que Michael Beck, l’acteur principal, ne montre pas beaucoup plus de talent que ne le fera Mark Gregory chez les italiens dans un rôle similaire (ce dernier étant également pénalisé par un réalisateur autrement moins consciencieux).

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Le réalisme des Les Guerriers de la nuit est donc à rechercher ailleurs, à savoir dans la sobriété employée au niveau esthétique par le réalisateur. Tourné entièrement de nuit dans les zones les plus sales de New York, avec la participation partielle de véritables gangs (les relations furent d’ailleurs houleuses entre ceux-ci et les acteurs), le film est une incursion particulièrement dense dans un univers peu conforme aux enjolivements hollywoodiens. Un univers sale et largement souterrain, le métro étant au cœur de l’épopée. Bien sûr, le look des gangs a beaucoup vieilli (particulièrement celui des Baseball Furies avec leur maquillage et leur tenue de base ball) et annonce les extravagances des films italiens façon Les Guerriers du Bronx, mais il cerne assez bien le style d’une époque carrefour entre l’agressivité punk, la rythmique disco et la synthétique new wave, tous trois fusionnés dans l’excellente BO. Et puis la mise en scène de Walter Hill aide à faire passer bien des choses. Formé chez Peckinpah, le réalisateur utilise un style sec et nerveux qui faisait les beaux jours du grand Sam. Bien que la violence physique soit finalement assez peu présente, le sens de la mise en scène donne l’impression d’un film radical, là encore à l’image des westerns de Peckinpah. Hill ne s’est jamais caché d’avoir toujours tourné autour du western même dans ses films n’appartenant pas directement au genre. Les Guerriers de la nuit fait part de cette influence non négligeable : le retrait d’une horde sauvage harcelée par d’autres hordes sauvages est un sujet suffisamment usité pour que Hill n’ait pas été attiré par hasard sur le roman de Sol Yurick. Il y trouva une autre source d’attirance : le fait que l’un des protagonistes soit comme lui un avide lecteur de comics. Modifiant le roman (dans lequel le personnage en question lisait le comic de l’Anabase), il décida en premier lieu de retranscrire cet aspect dans la construction même du film, le découpant notamment en chapitres qui auraient chacun commencé depuis des cases prenant vie. Mais le faible budget et le temps réduit imparti au tournage l’obligèrent à abandonner cette idée et à se concentrer sur l’aspect « jungle urbaine ». Malgré tout la nature particulière du récit témoigne de cette première intention : le film est ainsi une succession de chapitres dans lesquels les Warriors ou une partie d’entre eux, puisqu’ils se retrouvent à un moment séparés, affrontent à chaque fois un nouveau gang ennemi : les Turnbulls, les Orphans, les Baseball Furies, les Lizzies, les Punks, les Rogues… La présentatrice d’une émission de radio ancrée dans le milieu des gangs vient faire la séparation entre chaque étape. Tout ce découpage limpide fit plus tard le bonheur de l’industrie du jeu vidéo, trop contente d’y trouver une parfaite trame à l’adaptation du film sur Xbox. Cette simplicité dans la construction se marrie également fort bien avec le style sec du réalisateur, qui transforme alors son film en véritable film d’action à la densité jamais démentie. Après tout, avoir tué dans l’œuf les sujets sociaux ou psychologiques lui aura permis d’épurer son film un maximum. Alors bien sûr, ce n’est pas un chef d’œuvre développant de grandes théories, mais c’est un film d’action extrêmement efficace, réalisé avec intelligence par un Walter Hill qui connait bien son affaire. Avec New York 1997 et Mad Max 2, Les Guerriers de la nuit est certainement l’un des films les plus emblématiques d’une tendance du cinéma américain incarnant les derniers feux d’un mouvement culturel de rejet né du désenchantement social. Comme quoi, même sans l’avouer directement, Les Guerriers de la nuit reste inséparable du nihilisme de son époque, voire de la ville qu’il met en scène…

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