Cinéma Fantastique

Legend – Ridley Scott

Ecrit par Loïc Blavier

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Legend. 1985.
Origine : Etats-Unis / Royaume-Uni
Genre : Fantasy
Réalisation : Ridley Scott
Avec : Tom Cruise, Mia Sara, Tim Curry, David Bennent…

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Après la science-fiction avec Alien et après l’anticipation avec Blade Runner, Ridley Scott, désormais reconnu par ses pairs, reste dans le fantastique mais s’attaque à une toute autre facette : la fantasy. Un genre assez mal pourvu. Les succès récents des Star Wars et de Conan le barbare avaient cependant montré que le public était désormais mûr pour les histoires pleines d’héroïsme, situées dans des mondes sans liens ouverts avec le nôtre. C’est précisément ce que Ridley Scott va lui offrir, se basant sur un scénario de William Hjortsberg (romancier du pourtant très réaliste Sabbat à Central Park, porté à l’écran sous le titre Angel Heart) lui-même inspiré par les classiques de la littérature enfantine et par les plus grandes réussites de Disney.

Il était une fois, on ne sait ni trop quand ni trop où, fort verdoyant le monde était. Les princesses comme Lily (Mia Sara) s’y baladaient gaiement en chantonnant dans des forêts luxuriantes, sympathisant avec des villageois contents de ne cotiser que 37,5 ans et comptant fleurette aux jeunes forestiers de grand chemin, tels que l’intrépide Jack (Tom Cruise). Ce beau monde changea du tout au tout après l’exécution d’une des deux pures et blanches licornes, vilement assassinée par des kobolts, créatures répugnantes à la solde du démoniaque Prince des Ténèbres (Tim Curry). L’obscurité gagna alors le monde et la neige se mit à tomber drue. C’est que la licorne étaient le symbole absolu du Bien, et que les forces du Mal souhaitaient une fois de plus conquérir le monde. Fort heureusement, les innommables kobolts avaient omis de tuer le second bourrin cornu, laissant ouverte la porte de l’espoir aux défenseurs du Bien, qui s’y engouffrèrent aussi sec, si ce n’est pour la pauvre Lily, perturbée par son implication dans l’origine de la catastrophe et qui, sous le coup de l’émotion, se laissa kidnapper par les kobolts.

Mille fois vue et revue, l’intrigue de Legend n’inspire dès de le départ que peu de sympathie pour le spectateur âgé de plus de dix ans. De stéréotypes en caricatures, de lieux communs en recettes éculées, Ridley Scott construit son film sans sourciller, allant du point A au point Z sans oublier aucune convention. Belle Princesse innocente, beau héros courageux, sous-fifres petits et moches mais rigolos et au cœur pur, méchant incroyablement méchant (comme le prouvent ses gros rires sardoniques soulignant ses funeste desseins), soldats ennemis aussi bêtes que repoussants, rien, strictement rien, ne viendra sortir le scénario de sa torpeur. Le manichéisme total est de mise, tout comme les grossiers dialogues lyriques à faire pleurer les plus gentilshommes des poètes (« tu es douce comme le pollen porté par le vent« ). La bravoure se doit d’être criante, tout comme l’humour, la peur, la peine, etc… Et ce, dans le but que les chères petites têtes blondes assimilent comme il se doit toutes les valeurs (judeo-chrétiennes) véhiculées par Legend. Toujours dans cette optique, chaque personnage ou classe de personnages dispose de son caractère propre et ne saurait empiéter sur celui de son voisin. La princesse ne peut qu’être romantique, le héros ne peut qu’être valeureux, les elfes (en réalité des nains) ne peuvent qu’être débonnaires etc etc… Chacun a sa place, et une certaine hiérarchie finit même par se mettre en place : l’humour des elfes sera ainsi moins utile que le courage de Jack, leur look de petits gars velus sera moins beau que celui de la rutilante princesse et dès lors, ces sympathiques bêtas seront inférieurs au couple de héros, d’emblée bienveillants. Pourtant, deux personnages échappent quelque peu à ce schéma hiérarchique : une fée, semblable à la bonne vieille fée clochette (Jack prend lui-même des allures de Peter Pan), dont l’utilité se fait toute relative et se résume à des tâches fonctionnelles (aider le héros en cas de besoin). Il y a également Gump, le chef des elfes, un enfant aux oreilles pointues servant à mettre Jack au parfum et à lui indiquer la marche à suivre, parfois de manière confuse, voire avec des contradictions. Un personnage haïssable et hystérique dont la présence n’est en réalité justifiée que par la volonté d’expliquer textuellement au jeune public les enjeux de l’histoire.

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Legend, conspué lors d’une projection-test, fut amputé d’une demi heure, chose consentie et approuvée par Ridley Scott lui-même. Il est possible que pendant le temps perdu, certains développements aient pu survenir… Cependant, rien n’est moins sûr. A en juger par l’heure et demie restante, il est fort probable que cette demi heure n’ait contenu que d’autres avalanches de clichés puérils. Difficile de la pleurer, donc. Il est en revanche plus triste que le score composé par Jerry Goldsmith, toujours suite à la même projection-test, soit passé à la trappe au profit d’une musique anonyme composée par le groupe Tangerine Dream. Un beau gâchis. Mais le plus beau d’entre eux est certainement l’utilisation qui est faite des superbes maquillages de Rob Bottin. Si celui-ci fut amené à concevoir les créatures habituelles de la fantasy (kobolds au long nez crochus et à la peau verdâtre, nains barbus aux faciès joviaux), il donna également vie à l’un des méchants les plus impressionnants disponibles sur le marché : le Prince des Ténèbres, alias Darkness pour les intimes. L’image d’Épinal du Diable (peau rouge, grosses cornes, sabots..) trouva là sa concrétisation la plus parfaite. Il est honteux que la caractérisation du personnage n’ait pas suivie, Scott se contentant de faire d’une si belle création un méchant tout à fait classique, cherchant à séduire la belle Princesse pour la faire passer du côté obscur sans la brusquer (et sans effrayer les têtes blondes). Sa plus grande rage, crier parce que la demoiselle ne veut pas s’asseoir, paraît ainsi bien risible compte tenue de l’allure phénoménale de ce Prince des Ténèbres.

Legend est décidément un très mauvais film, caractérisé avant tout par ses étalages conformistes. Mais sa courte durée, ainsi que la très mauvaise gestion des espaces par Ridley Scott (tous les lieux évoqués dans le film ne semblent distant que de quelques mètres !) seront d’autres défauts, venant quant à eux supprimer tout souffle épique à ce film de fantasy qui en aurait pourtant tant eu besoin pour permettre au spectateur de respirer entre deux scènes téléphonées. In fine, seul le travail de Rob Bottin permettra au film de Ridley Scott d’éviter la nullité, ainsi que certains jolis décors ou que la photographie, parfois superbe. Mais il était dit que les qualités seraient quoi qu’il arrive saccagées : un incendie se déclara sur le lieu du tournage (le studio Pinewood, en Angleterre, celui-même qui abrita James Bond), obligeant l’équipe du film à reconcevoir des décors en toute hâte…

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