Cinéma Thriller

Le Voyage de la peur – Ida Lupino

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The Hitch-Hiker. 1953.
Origine : Etats-Unis
Genre : Triste virée
Réalisation : Ida Lupino
Avec : Edmond O’Brien, Frank Lovejoy, William Talman, José Toway…

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Deux amis – Roy Collins et Gilbert Bowen – partis pour un week-end de pêche, prennent en chemin un malheureux dont la voiture est tombée en carafe. Peu disert, le passager révèle vite sa véritable personnalité, braquant son arme sur les deux amis. Sans le savoir, ils ont embarqué Emmett Myers, cet auto-stoppeur assassin que la police recherche activement. Par leur élan de générosité, les voici condamnés à accompagner le criminel dans sa fuite à travers le Mexique.

Quatrième film officiel d’Ida Lupino (elle avait pris la suite d’un Elmer Clifton malade pour achever Avant de t’aimer dont elle avait coécrit le scénario), Le Voyage de la peur se démarque de ses autres réalisations par son approche plus volontiers divertissante et anonyme. Délaissant pour un temps les sujets délicats et le discours féministe de ses précédents films (la maladie dans Faire face, le viol dans Outrage), Ida Lupino semble vouloir toucher un public plus large en se fondant dans un genre pour lequel elle a déjà beaucoup donné en tant qu’actrice : le film noir.

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Le Voyage de la peur prend le parfait contrepied de ses précédentes réalisations en maintenant les personnages féminins à la marge d’un récit qui se conjugue uniquement au masculin. Elle va même plus loin en en faisant des personnages à fuir, ou tout du moins auxquels on raconte des histoires pour être tranquilles. Pour des raisons qui ne nous sont pas clairement explicitées, Roy et Gil ont menti à leurs épouses quant à leur réelle destination. Se lit néanmoins dans leur errance une volonté de s’aérer l’esprit sans avoir à rendre de compte, voire de se confronter à l’interdit. De passage dans une ville, Roy hésite à s’encanailler avant de se raviser devant le peu d’entrain de Gilbert (il dort à poings fermés). A l’aune de cette scène et de leurs non-dits, leur rencontre fortuite avec Emmett Myers prend des allures de sanction. Leur virée entre amis tourne alors rapidement au cauchemar. Un cauchemar empli de vexations en tout genre par les bons soins d’un Emmett Myers très joueur. Le rapport de force qui s’instaure au sein du trio brille par son évidence. Celui qui se tient du bon côté du canon mène la danse, bien aidé par la passivité des deux amis. En bon prédateur, Emmett se délecte du spectacle de ces bêtes blessées dans leur orgueil accepter leur sort presque de bonne grâce. Gilbert et Roy se savent en sursis, leur survie dépendant avant tout du bon vouloir de leur « geôlier ». Au sein du duo, les rôles sont parfaitement répartis. A Gilbert l’ascendant qui par son calme olympien impose la prudence à Roy, plus impulsif mais disposé à s’en remettre aux décisions de son ami. Pas d’héroïsme ici, mais des hommes qui se débattent avec leurs petites lâchetés – Emmett le premier, au courage tout entier logé dans son revolver –, dont on prendra la pleine mesure lors d’un dénouement anti-spectaculaire dans la lignée de ce qui a précédé. Il serait tentant de voir dans ces portraits sans fard d’hommes à la faiblesse patente la patte féministe d’Ida Lupino en un beau geste castrateur. Or elle ne fait que véhiculer l’image habituelle que le film noir donne des personnages masculins, à la différence que la femme fatale ne se trouve plus à l’écran mais derrière la caméra. En somme, elle témoigne d’une grande déférence pour le genre qui amène Le Voyage de la peur dans une routine un peu trop confortable, brièvement troublée par d’infimes trouvailles.

Par nature urbain, le film noir s’aère dans le cas présent en prenant des chemins de traverse entre contrées désertiques et petits villages mexicains. Ida Lupino use des déserts traversés pour accroître davantage l’isolement de son trio, dont la moindre esquisse de civilisation (une douane, une station-service, un couple de mexicains en promenade) est promesse d’un surplus de tension. Cependant, elle prend un malin plaisir à déjouer les attentes, parfois au détriment d’une certaine logique qui tend vers la facilité (cf. le passage de la douane, sans que les passagers ne soient inquiétés outre mesure par les agents mexicains). Cette tendance s’illustre dans la personnalité même d’Emmet Myers, dont le sadisme supposé s’avère bien pratique pour accepter qu’il s’encombre aussi longtemps de Roy et Gilbert, mais insuffisant à justifier son caractère expéditif esquissé au préalable. Il nous apparaît aussi indécis que le récit de sa cavale, lequel louvoie sans cesse entre vraisemblance et grosses ficelles. Le film se teinte ainsi d’un humour involontaire (la fausse annonce radiophonique des autorités pour faire croire au psychopathe qu’elles font fausse route) qui fragilise constamment le climat oppressant envisagé. Du fait divers violent annoncé en préambule, il ne reste que des bribes concentrées en début de film puis abandonnées au profit d’une cavale sans relief qui vire, à son meilleur, à la tortue psychologique. Où comment, par le biais d’un maniaque à la paupière inerte, donner corps à l’expression « ne dormir que d’un œil » en une vision de cauchemar.

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Au sein de la carrière d’Ida Lupino, Le Voyage de la peur demeure une exception, néanmoins auréolée du titre ronflant de premier film noir réalisé par une femme. Loin de ces considérations pour cinéphiles, Ida ne reviendra plus au genre qu’en simple actrice (Le Grand couteau, La Cinquième victime), préférant se confronter à des sujets plus subversifs en qualité de réalisatrice (Bigamie). Mais le peu d’attrait du public pour ses films l’obligera à délaisser le cinéma pour le petit écran pour lequel elle multipliera les épisodes de série télé, qui auront raison de sa liberté de ton et de son singularisme, à de rares occasions près (The Trouble with Angels). Dans ce contexte, Le Voyage de la peur avait tout du compromis pour lui permettre de réaliser Bigamie, au contenu plus proche de ses aspirations.

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