Aventure Cinéma

Le Trésor des hommes bleus – Edmond Agabra

Ecrit par Loïc Blavier

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El Secreto de los hombres azules. 1961.
Origine : Espagne / France
Genre : Aventures à l’eau de rose
Réalisation : Edmond Agabra
Avec : Lex Barker, Marpessa Dawn, Odile Versois, Franck Villard…

Au milieu du XIXe siècle, le riche Don Pedro part ouvrir commerce dans la cité désertique de Zagora, au Maroc. Il emmène avec lui sa fille, la riante Suzanne (Odile Versois). En chemin, ils croisent Fred (Lex Barker), aventurier américain dont les charmes ne laissent pas Suzanne insensible, au grand dam de son père qui se réjouit d’avance de voir l’américain prendre la direction de Dakar. Las, Suzanne ne lui a pas fait les yeux doux pour rien : alors qu’ils sont en escale à Mogador -Essaouira dirions nous aujourd’hui- Fred décide tout compte fait de les suivre jusqu’à Zagora. Un voyage à dos de chameaux au cours duquel la caravane subit une tempête de sable. Égaré, Fred tombe sur un camp touareg où la pétillante targui Malika (Marpessa Dawn) tombe sous son charme. Peu après, Fred est invité par un certain Hernandez (Franck Villard) à se joindre à lui pour dérober le trésor des touaregs. L’aventurier tombe tête baissée dans le traquenard qui lui a été tendu… Sauvé par Malika, il doit désormais choisir entre deux dulcinées tout en évitant les pièges que Hernandez et ses violents associés ne manqueront pas de placer sur sa route.

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A en croire certaines sources, Le Trésor des hommes bleus aurait été officieusement co-réalisé, voire intégralement réalisé sous le sceau du secret, par Marco Ferreri. La réalité serait plutôt que le futur réalisateur de La Grande bouffe prêta assistance au scénariste Massimo Alviani, désireux de tourner un film au Maroc avec l’aide de commerçants locaux, mais encore plus désireux de ne pas renoncer à ses bénéfices. Une loi interdisait en effet l’exportation de bénéfices engrangés depuis des fonds marocains. Ferreri aurait alors prêté assistance à Alviani en créant une compagnie de production espagnole dont l’existence se limiterait à cette seule production, faisant du Trésor des hommes bleus un film espagnol (et français via une autre compagnie de production en renfort) et ainsi pouvoir rapatrier les bénéfices. Ferreri ne semble donc avoir joué aucun rôle dans l’aspect artistique, le réalisateur étant bel et bien Edmond Agabra, assistant d’Henri Decoin sur plusieurs de ses films et qui allait tourner par la suite quelques documentaires en Afrique.
Une fois ces précisions faites, que faut-il retenir de ce film d’aventures reposant sur les épaules de l’ex Tarzan Lex Barker ? Et bien à vrai dire, pas grand chose. Pour faire court, il ne s’agit que d’une très modeste production dont la seule originalité tient à ses décors naturels dont Agabra use et abuse dans l’unique but de donner un cachet exotique à un ensemble tout de même extrêmement plat. Ce cadre désertique et tout ce qu’il contient (des ruines envahies de dunes, des tempêtes de sable, une oasis, un lac au milieu d’une végétation luxuriante) se retrouve donc au service d’un triangle amoureux sans profondeur et d’une histoire de trésor qui est encore pire… Les sentiments, Agabra les réduit au strict minimum. Deux femmes sont amoureuses de Fred, tandis que celui-ci est amoureux de l’une, puis de l’autre, sans que ce revirement soudain ne lui pose problème. A vrai dire, malgré ses paroles sirupeuses et son comportement de gentleman aventurier, ledit Fred apparaît comme un tombeur tout juste sorti de l’adolescence, puéril et fanfaron. Entre ses répliques clichées (« Tu mérites mieux que moi », dit-il en gros à Suzanne lorsqu’il veut la larguer sans lui dire « tu m’emmerdes ») et son agaçante tendance à faire le paon (sourire immaculé, blondeur éclatante et port aristocratique), difficile de le prendre au sérieux. D’autant plus que le bougre semble en fait sauter sur tout ce qui bouge, comme en témoigne ses roucoulades à Mogador auprès d’une danseuse du ventre elle aussi séduite. Les femmes qui tombent comme des mouches face à lui ne valent d’ailleurs guère mieux. Suzanne joue la carte de la rébellion face au paternel qui a bien raison de trouver que cet américain n’est pas très sérieux. Quant à Malika, elle mérite bien le qualificatif de « petite fille » que lui attribue Fred avant de savoir son nom… Elle est du genre à roucouler auprès de sa meilleure copine comme le ferait une collégienne face à son premier flirt. Et puis surtout elle aligne les imbécilités sentimentales (de mémoire, elle dit ainsi se moquer de ce à quoi ressemble les États-Unis, puisqu’elle ne regardera que Fred), que Agabra essaie de faire passer sous le prisme de la sagesse exotique (pour aller de pair avec la beauté exotique, indéniable mais caricaturale). Il joue même cette carte-là à fond, allant jusqu’à concevoir une ahurissante scène musicale dans laquelle Malika pousse une déchirante complainte tandis que défilent les images lyriques de l’impitoyable désert (ah, ces touaregs impassibles au milieu d’une tempête de sable !)… Dans le fond, Malika n’est en fait perçue que comme une gentille petite touareg sans défense offrant son cœur au jeune américain apportant la grandeur d’âme de la civilisation. La propagande colonialiste n’est pas très loin…

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Et l’aventure, là dedans ? Et bien ce n’est qu’un écho à ce que reflètent les personnages. A savoir que les touaregs sont gentils et que Fred l’est tout autant. L’américain finit en effet par prendre fait et cause pour la défense du trésor, ayant compris au contact de Malika qu’il ne fallait pas léser une peuplade pour son intérêt personnel… Guère convaincant. Je ne pense pas me montrer trop mauvaise langue en disant que son raisonnement est essentiellement un procédé de drague qu’une héroïne moins cruche aurait vu venir à des kilomètres. Lorsque certains aventuriers recherchent le Graal, d’autres comme Fred recherchent les conquêtes. Il ne fallait donc pas s’attendre à autre chose de sa part, surtout qu’il aurait fait un bien piètre aventurier « classique ». Sa tentative de voler le trésor avec Hernandez fut interrompue après avoir fait un boucan pas possible… Alors que ledit trésor est en tout et pour tout protégé par une plaque qu’il suffit de soulever. J’aurais bien aimé dire qu’au moins Fred sait se battre contre les associés de Hernandez, mais hélas la première confrontation a lieu derrière un pilier qu’Agabra n’a pas eu l’idée de contourner, et la seconde se déroule majoritairement en hors champ, le réalisateur préférant pudiquement filmer quelqu’un d’autre lorsque Fred est au coude à coude avec l’un de ses trois ennemis. Le Trésor des hommes bleus est l’opposé de ce que doit être un film d’aventure à un point à peine croyable. Les scènes de tempêtes y sont plus spectaculaires que ce ridicule climax final dont le seul aspect marquant est la façon désinvolte dont Agabra clôt le dossier Suzanne, traitée comme un personnage secondaire depuis déjà un bon quart d’heure et qui a donc eu la malchance de croiser la route d’un réalisateur aussi lâche que Fred. En dehors de ça, notons aussi l’absence de musique pour ce climax dont la finalité n’est une fois de plus que de montrer à quel point Fred et Malika sont amoureux, au point même de recevoir l’approbation tacite des touaregs (ou leur indifférence totale, puisque de toute façon aucun d’entre eux ne nous a jamais été présenté). Le film s’achève et c’est tant mieux, tant il finissait par donner l’impression au spectateur de tenir la chandelle. A vrai dire, j’aurais même pu faire l’économie de ce texte en mentionnant dès le départ une anecdote révélatrice : peu après sa sortie, Le Trésor des hommes bleus a fait l’objet d’une adaptation en roman photos dans la collection « Aventures Actions » du magazine « Nous deux »… Il y méritait tout à fait sa place.

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