Cinéma Science-Fiction

Le Retour de Godzilla – Ishirô Honda

Ecrit par Loïc Blavier

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Gojira no gyakushû. 1955.
Origine : Japon
Genre : Kaiju Eiga
Réalisation : Motoyoshi Oda
Avec : Hiroshi Koizumi, Setsuko Wakayama, Minoru Chiaki, Takashi Shimura…

Autant la conception du premier Godzilla avait demandé une énorme masse de travail, autant la mise en chantier et le tournage de cette séquelle se firent à vitesse grand V. Six mois après la sortie de Godzilla, Le Retour de Godzilla débarqua sur les écrans nippons. Il est vrai que le travail de fond effectué sur le premier volet par le réalisateur Inoshiro Honda et par le responsable des effets spéciaux Eiji Tsuburaya permettait d’avoir le terrain défriché. Plus besoin de se casser la tête sur la conception des effets spéciaux : le même procédé du mec-dans-un-costume est repris, et ledit costume ne varie pas beaucoup. Du reste, si Honda laisse sa place à Motoyoshi Oda, Tsuburaya reste fidèle au poste, et c’est bien le principal… Car si il est bien une chose que l’on peut dire au sujet du Retour de Godzilla, c’est que la précipitation de sa conception a entraîné une forte négligence pour tout ce qui est du scénario.

Pilotes de reconnaissance pour une compagnie de pêche, Shoichi Tsukioka (Hiroshi Koizumi) et Kôji Kobayashi (Minoru Chiaki) survolent l’océan et font la causette avec Hidemi Yamaji (Setsuko Wakayama), fille du patron, petite amie de Tsukioka et accessoirement contact à la tour de contrôle, lorsqu’un accident mécanique oblige Kobayashi à se poser sur un îlot et Tsukioka à venir le chercher. Quelle n’est pas la stupeur des deux pilotes lorsqu’ils découvrent que deux gigantesques bestioles sont en train de se battre ! Ils repartent tout de même sains et saufs, et alertent les autorités, qui en déduisent qu’il existe donc un second Godzilla, auquel s’ajoute un ankylosaure que l’on nommera désormais Angillas. L’armée et les scientifiques redoutent fortement que ces deux colosses d’un autre âge ne viennent encore faire du grabuge dans le pays, et préparent donc la défense en calculant la zone sur laquelle les deux monstres sont censés débarquer. Pas de bol, ils bifurquent vers Osaka. Le plan de diversion « son et lumière » censé détourner Godzilla de la ville est mis à mal par une explosion provoquée par un accident dans une raffinerie, ce qui ramène illico le saurien vers la civilisation… Et en plus, Angillas n’est pas loin derrière… A part au BTP, où on se frotte les mains, c’est la panique générale.

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Le Retour de Godzilla est un film simple, voire simpliste. Très schématique, le scénario se divise en deux parties à peu près égales, la première allant de la découverte de Godzilla et Angillas à leur affrontement à mort en plein Osaka, et la seconde montrant en gros la contre-attaque humaine pour éviter que Godzilla ne revienne mettre la pagaille. Étant encore considéré comme un « méchant », le monstre a besoin d’une contrepartie humaine, histoire de donner au public un moyen de se situer dans l’histoire et de ressentir l’aspect dramatique de la situation. Ce rôle échoit à Tsukioka et à ses amis, qui n’ont vraiment pas de bol. Non seulement ce sont eux qui découvrent Godzilla et Angillas, mais en plus c’est leur ville qui est attaquée, puis ce sont encore eux qui retombent sur Godzilla malgré leur migration au nord, sur l’île d’Hokkaido. A croire que la bête les suit à la trace ! Oda limite l’aspect humain à ses seuls pêcheurs (plus dans la deuxième partie à des amis aviateurs de Tsukioka, qui traînent dans le même restaurant) et laisse même de côté les autorités officielles. Armée comme scientifiques ne sont bons qu’à rappeler les précédents dégâts causés par Godzilla à Tokyo (images d’archives du premier film à l’appui), à identifier Angillas comme un ankylosaure (dans un livre d’images !) et à dire qu’ils sont impuissants à les combattre. Tout juste peuvent-ils essayer de les éloigner en jouant sur la haine des lumières vives. Mais une fois l’échec de leur plan devenu certain, les autorités sortent tout bonnement du film. Et ce sont nos braves pêcheurs et leurs amis qui devront se coltiner le combat, tout en vivant une histoire d’amour parasitaire qui n’apporte strictement rien au récit si ce n’est de le centrer définitivement sur Tsukioka, Kobayashi et Hidemi. Le sens des priorités de Honda, qui reléguait l’histoire d’amour au second plan, n’est plus de mise. Nous sommes donc en autarcie, Godzilla ne semble être l’ennemi que d’un groupe de personnes, la population n’existant pas. Par conséquent, la portée allégorique du Retour de Godzilla est infiniment moins marquée et moins virulente que dans son prédécesseur. Un peu comme si le fait de voir le pays ravagé devenait une banalité. D’ailleurs, à peine Godzilla et Angillas viennent-ils de détruire Osaka que Tsukioka et sa bande se remettent déjà à blaguer. Difficile dans ses conditions d’assumer l’allégorie faisant revivre les traumatismes de Hiroshima et Nagasaki à travers les destructions de Godzilla, né lui-même de l’atome. Si allégorie du traumatisme il y a, cela ne concerne que l’aspect purement matériel, qui pour sa part est réussi. Surnagent donc quelques plans de ruines ou de colonnes de feu sans équivoques. Dommage que la psychologie des personnages ne suive pas.

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L’autre gros point noir du film est sa division en deux parties distinctes, qui du point de vue de Godzilla sont l’offensive et la défensive. Ainsi, le climax du film, le combat entre les deux monstres et la destruction d’Osaka, se retrouve en plein milieu de film. Ce choix est franchement douteux, surtout que tout en étant bien plus ample que dans la plupart des films de monstres américains, souvent chiches en destruction de maquettes, ce climax souffre pas mal de la comparaison avec son homologue du premier film. Les ravages en ville sont surtout des dommages collatéraux du choc entre Godzilla et Angillas, qui ne tient pas toutes ses promesses (cadrer la bagarre au plus près des monstres n’est pas une très bonne idée, et le souffle atomique de Godzilla ressemble cette fois au jet d’un vaporisateur d’eau). Avoir imposé un ennemi monstrueux à Godzilla le détourne de sa condition d’ennemi du genre humain s’en prenant aux fondements de la société et pose les bases du futur ami des enfants qu’il deviendra par la suite. Et pourtant, ce climax dépasse de loin le rébarbatif final, qui mise sur le courage des personnages. C’est là que le film s’américanise : dans la mouvance de son histoire d’amour, le film part alors dans l’éloge du dévouement, du sacrifice et dans l’hommage aux morts. Ce qui est tout de même un comble puisque Oda n’a jamais donné l’impression que le pays s’intéressait un tant soit peu à nos pêcheurs, et réciproquement. Du coup, on ne peut même pas dire que la victoire contre Godzilla prenne l’allure d’une revanche fictive du Japon contre ses tourmenteurs. Au mieux, avoir pris des pêcheurs pour héros peut faire songer à un hommage à l’équipage du Lucky Dragon, ce bateau de pêche japonais irradié par des essais nucléaires américains.
Globalement, on ne peut s’y tromper : Le Retour de Godzilla n’est pas un très bon film. Sa propension à limiter la portée de son scénario en se fourvoyant dans des hors sujets (l’histoire d’amour et d’amitié) fait de lui un produit américanisé, et sa construction même témoigne d’un film conçu à la va-vite. Ainsi, nous ne sommes plus dans la noirceur du premier Godzilla, et nous ne sommes pas encore dans le côté « cartoon » assumé des films suivants. Après avoir songé à le remonter quasi intégralement en lui ajoutant des scènes tournées aux USA (comme pour le premier film), les américains se décideront finalement à le sortir sans grands changements, avec seulement quelques rajouts de stock-shots. Que l’on considère ça comme un gage de rupture d’avec le pacifisme militant de Honda ou comme une preuve de l’américanisation du spectacle proposé, cela reste toujours évocateur de la baisse de qualité après un premier film génial.

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