Cinéma Drame Horreur

Le Mort-vivant – Bob Clark

Ecrit par Loïc Blavier

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Dead of night. 1974.
Origine : Etats-Unis / Canada / Royaume-uni
Genre : Horreur
Réalisation : Bob Clark
Avec : Richard Backus, John Marley, Lynn Carlin, Anya Ormsby…

Par une sinistre soirée, la famille Brooks reçoit l’annonce de la mort de Andy, le fils, parti combattre au Vietnam. Le deuil est de courte durée : alors que la nuit n’est pas encore finie, le fils chéri revient sur ses deux pieds à la maison. Après la joie bien compréhensible, les Brooks vont remarquer qu’il n’est plus le même. Ne sortant de son mutisme que pour se montrer agressif, Andy plombe le quotidien de sa famille, qui ne demandait qu’à célébrer son retour.

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Au cours des années 70, il ne fallait pas compter sur le tandem Bob Clark / Alan Ormsby pour égailler les soirées. Débutée en 1972 avec Children shouldn’t play with dead things, un film de zombies facétieux, leur collaboration dans le macabre se fit courte mais remarquable, puisqu’il en sortit ces deux oeuvres très noires que sont Deranged (sur lequel Clark n’est pas officiellement mentionné) et Le Mort-vivant qui nous intéresse ici. Seul, Clark signa aussi l’indispensable Black Christmas, pourrissant les bons sentiments d’une période traditionnellement festive, idée que bon nombre de réalisateurs s’évertueront à reprendre (à commencer par John Carpenter). Concernant Le Mort-vivant et son sujet de la guerre du Vietnam, il fut tourné en 1972, année catastrophique pour les Etats-Unis. Les derniers combattants quittèrent le Vietnam en août, ne provoquant pas la fin de la guerre, ni même de l’aide apportée par les Etats-Unis au sud-Vietnam, mais entérinant la cuisante défaite essuyée par le soi-disant invincible Oncle Sam, défait par les troupes communistes de feu « l’oncle Ho ». La fierté des Etats-Unis en prend un sérieux coup, mais ce n’est pas le plus grave. La défaite signifie que plus de 50 000 soldats sont morts pour pas grand chose, et que ceux qui ont survécu ne peuvent même plus avoir l’honneur d’avoir participé victorieusement à la soi-disant lutte pour la liberté. La cause pour laquelle ils se sont battus et ont vécu nombre d’atrocités est devenue un sujet honteux. Les plus touchés d’entre eux sont incapables de se réadapter à la vie civile, et contrairement à leurs aînés qui participèrent au débarquement, l’Histoire ne retiendra pas d’eux leur héroïsme, surtout dans une guerre aussi sale que le fut celle du Vietnam. Dissimulé derrière une métaphore horrifique largement évocatrice du cinéma de George Romero, Le Mort-vivant est consacré à ce sujet, traité autant du point de vue de l’ancien combattant que de celui de ses proches. Si la dimension sociale du mort-vivant est bien empruntée à Romero, il en va autrement pour ce qui est de la caractérisation même du zombie en question, qui diffère sensiblement des pantins désincarnés qui assiégeaient Duane Jones et ses collègues dans ce qui n’était alors rappelons-le que le seul film de ce qui deviendra une saga justement réputée. Déjà, Andy Brooks est le seul mort-vivant du film, son statut restant d’ailleurs un mystère pour ses proches tout au long du film. Nous sommes loin de la vision apocalyptique de Romero, dont les zombies menaçaient de détruire la société dans son ensemble. Ici, la portée est plus réduite : elle couvre la cellule familiale formée par les Brooks (le père Charles, la mère Christine et la fille Cathy) ainsi que leurs proches (le Docteur Allman, le facteur, les amis communs de Cathy et Andy). Andy n’est pas non plus avide de chair, il ne s’en procure que lorsque le besoin impérieux s’en fait sentir, c’est à dire lorsqu’il est sur le point de se décomposer. Et pourtant, sa présence est, à son niveau réduit, tout aussi marquante et destructrice que ne l’était celle des morts-vivants anthropophages près de Pittsburgh. Là où sa famille s’attendait à un regain de vie et à la fin de la peur permanente dans laquelle elle vivait depuis son départ à la guerre, elle ne trouve que le silence et la colère. Bien qu’étant toujours capable de parler, Andy reste silencieux, ne montre plus aucune émotion positive et reste seul dans sa chambre, dans le noir, à se balancer lentement sur sa rocking chair (image inquiétante que Clark reprendra dans Black Christmas) pendant que ses parents se disputent sur son compte. Les seuls moments où il sort de sa torpeur sont encore plus décourageants : ils ont lieu lorsqu’autour de lui la vie normale reprend son cours (les gamins du quartier venus le saluer), ou bien lorsque quiconque se montre un tant soit peu agressif envers lui (le chien de la famille, qui lui grogne dessus). Andy y réagit à chaque fois violemment, ce qui aboutit à des scènes d’une violence aussi fugace qu’imprévisible tel que le meurtre du chien, au milieu justement des gamins, qui a pour conséquence d’alourdir encore un peu plus le climat familial. Entre un père qui ne supporte pas la situation et sombre dans l’alcool et une mère qui prône une compréhension excessive aux limite de la folie, la famille Brooks se met à imploser avant même que les suspicions de meurtre sur la personne d’un routier ne pèsent sur Andy. La situation est peut-être encore pire que si Andy était resté mort, ce qui aurait unifié la famille dans le deuil plutôt que de la diviser et de faire ressurgir les mauvais souvenirs qui précédaient le départ de Andy pour le Vietnam. Ainsi la mère reproche au père d’avoir poussé leur fils à s’engager, tandis que le père fait échoir la responsabilité sur sa femme, qui selon lui transformait leur fils en femmelette à force de protection. A travers son sujet qui au premier regard n’en laissait rien paraître, Le Mort-vivant est une œuvre très dure poussant dans le sens de l’acceptation du deuil dans le cas spécifique de cette guerre du Vietnam qui déchira en vain bon nombre de familles. L’incapacité à faire le deuil est même probablement ce qui est à l’origine de la « résurrection » d’Andy, puisque peu avant son retour sa mère priait en pleine nuit, cierge à l’appui, pour que son fils revienne parmi eux. Une scène qui n’offre aucune certitude matérielle quant à l’explication du retour de Andy, mais qui fait définitivement du deuil l’un des thèmes principaux du film. Avec ou sans Andy, la vie des Brooks ne sera jamais plus la même, et c’est bien parce qu’ils ont refusé de le constater que les membres de cette famille se détruiront eux-mêmes moralement. La faute ne leur est cependant pas tout à fait imputable : comment leur reprocher de chercher à protéger leur fils (dans le cas de la mère) ou à le faire revenir à la normale (le père et la fille) ? Elle incombe à la guerre elle-même, un véritable désastre, et à ses initiateurs. Ce sont bien eux qui ont envoyé les jeunes au front et qui les ont changé à jamais.

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Un deuxième niveau de lecture fait ressortir du Mort-vivant un thème qui sera régulièrement repris au cinéma : la réintégration des anciens combattants. Sujet là encore traité de façon très crue, puisque le terme de « mort-vivant » pourrait aussi bien être inversé. Andy est l’incarnation du combattant traumatisé, qui au cours de la guerre a perdu toute sa joie, tout l’entrain de sa jeunesse. En quelque sorte, il est mort au Vietnam. Sa réintégration à la société civile américaine paraît impossible : après avoir vu ses amis mourir (dans l’introduction du film), comment se replonger dans des considérations aussi triviales que la drague dans un drive-in, ce que Cathy cherche à lui faire faire ? Andy n’a plus de goût pour rien, et lorsqu’un ancien combattant aborde avec fierté en sa présence le sujet de la Seconde guerre mondiale, il est légitime qu’Andy voit rouge, lui qui n’a aucun recul sur le sujet et qui ne peut en outre parler de sa guerre avec fierté (n’oublions pas qu’il y est mort et que son camp a été humilié). La violence est donc devenue sa seule raison de vivre, comme elle l’était au Vietnam, et comme elle le sera pour plusieurs anciens combattants qui comme lui ne sont pas sortis indemnes du conflit. Le goût du sang a dans son cas atteint un tel point que le sang, donc l’incarnation de la violence, est devenu l’élément indispensable à sa « vie » physique, ce qui fait de lui autant un vampire qu’un mort-vivant. On peut également y voir une métaphore sur la drogue, exutoire destructeur servant de refuge à un homme qui n’espère plus rien. Andy est devenu une créature maligne et pathétique dans la lignée du Nosferatu incarné par Klaus Kinski dans le film de Werner Herzog, dont le mal-être ne s’exprime pas mais se devine au travers de l’analyse de sa condition. Acteur débutant qui ne fera pas une grande carrière, Richard Backus est parfait dans ce rôle exigeant un calme olympien (voire une rigidité cadavérique) et un regard féroce. La destruction, la mort et le sang sont tout ce qu’il amène autour de lui, ce que Bob Clark retranscrit parfaitement à l’aide de son chef opérateur Jack McGowan, qui transforme la maison des Brooks en antre macabre, pleine de sombres recoins et de murs aux couleurs délavées, et de son fidèle compositeur Carl Zittrer, qui livre une musique digne d’un enterrement.
Trop méconnu, Le Mort-vivant tient pourtant la dragée haute face aux films emblématiques du radicalisme pessimiste des années 70. Toujours prompt à se jeter sur ce genre de choses, Eli Roth envisagerait d’en faire un remake, déplacé de la guerre du Vietnam à la guerre en Irak. Aurait-il été encore vivant, ce n’est pas Bob Clark qui lui aurait été de bon conseil, lui qui changea radicalement de style dès 1980 pour se lancer dans la comédie adolescente (Porky’s et sa suite, cette dernière étant scénarisée par Alan Ormsby) voire nourrissonne (le dernier film de sa carrière restera P’tits génies 2 et ses bébés héroïques). Il n’en reste pas moins qu’avec deux coups d’éclats (Le Mort-vivant et Black Christmas) en tant que réalisateur, il devrait tout de même être largement reconnu comme ayant été l’égal des Wes Craven ou Tobe Hooper de cette décennie.

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