Cinéma Comédie

Le Grand saut – Joel & Ethan Coen

Ecrit par Loïc Blavier

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The Hudsucker Proxy. 1994.
Origine : Etats-Unis / Allemagne / Royaume-Uni
Genre : Comédie
Réalisation : Joel & Ethan Coen
Avec : Tim Robbins, Jennifer Jason Leigh, Paul Newman, Bruce Campbell…

Les frères Coen et Sam Raimi n’ont pas chômé au début des années 80, lorsqu’ils partageaient la même maison. S’aidant les uns les autres, ils développèrent ensemble une certaine approche du cinéma qu’ils partagent encore. En 1985, Mort sur le grill fut le résultat à l’écran de cette collaboration : un film réalisé par Sam Raimi d’après un script de lui-même et des frangins Coen. Le Grand saut est l’autre versant de la même entente : un film des Coen basé sur un scénario co-rédigé avec Sam Raimi. Mais, en raison de la nécessité d’un budget conséquent, les Coen durent attendre dix ans avant que l’occasion de réaliser le film ne se présente. Le temps pour eux de se faire connaître et de rencontrer Joel Silver, qui parvint enfin à placer le projet sur des bons rails, moyennant quelques concessions dont la plus importante fut l’abandon du noir et blanc que les Coen pensaient utiliser. Un choix qui aurait pourtant été logique, puisque, à l’image de ce que Blood Simple fut pour le film noir, Le Grand saut est la remise au goût du jour d’un genre quelque peu oublié, la « screwball comedy », fleurissante de la fin des années 30 au début des années 50, et dont les plus grands noms se nommèrent Frank Capra, Howard Hawks et Preston Sturges. Des influences dans lesquelles les frères Coen piochent massivement pour construire une intrigue se déroulant à la fin des années 50.

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Afin de palier au suicide de leur patron et actionnaire principal Waring Hudsucker, Sidney J. Mussburger (Paul Newman) et les autres membres du conseil d’administration de Hudsucker Industries décident de le remplacer par Norville Barnes (Tim Robbins), un employé lambda nommé à ce poste eu égard à sa supposée imbécilité. Leur objectif est calculé : les actions de feu Waring Hudsucker étant trop chères pour eux, ils espèrent que leur pantin gérera l’entreprise n’importe comment, faisant passer le cours des actions du plus haut au plus bas, ce qui leur permettra alors de racheter ces parts à bas prix et de donc finalement de s’imposer à la tête de Hudsucker Industries avant que le marché ne soit ouvert au public comme le prévoyait Waring Hudsucker à défaut d’autres solutions. Flairant l’arnaque, la journaliste Amy Archer (Jennifer Jason Leigh) parviendra à être nommée secrétaire de Norville Barnes. C’est là qu’elle apprendra à connaître « l’imbécile », qui n’est peut-être pas aussi bête que tout le monde semble le penser.

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L’Extravagant Mr. Deeds, L’Homme de la rue, La Vie est belle (tous trois de Capra), La Dame du Vendredi (de Hawks), Le Gros lot (de Preston Sturges)… Que du lourd, duquel les Coen extraient toute la dimension politique et sociale de leur film. Comme dans Le Gros lot et dans Mr. Deeds, le personnage principal est sujet aux moqueries et aux manipulations fomentées par des gens cyniques et sans scrupules, croyant exploiter son aspect « péquenaud » pour se faire de l’argent facile (les membres du conseil d’administration) ou pour entretenir une réputation (la journaliste). Tim Robbins est placé sur les pas de Gary Cooper et si il interprète Norville Barnes de façon convaincante, il n’en reste pas moins que les frères Coen ont tendance à grossir un peu trop le trait de son imbécilité, n’hésitant pas au début du film à le faire rigoler à tue-tête et à tout bout de champ. Pour peu, la réputation que lui brossent les journalistes et les actionnaires ne serait pas tellement erronée… Il faudra attendre le revirement d’Amy Archer pour que le personnage cesse enfin de se comporter en idiot du village et se mette à devenir véritablement crédible. Le film prend enfin une vraie orientation de screwball comedy à l’ancienne en affutant son propos social, qui jusqu’ici se limitait plus ou moins à une dénonciation à coup de massue du cynisme de la haute société new-yorkaise. Norville Barnes, sans abandonner son comportement fantasque, dévoilera alors une facette plus romantique, plus idéaliste, plus intelligente en commençant à nouer une liaison avec Amy, qui, piquée au vif par les propos de Norville sur un article sur sa soit-disante imbécilité, sera alors en proie aux remords. La prestation de Jennifer Jason Leigh est digne d’éloges : commençant le film dans le même style que celui de Rosalind Russell dans La Dame du Vendredi, c’est à dire en déversant des torrents de paroles ininterrompus (notamment à la rédaction de son journal, où elle a affaire à un beau parleur vaniteux en la personne de Bruce Campbell, qui livre là son numéro habituel toujours agréable), elle deviendra alors une journaliste morale, humaine, un peu comme la journaliste incarnée par Barbara Stanwyck dans L’Homme de la rue. Face à elle, elle aura un Norville tour à tour aussi désespéré que Gary Cooper dans le même film et au contraire enjoué, ayant même tendance à devenir aussi vaniteux que l’infâme actionnaire Mussburger suite au succès de son invention, le Hula Hoop, à laquelle personne ne croyait. Une invention simple, ridiculement simple, dont la présentation lors d’un conseil d’administration aura pris l’apparence d’un « dîner de cons », mais qui connaîtra pourtant la ferveur populaire, symbole de la revanche du manipulé sur ses manipulateurs. Les Coen livre une critique pleine d’ironie du monde de l’entreprise, mettant l’accent sur les valeurs séparant les patrons sinistres et calculateurs, perchés dans leurs immenses bureaux vides au sommet de l’immeuble, des employés imaginatifs et chaleureux s’affairant dans un environnement à la Metropolis dans un sous sol agité. Si le propos est convaincant, on peut tout de même regretter que les différentes références du films, brassées à grande vitesse, empêchent les réalisateurs de s’atteler en détail sur tel ou tel point… Pas évident de résumer les chefs d’œuvres de Capra, Hawks et Sturges en un seul film, et forcément, l’impact se trouve dilué en court de route, au point même de réduire l’humour et l’aspect humaniste qui aurait dû être hérités de ces films…

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Et pourtant, ces aspects ne sont pas tout à fait absents du Grand saut. Ils se retrouvent non pas là où on aurait pu les attendre, c’est à dire dans l’héritage cinématographique mis en avant par le film, mais dans le traitement réservé par les Coen, qui posent ici les prémices des géniaux The Big Lebowski et O’Brother et qui placent un élément récurrent de leur style, un certain penchant pour le décalage, pour un lyrisme autoparodique parfois surréaliste véhiculé par une mise en scène tout en contemplation. C’est le cas lors d’une scène de rêve évoquant furieusement les délires de bowling du Dude de The Big Lebowski, et c’est surtout le cas avec la présence d’un vieil employé noir contrôlant l’horloge de la tour Hudsucker, qui sait tout, qui ne se montre que très rarement, et qui semble être l’incarnation du temps, voire de dieu lui-même. Mais un dieu à la cool, sans prosélytisme, et toujours joyeux. Ce personnage rappelle le vieil aveugle sur son chariot naviguant imperturbable sur les chemins de fer de O’Brother. L’idée du destin est centrale au film des Coen, qui utilisent sans cesse la métaphore d’un cercle, la roue du destin, qui tourne en permanence, amenant les hommes tout en haut, puis tout en bas, puis de nouveau en haut… C’est le cas pour Norville, mais c’est aussi le cas pour Amy et même pour Mussburger. Cette notion implique de toujours prendre la vie du bon côté, en cherchant à faire tourner la roue. Les actions des hommes sont importantes de ce point de vue, puisque si la roue du destin tourne d’elle-même, elle peut être accélérée ou ralentie par les comportements affichés. D’où la nécessité de ne pas rester abattu, et de lutter. L’invention du Hula Hoop alors que Norville était au plus bas est révélatrice : l’objet lui-même est une roue qui tourne. De même, la structure entière du film est circulaire, les personnages étant amenés à toutes les étapes. Le film démarrant par la fin et partant ensuite dans un grand flash back jusqu’à un dénouement inspiré par La Vie est belle (plutôt tiré par les cheveux, d’ailleurs), on pourra considérer que la boucle est bouclée.
Ce symbolisme de la part des frères Coen n’est peut-être pas vu de façon aussi touchante et personnelle que dans O’Brother, mais tout de même : sa légèreté et son humilité apportent au film ce qu’il n’avait pas su décrocher en faisant référence aux screwball comedies, c’est à dire un profond optimisme n’ayant pas peur d’apparaître comme naïf. Rien que pour cela, Le Grand saut est une grande réussite.

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